‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 21 sur 54 · TOP-HANÉ · texte numérisé non relu

TOP-HANÉ

la mission confidentielle que les femmes leur remettent, ils écrivent discrètement les lettres que les soldats leur dictent et composent des placets à l’adresse du sultan. De petites gaines de laiton suspendues à leur ceinture renferment le crayon , le canif et la plume de roseau. L’attention que ces écrivains prêtent à leurs clients est réfléchie et bienveillante. A l'instruction limitée qui leur est indispensable se joint une certaine expérience des choses du cœur et de la vie; leurs conseils ont souvent modifié de mauvaises résolutions, arrêté de fâcheuses correspondances.

Sur la place de Top-Hané, qui n’est pas moins vivante que la cour de la mosquée, de nombreux loueurs de chevaux tiennent par la bride leurs petites bêtes ardentes et dociles. Ces chevaux ont la bouche tendre, le pied sûr, l’allure emportée; ils vivent à l’air, presque toujours sellés, et sont traités par leurs maîtres avec moins d’âpreté que le public. Au retour de chaque course dont on croyait avoir réglé l’étrenne et débattu le prix, c’est un pacte à refaire, c’est une lutte à recommencer. Ces rusés maquignons sont toujours méconnus, lésés, menacés de faillite; il est vrai qu’au bout de quelques jours ce procédé d’entraînement perd un peu de son effet : l’offre d’acquitter les dix francs dont on était convenu n’amène infailliblement que des lamentations, mais il n’y a qu’à les reprendre pour n’en offrir que cinq; le loueur qui a cru un instant à un retour généreux, à

une évolution magnanime, et qui en rendant la pièce de dix a compté sur une de vingt, réclame, se désole, veut s’arracher les cheveux à la manière antique et finit par emporter joyeusement , comme une rétribution luxueuse, le salaire qu’il avait d’abord accueilli comme injuste et dérisoire.

La place de Top-Hané , où s’élèvent deux jolis kiosques dont l’un sert de fontaine et l’autre d’horloge avec l’heure turque et l’heure européenne, est encombrée d’étalages; c’est là qu’il faut voir la confection peu mystérieuse des tartelettes de sucre rose, des pistaches pralinées, des galettes au beurre, des boulettes de viandes hachées, des crèmes prises, des tomates farcies, des pâtes d’amandes et de miel ; tout cela s’expose sur de jolis plateaux de cuivre historiés d’arabesques, enluminés de couleurs vives.

A Top-Hané, les cafés ne manquent pas plus que les cuisines; et à voir en Orient les cafés orientaux, on s’aperçoit que Marseille s’est mépris et que Paris s’est trompé.

Les splendeurs de l’ancien café Turc, au boulevard du Temple, le luxe ébouriffant des salles de la Cannebière ont très-décidément surpris notre bonne foi. Top-Hané n’offre en ses cafés étroits et bas ni colonnettes de marbre, ni glaces éblouissantes, ni parois constellées de brillantes arabesques, ni de ces plafonds ardents qui n’ont rien moins que le soleil, la lune et les étoiles.

LES CAFES

Le café turc, qu’anime le va et vient des hirondelles nichées dans les solives, n’a que des murs passés à la chaux dont quelques enluminures, de poétiques inscriptions et des sentences du Coran couvrent un peu la nudité. A l’entrée, des escabeaux de paille petits et bas sollicitent les consommateurs qui préfèrent le grand air aux longs bancs de l’intérieur. Ces bancs, couverts d’une natte, reposent de n’avoir rien fait la grave assemblée des enfants de l'Islam, étendus pour fumer, à demi couchés pour boire, accroupis devant l’échiquier qui les absorbe. La fumée des narghilés et des tchibouks, principaux ornements du lieu, se déroule en spirales bleuâtres et ajoute à l’obscurité de ce sanctuaire des plaisirs tranquilles et de la méditation contemplative. Le bruit des dominos remués sur le marbre ne trouble point le recueillement ; les journaux sont aussi absents que l’esprit de discussion. Le respect des convenances, un comme il faut parfait régnent dans ces réunions ultra-démocratiques où le fez et la redin ■ gote de la réforme se mêlent familièrement, et sur la même natte, au sayon des Arabes, à la longue robe des Persans, au turban des vieux Turcs, au bonnet de feutre des derviches, aux loques pittoresques des mendiants. Ce mélange de classes, de races et de costumes n’a rien d’extravagant; car chacun peut apporter son tabac, le feu ne coûte rien, le moka est à deux sous la tasse.

Ce que Paris et Marseille ont oublié en leurs tur-

EN PEE PARTOUT

queries fantaisistes est précisément ce que les cafés de Stamboul ont de mieux, l’eau qui murmure dans des vasques de marbre, la fontaine qui jaillit au centre du bangar.

Si la consommation est accessible à tous, le matériel n’est pas ruineux pour le propriétaire ; il se réduit à un divan circulaire, à quelques tabourets , aux pipes, aux tasses, aux cafetières rangées sur une étagère en lignes horizontales au-dessus ou à côté du fourneau qui flamboie.

Le café, qu’on prépare tasse après tasse, se verse crémeux, bouillant et parfumé dans de petits gobelets de porcelaiue, montés sur coquetiers de filigrane d’argent ou de cuivre découpé. Chez les pachas et au sérail, ces coquetiers sont en or ou en argent, niellés d’émail, incrustés de pierres fines.

Le café réduit en poudre impalpable, jeté dans une petite cafetière où l’eau entre en ébullition, se fait rapidement, sans que l’arome se dégage; le liquide est alors versé dans le gobelet avec la poudre. Si le marc se précipite, le cafédji prend soin de le remuer avec le petit doigt. Cette remuade aussi bien que ce marécage ne séduisent pas à première vue; et la perspective de manger quand on ne voulait que boire, sourit médiocrement. Mais on s’aperçoit bien vite que ce mélange odorant qu’on ne sucre pas, et qui se prend à toute heure, en traitant une affaire ou en faisant une visite, réconforte et n’échauffe pas ; on découvre que la saveur en est fine et nou-

LES CAFES

velle, et que finalement c’est chose à laquelle on ne craint pas de revenir.

L’esprit de cumul a gagné les cafés de Stamboul où le cafédji tond, rase et barbifie; ce qu’annoncent bruyamment un plat à barbe imité de Cervantes, des rasoirs absolument féroces, des ciseaux à couper le buis et de petits miroirs doublés de nacre d’un travail délicat.

Quelquefois, et dans l’intérêt de la consommation, deux ou trois musiciens aux mélodies bizarres et endormantes , quelques chanteurs au ihythme vague, à la voix monotone qu’accompagnent la mandoline, la flûte et le tambourin, animent la réunion de leurs andantes, de leurs pastorales et de leurs allégros, bercent la pensée de leurs modulations plaintives, l’amusent de leur élan plus original qu’harmonieux.

La petite estrade qui les reçoit sert souvent de tribune aux poètes et aux conteurs qui exaltent le Sultan et entreprennent d’interminables récits avec l’imagination de Scheherazade et l’éclat des Mille et une Nuits.

Ces conteurs ont le goût des lettres, un fonds inépuisable de poésie et d’invention. Leur figure est expressive, leur geste parle en même temps que leurs lèvres; leur regard exprime les phases de la fiction.

Si les recherches de l’art sont absentes des cafés de Stamboul, la nature prête à ceux du Bosphore le charme de ses couleurs. Rien n’égale le pittoresque aspect de ces kiosques bâtis sur pilotis, sous lesquels

passe le courant; les caïques s’y amarrent, les voiles fuient sous les figuiers, les fontaines jaillissent sous les cytises, de longues traînes de vigne entrelacées de géraniums abritent les privilégiés auxquels sourit le kief.

Le kief, plaisir fait d’ombre, de lumière, de contemplation; béatitude qui ne laisse de la pensée que ce qu’il en faut pour s’écouter vivre, est un bonheur aussi inexprimable que le mot est intraduisible.

C’est une rêverie délicieuse qui laisse sommeiller sans dormir, une sensation ineffable de l’être et du non être qui charme les yeux par des beautés invisibles, qui séduit l’oreille par de douces mélodies, qui berce la pensée sous de frais ombrages, au bord d’un clair ruisseau. Cette impression sereine du contentement dans l’inaction doit se mêler à la fumée du narghilé, au parfum des fleurs, à l’arome du café.

Le kief, que la voix du muezzin appelant à la prière pourrait seule interrompre, donne à goûter aux fidèles quelque chose de l’éternité qui les attend.

Le café et le tabac aident à obtenir les jouissances du kief; un proverbe turc dit même qu’ils sont les coussins du sopha de la volupté.

Le café, celte liqueur chère aux poètes, que Constantinople dut aux chameaux et aux derviches, et que Paris dut à Constantinople, ne fut pas admis sans luttes dans la capitale de l'empire ottoman.

LES CAFÉS

Un derviche errant sur une montagne des environs de Moka, agréablement surpris de l’effet d’une infusion de grains cueillis à un arbuste, en fit boire à ses amis; ceux-ci trouvèrent à leur tour dans ce breuvage un plaisir propre à reposer et à rendre joyeux.

C’était au treizième siècle, l’an 656 de l’hégire. Jusqu’en 1546 les Arabes restèrent seuls à profiter d’une découverte qui finit par s’ébruiter à Stamboul, sous Soliman II, par le fait de deux Syriens d’Alep et de Damas qui vinrent tenir boutique et vendre du moka .

Suivant une autre version, des chameliers, ayant remarqué chez leurs bêtes plus de vigueur et d’entrain après qu’elles avaient fourragé à certains arbustes, essayèrent, avec le même succès que les derviches, l’infusion de ce grain.

Quoi qu’il en soit, l’importation du café mit en joie la ville turque ; mais les imans ne tardèrent pas à s’en plaindre, attendu qu’il y eut bientôt moins de monde dans les mosquées que dans les lieux où se débitait cette décoction nouvelle. Le Sultan apprit en outre qu’en dégustant le peuple discutait, et qu’à l’arome du moka se mêlait le récit des exactions du sérail. L’opium qui fait dormir fut alors déclaré préférable au café qui éveille, l’infusion du kuchich , qui ouvre le pays des songes, fut proclamée plus saine que cette liqueur nuisible à la sécurité. Le chef des ulémas fut invoqué, mais toute sa science ne pou-

UN l'EU PARTOUT.

vanttransformer cettedécoction en boisson enivrante, il découvrit que le Coran interdisait l’usage de tout comestible carbonisé. Cette vérité étant acquise il v eut interdiction , anathème , emprisonnement et coups de bâton ; puis Mourad III fit fermer les cafés comme pernicieux pour la santé publique.

Ces sévérités ne purent distraire la population de ses nouvelles amours ; la résistance s’organisa, les imans s’adoucirent, le Sultan composa. Quelques ulémas continuèrent à soutenir que le café empêchait le sommeil et la fécondité; mais les autres, gagnés probablement à la cause du moka par le moka luimême, levèrent l’interdiction sous l’ingénieux prétexte que le grain devait être rôti et non carbonisé.

Avis aux cuisinières qui le brûlent en pensant le

Cette manière de voir, approuvée sous Sélim, repoussée sous Mourad IV , reprit créance sous Ibrahim I er et dès lors prévalut. Le café devint nécessaire, et le tabac survenant, fit partie de la vie turque.

Le tabac autorisé par Ahmed en 1605, puis interdit sous Mourad IV à cause des incendies devenus plus fréquents par l’usage de la pipe, ne devint d’un usage général que sous Ibrahim. Un homme qui aujourd’hui ne humerait pas les parfums de ce tchibouck dont Ovide dit qu’il adoucit les mœurs et prévient la cruauté, passerait à Constantinople pour un caractère indéchiffrable et même cabalistique.

LUS CAFES

C’est par le tabac que M. de Marcellus explique le dépérissement de la race turque et l'effondrement de l'empire ottoman; mais c’est la pipe à long tuyau, et non le tabac seul, que la gracieuse autorité de madame de Gaspnrin soupçonne de cette déchéance.

Une des petites causes favorables à l’établissement des innombrables cafés de Constantinople, réside dans l’existence des parasites et dans le caractère même des Turcs qui aiment mieux rencontrer leurs amis dans les lieux publics que de les recevoir chez eux.

Autrefois les parasites formaient corporation et l’Etat les protégeait ; ils avaient même un code spécial et jouissaient de privilèges reconnus. Mais bien que la discrétion leur fût recommandée par une loi positive, bien qu’ils fussent tenus à ne point contredire le maître de la maison, à ne pas franchir le seuil des salles où l’on mangeait, et même à refouler leur toux et à contraindre leurs bâillements, ils ne laissaient pas que de gêner beaucoup l’amphitryon et ses convives, et prirent peu à peu l’habitude d’abandonner les maisons particulières pour se camper à poste fixe à l’entrée des cafés.

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