‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 24 sur 54 · ABDUL-MEDJID · texte numérisé non relu

ABDUL-MEDJID

mouton par le nouveau souverain, allusion au sacrifice d’Âbraham, devait attirer la bénédiction de Dieu sur le peuple et sur le règne ; mais Abdul- Medjid n’aimait pas le sang et repoussa le couteau qu’on lui offrait. Il eût fait plus sagement toutefois de prendre ce couteau et de le plonger dans la gorge du mouton d’avénement que de livrer aux sagesfemmes le cordon qui devait étrangler les fils de ses maîtresses.

Empereur à dix -sept ans, Abdul-Medjid, fils de Mahmoud, manquait de l’énergie nécessaire pour continuer l’œuvre de sou prédécesseur; il perdit bientôt de vue au travers des intrigues qui se croisaient autour de lui la mission réformatrice que lui léguait son père.

Les engagements qu’il avait pris lui-même trois mois après son avènement par le hatti-schérif de Gulhané, document empreint de justice, de respect humain et de libéralisme, se dissipèrent au sein des plaisirs du sérail ; les événements ne tardèrent pas à démontrer que l’Europe aurait plus de part que la volonté impériale dans le progrès des institutions turques. La guerre de Grimée, qui pour la première fois depuis les Croisades remplit Stamboul de soldats étrangers, mit l’empire en contact avec les forces et les idées européennes et releva pour un temps le pays de son affaissement maladif.

Des courants artistiques traversaient la quiétude somnolente d’Abdul-Medjid ; mais pressé de jouir

en ce monde des douceurs du paradis promis par Mahomet, il peupla le sérail d’innombrables houris.

A cette coupe des délices sa santé s’altéra. La satisfaction de tous ses désirs l’empêcha d’en former, la mélancolie enveloppa son âme, les ombrages du sérail n’abritèrent que ses langueurs, le murmure des eaux courantes ne berça que ses ennuis; sa vie s’éteignit dans le désenchantement.

Avant l’inhumation, ce corps qu’avaient entouré toutes les délicatesses de la vie, tous les raffinements de la sensualité, fut étendu sur une simple natte, comme témoignage rendu au néant des choses humaines et comme une preuve qu’en ce monde toute grandeur est périssable.

Mais pendant notre visite au palais de Dolina- Batché la foule est survenue, les troupes ont formé la haie, les grilles se sont ouvertes; tout annonce que le grand- seigneur va paraître.

Il paraît enfin, entouré, précédé, suivi d’officiers et de cavas, de secrétaires et de coureurs, de pachas, de zouaves, d’eunuques et même de coursiers orgueilleux aux selles de velours rouge rehaussées d’argent et de pierres fines, aux têtières éblouissantes, aux housses historiées de broderies. Ces chevaux se cabrent sous la main des saïs qui les mènent à la bride; on les admire sans trop se demander pourquoi ces bêtes prennent le chemin de la mosquée, ni à quel titre elles figurent dans ce pompeux cortège.

ABDLL-AZIS.

Quant aux musiques militaires qui ouvrent la marche, ou qui, échelonnées sur le passage du souverain, saluent son arrivée, elles se risquent, sur un thème monotone, à des intonations ignorées et à des trilles absolument turcs.

Mais c’est trop s’attarder aux étoiles quand le soleil se lève à l’horizon : un soleil en bonnet grec sans le plus petit rayon d’une aigrette de diamants. Ce soleil musulman, moins bon prince que celui du ciel, ne tolère pas le parasol, et comme nous étions en train d’ouvrir le nôtre, un cavas vint nous démontrer très-doucement que la chose serait téméraire et irrespectueuse. Il convient même, quand on entre en contemplation de la vue du padischah, de ne risquer sur lui que des regards en coulisse. L’ancienne étiquette interdisait les mouvements bruyants qui peuvent se rattacher aux petites misères de notre organisation, et bien que ces sévérités se soient fort adoucies, il y avait à craindre sous ce soleil provocateur le scandale de quelque éternuement.

Le Sultan s'avancait seul à cheval, en avant de son cortège, séparé de la foule par une haie d’officiers qui marchaient à ses côtés ; il promenait sur la foule un regard impassible et le fixait en manière de salut sur les personnes qu’il voulait distinguer. Ce regard qui semblait indifférent cherchait pourtant les placets à recevoir, les misères à soulager. Les suppliants présentaient leur demande en silence, avec recueillement, dans de petits sacs de soie qu’ils

tenaient élevés au-dessus de leur tête. Le Sultan désignait aux cavas d’un regard imperceptible celles qu’il voulait accueillir.

Une femme voilée d'un flot de gaze qui laissait briller ses yeux, prosternée dans la poussière, troubla de ses sanglots contenus le silence général ; mais le regard du maître glissa sur elle, ce désespoir laissa son cœur fermé.

La taille élevée de Jequier, ses yeux bleus, sa barbe blonde, sa physionomie douce et ouverte trouvèrent grâce aux yeux du commandeur des croyants ; cette bonne chance nous donna le loisir de fixer d’un œil point trop ébloui cette constellation suprême.

Abdul-Azis est de taille moyenne et un peu forte. Son mâle visage qu’encadre une barbe noire et abondante est empreint de douceur et d’énergie ; son regard est dominateur, un peu froid ; sa physionomie est sérieuse et réfléchie. Il n’a point l’air de satiété distrait et distingué, ni l’expression languissante et rêveuse de son prédécesseur.

Il n’en a pas eu la vie.

Né en 1830, Abdul-Azis monta sur le trône en 1861 à la mort de son frère Abdul-Medjid.

Plus âgé que son âge, il était studieux, actif et ferme. La prison dorée qui retenait jusqu’à leur avènement les héritiers du trône et les isolait du pays qui allait leur obéir ne l’avait point énervé ; sa vigueur d’esprit et de corps ne s’était point endormie

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