‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 22 sur 54 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les Derviches tourneurs.

Il est plus facile de remonter deTop-Hané à Péra que de se dévaler de Péra sur Top-Hané. Quand l’ascension est accomplie et qu’on a regagné la ville européenne par des ruelles qu’il n’est point téméraire de prendre pour des torrents à sec, on longe un cimetière ombragé, semé de tombes fleuries qui abritent le dernier sommeil des derviches de Péra.

Au fond est un kiosque élégant, inondé de lumière, poétiquement assis sur la pente qui descend jusqu’au golfe.

Comme nous cherchions à entrevoir de la rue et à travers les cyprès les turbans de marbre et les grillages dorés, un murmure de tambourins mêlé de sons fliités passa sous les mélèzes. C’était le signal des pirouettes qui allaient célébrer le culte des derviches.

- Cette cérémonie, dans le genre tournant et cadencé, en était encore à la phase des salutations, des inflexions, des circuits processionnels et du chant qui s'exécute avec des dodelinements de tête, se poursuit comme un rêve et conduit à l’extatisme.

L’intérieur du kiosque propre et brillant n’a ni le sérieux d’un sanctuaire du culte, ni la mélancolie du cloître. La salle dont le parquet ciré appelle l’idée de la danse beaucoup plus que celle d’un service religieux a d’elégantes colonnettes, une galerie pour le public turc et sur les murailles des versets du.Coran, des sentences de morale et le nom d’Allah enlacé d’arabesques et entouré de cadres d’or. Une balustrade à hauteur d’appui sépare les étrangers d’avec les prêtres de ce culte bizarre qui n’a rien de fanatique ni de désagréable, mais aussi rien de solennel.

Les derviches tourneurs de Péra, miséricordieux pour les pauvres, prévenants avec les étrangers, se privent scrupuleusement des excitants qui leur sont interdits, vivent dans l’abstinence et la sobriété malgré les legs nombreux dont leur richesse s’augmente.

Péra, qu’ils sèment de leurs bienfaits, aime leur charité, honore leur tolérance et reconnaît en eux sinon le goût de la pauvreté qui répond au mot derviche, au moins l’esprit d’humilité et de persévérance que leur nom affirme aussi.

Les musulmans les consultent, recherchent leurs

attouchements qui ont le don de guérir etd'adou-. cir les maux, reçoivent d’eux des versets du C->rau imprimés sur de petits morceaux de parchemin très en usage comme amulettes. On suspend ces amulettes, même au cou des animaux comme préservatif contre les maléfices.

Ces derviches que le sérail écoutait, dont la Sublime-Porte ressentait autrefois l’influence, dont la police se faisait un ressort utile et populaire, limitent leur science à l’étude du Coran, et n’ont point mérité, comme les couvents chrétiens, des lettres et des sciences. La civilisation leur doit moins que l’esprit de charité.

Quant aux derviches mendiants qui forment un ordre particulier de charmeurs de serpents, de chanteurs, de faux prophètes, d’interprètes de songes, d’hypocrites, de vagabonds et souvent d’assassins, ils sont en général paresseux, débauchés, impudents, et s’abritent de leurs pieuses pratiques pour échapper à la justice. Les coins de rue de Stamboul eu offrent quelques échantillons drapés dans un burnous éraillé, vêtus d’une tunique en loques, accroupis devant une sorte de pique qui leur sert de bâton. Leur mendicité est au moins une exigence ; ils demandent l’aumône comme on réclame un droit; leur voix n’est pas moins rébarbative que leur personne, leurs appels sont de vrais beuglements.

Quand on leur offre quelque chose, ils l’emportent comme un remboursement venu de la part d’Allah

et dans lequel l’homme n’est pour rien. C’est un moyen dé se dispenser de la reconnaissance et de tendre la main en se dérobant à toute humiliation. « La pauvreté fait ma gloire, » a dit le Coran ; et l’impérieuse oisiveté des derviches mendiants s’appuyant de ce précepte, se double de l’orgueil qu’ils mettent à feindre le mépris de ce que les autres souhaitent.

Comme un jour, pour faire taire un de ces braillards, nous lui avions laissé quelque offrande qui nous semblait généreuse et presque magnanime, cet objet de nos largesses détourna la tête avec dégoût, fit mine de nous cracher dess s en manière de remerciements, et nous démontra en signes peu équivoques que lorsque des chiens de chrétiens sont assez heureux pour être à l’égard d’un derviche les interprètes de la pensée divine, ils doivent remplir cette mission avec moins de mesquinerie.

Mais nous sommes dans le tèkié de Péra. Les évolutions vont suivre les litanies, le tambourin s’irrite, la flûte s’abandonne, les derviches toujours psalmodiant se promènent en cercle sous le regard de l’iman dont l’expression miséricordieuse se rehausse de traits tins et distingués. Assis sur une peau de mouton, il suit les mouvements de ses disciples avec un sourire un peu froid, avec une bienveillance empreinte d’impassibilité.

Les derviches vêtus d’une robe blanche, longue et plissée, marchent d’un pas contenu, les bras croi-

ses sur la poitrine. Si le rhyth me s’accélère, il passe sur eux comme un fluide électrique qui les pénètre, les amène peu à peu à tourner sur eux-mêmes et exalte leur imagination. Cette musique a des notes d’une douceur originale; le rhythme, aussi insaisissable que le souffle de la harpe éolienne, se soustrait à l’analyse. Ce thème, mêlé au bourdonnement nasillai d des derviches qui proclament la toute-puissance d’Allah, est empreint d’une vague tristesse, mais absent d’émotion et de sentiment vrai.

L’assemblée est recueillie, l’expression des derviches solennelle et absorbée; mais à y regarder de près, on sent que leur âme reste étrangère à cette manière d’honorer Dieu. Ces changements de tons, ces harmonies primitives, ces dissonnances stridentes bâtent l’ivresse sans atteindre le cœur; dans ces oraisons monotones le nom d'Allah est jeté en l’air.

A mesure que le tarbouka se précipite et que la flûte presse le temps, les manteaux tombent, les talons trépignent sur le parquet ; l’iman dont la tête vénérable s’abrite sous un large turban vert parcourt le cercle, y glisse comme une ombre et semble parler à l’oreille de ses adeptes de la source fraîche promise à leurs sueurs, du paradis qui leur fera oublier la fatigue.

A ces visions consolantes la physionomie des derviches change insensiblement, leur somnolence se dissipe, leur visage s’illumine. Pour eux le ciel s’en-

tr’ ouvre ; leur regard y aperçoit sous l’ombrage qui les attend les houris qui les appellent.

L’un d’eux les bras étendus, la main levée vers le ciel, la tète penchée de côté, les yeux à demi clos, commence à tourner sur lui-même comme absent de toute volonté et sous l’empire d’une force irrésistible. Les autres suivent peu à peu, tournent sans se heurter, sans sortir de la mesure. Bientôt tous ces jupons ondulent, s’enflent, se développent, et tout ce monde entre en danse avec une implacable régularité. Ce mouvement de rotation qui doit agir sur le cerveau passe pour suspendre le sentiment de vivre et pour amener à la quiétude dans l’épuisement. Mais le sourire béat qui erre sur la bouche entr’ouverte des tourneurs, alors que la flûte et le tarbouka battent une mesure impitoyable, ne peut endormir que leur essoufflement; ils n’ont, il est vrai, ni étourdissements ni nausées, et c’est beaucoup, mais on les voit ruisseler, s’essuyer à la dérobée et reprendre leur souffle en sourdine.

Il y avait là un petit vieux, tanné, ^ec et bossu, qui tournait infatigable et persistant sur ses orteils d’acier ; il était immobile de traits, contenu dans son entrain et comme inondé de rayons célestes. Rien qu’à le voir tourner comme une toupie, on se sentait quelque chose approchant le mal de mer ; on se disait que cette vigueur incomparable ne pouvait lui venir que de sa bosse.

Les salutations, les prosternements, les baisements

de mains, les circuits processionnels qui avaient commencé la séance terminèrent ce culte dont on ne peut emporter aucun sentiment d’édification.

11 y a pourtant au fond de cette danse pieuse delà contrition, de l’humilité; mais en regard de cette religion qui s’affirme par des valses, la foi chrétienne pleine d’espérances et appuyée sur Jésus-Christ ne laisse de place qu’à l’amour et à la reconnaissance.

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