‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 23 sur 54 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Dolma-Batché. — Abdul-Medjid. — Abdul-Azis.

Les Kauv-douces d’Asie.

Le vendredi, qui est le dimanche des Turcs, est à Constantinople un jour très-occupé.

Il y a d’abord le sultan qui se rend à la mosquée ; et les nouveaux débarqués que les hôtels informent du lieu et de l’heure, se montrent généralement affamés de ce spectacle.

Pour ce qui est de l’heure, la chose a ses difficultés; comme c’est le soleil qui la règle, le touriste arrive ordinairement fort avant ou bien après. Ce jour- là, c'était avant; ce qui à choisir vaut toujours mieux. Le silence et l’ennui enveloppaient encore les abords de la résidence impériale de Dolma-Batché qui plonge ses grilles dorées, ses escaliers et ses portiques de marbre dans les eaux du Bosphore.

D'un côté du palais s’élève l'élégante mosquée

d’Abdul-Medjid ; de l’autre, le palais de Bechik-Tasch qu’habitait le sultan Mahmoud, se projette sur le courant.

Mahmoud avait abandonné le sérail comme trop voisin des mouvements de Stamboul et de la turbulence des janissaires. Il était d’ailleurs de tradition que chaque sultan se fît construire un palais, et Abdul-Medjid fit jaillir du sol celui de Dolma-Batché, palais fantastique, splendide, emmêlé dans sa majestueuse confusion et d’une grande élégance malgré sa bizarrerie.

Comme architecture, et ailleurs qu’en ce paysage, cela ne serait qu’original. Mais où il est, en face de la rive d’Asie qui profile ses baies, ses promontoires et ses montagnes ; en face de Scutari, du sérail et de la Propontide, Dolma-Batché apparaît comme une évocation de la flore orientale. Des carrés de gazon semés de fleurs et aussi de cerfs, de loups, de crocodiles en bronze, courent jusqu’à l’escalier qui descend au Bosphore. Ce palais immense, ou plutôt cette fantaisie de pierre, de marbre et de bronze, née de l’imagination italienne, du goût français, du style de la Renaissance, de l’art arabe et du genre rococo, est historiée avec un luxe effrayant de travail, une profusion harmonieuse en ses débordements. Les élancements aériens, les dômes capricieux, les ogives élégantes s’y marient au trèfle et à la feuille d’acanthe, aux rosaces et aux rinceaux, aux colonnes corinthiennes, aux pilastres

DOLMA-BATCHÉ.

ioniques, aux balustrades à jour, aux entrelacements rubanés. Les genres d’ornementation de tous les styles et de toutes les époques s’y croisent et s’y entrechoquent en un pêle-mêle inattendu, un peu lourd parfois, mais d’un grand effet sur ces eaux bleues et sous ce soleil d’or.

Le luxe de l’intérieur répond à celui du dehors. Les marbres précieux, les incrustations de cuivre, les parquets de bois de cèdre, les tapis somptueux n’y sont pas ménagés. Il y aurait même une fontaine en cristal de roche, une salle de bain en albâtre d’Égypte, des lustres invraisemblables, des lampadaires et même un plancher en porcelaine de Chine. Comme le Coran interdit l’image de ce qui a vie, on s’est rattrapé sur le bronze, le malachite, le lapis, sur toutes les représentations de la nature morte.

M. de Bonald n’admettait les Turcs en Europe que comme en un campement; mais il faut convenir qu’à Dolma-Batché la tente est confortable, le campement solide et magnifique.

Amonceler les constructions fantaisistes est, chez les sultans du Bosphore, affaire de tradition. On laisse aux chiens le balayage des rues, on néglige les égouts qui s’effondrent, se répandent dans la ville et n’y contribuent pas à la santé publique, mais les palais foisonnent : Abdul-Azis en est à son douzième.

Le marbre azuré de Dolma-Batché n’a pas été fouillé, ciselé, fleuri sans bon nombre de millions; si des artistes de tous pays ont dépensé là leur temps

et leur génie, le trésor ottoman a prodigué ses ressources. Mais Abdul-Medjid ne regardait point à de si minces détails, il aimait le luxe, les fêtes et la beauté. Les réjouissances à l’occasion de la circoncision de ses fils coûtèrent des sommes immenses. Au mariage de la troisième de ses filles, il ne fallut pas moins de quatre-vingts caïques pour transporter le trousseau, les bijoux, l’argenterie, les meubles et les esclaves de la nouvelle épousée.

A Stamboul on ne s’en plaignit point. Les prodigalités qui endettaient le trésor , les plaisirs qui isolaient de la nation la personne même du souverain n’atteignirent que faiblement le sentiment public, dans lequel la générosité et la magnificence étaient encore les attributs naturels du sultan ; car il est le padischah, la lumière de la terre, l’égal du soleil, le frère de la lune, le cousin des étoiles. Et puis, Abdul-Medjid était doux, affable; la bonté de son cœur rendait indulgent pour les faiblesses de sa nature. Sa modestie n’emportait point sa dignité; la noblesse un peu méditative de sa physionomie se mêlait à une mélancolie de pose et de regard qui disait assez la lassitude d’uue existence qui avait tout épuisé.

Abdul-Medjid tempérait par son esprit de tolérance le fanatisme turc. Le massacre des chrétiens de Syrie le laissa inconsolable. « Je le sens, dit-il, cette affaire m’a tué. »

A tout changement de règne l’immolation d’un

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