CAÏQUES ET CAÏDJIS
Le mieux est de ne point appeler ces poétiques consolations et de se tenir tranquille. Les gens prudents recommandent aussi de ne point se livrer à des éternuements intempestifs et même de ne pas tousser trop fort; mais il y a là évidemment un excès de prudence, car Jéquier, qui a le secret de ces manifestations homériques, s’y livra sans naufrage.
Ces caïdjis, au type africain mêlé de traits classiques, sont propriétaires ou seulement locataires du caïque qu’ils conduisent et dont l’usage est journalier dans cette ville qui plonge dans l’eau de tous côtés, dont le Bosphore est la plus grande artère, la Corne d’or le faubourg brillant : les courants de la Propontide sont moins fatigants que les pavés des rues; la circulation se fait plus agréable et plus rapide par eau qu’à pied.
L’insouciance turque apprécie d’ailleurs ce moyen de locomotion qui n’entraîne pas de cahots et laisse le passager à son tchibouk, à ses rêveries. Et puis, sur ces embarcations que la voile emporte ou que la rame fait nager, un sentiment de poésie naturel aux Orientaux appelle le bercement des vagues et le chant de la mer. „
A l’échelle de Top-Hané qui communique avec Péra par un ruisseau de ruelles en casse-cou dont les maisons s’élèvent en gradins jusqu’au grand champ des morts, c’est toujours une mêlée de caïques, une émeute de caïdjis au travers de laquelle il est difficile de s’embarquer. Cette foule presque aquatique
d’Anatoliens, de Grecs, de Turcs et d’Arméniens, qui tous vous sollicitent, complique, et de beaucoup, le choix d’un bateau. Avant d’affronter l’attaque, il est bon de se garer du naufrage, car ce débarcadère bâti sur pilotis tremble sur ses pieux vermoulus; le plancher est pourri, disjoint; glisser par un trou dans l’eau qui brille et clapote sous vos pieds ne serait pas un hasard imprévu.
Top-Hané, plein de vie et de couleur, possède un arsenal dont la terrasse chargée de canons et d’affûts plonge dans le Bosphore; il a de riches mosquées et une fontaine arabe qui a perdu son toit, mais conserve encore ses sculptures délicates, ses brillantes inscriptions. La cour de la grande mosquée, ouverte aux ablutions particulières et générales, abrite les méditations des fidèles qui fument à l’ombre des vieux arbres ou qui se mettent sous les goulots des fontaines. Chaque robinet asperge un vrai croyant gravement occupé à se nettoyer le corps de ses souillures, avant d’aller dans le sanctuaire déposer celles de l’âme. Mais le sentiment religieux ne nuit point à l’esprit mercantile; sur le seuil de ce lieu de prière les affaires vont leur train.
Des Circassiens, des Arabes, des Persans veillent sur les écharpes, les armes et les parfums qu’ambitionnent les chalands.
Des groupes de chiens dorment au soleil près des écrivains publics. Accroupis à côté de leur cassette, devant de petites tables, ces écrivains répondent à