‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 25 sur 54 · ABDUL-AZIS · texte numérisé non relu

ABDUL-AZIS

dans les joies précoces du harem ; sa volonté n’avait pas sombré dans les doux mystères qu’enveloppaient les jasmins du sérail.

S’il est vrai qu’il aimât, au temps de sa réclusion sous le règne de son père le sultan Mahmoud, à élever des poules et à cultiver des fleurs, ces goûts champêtres se sont dès lors nuancés de teintes violentes. Il aime à dompter les chevaux, à courir le gibier ; c’est un grand chasseur devant l’ Eternel, et on lui attribue ce très-fort exploit d’un taureau qu’il aurait assommé d’un coup de poing.

Son frère Abdul-Medjid le laissa vivre en paix et en santé, ce qui n’était pas sans mérite dans la maison des califes où il était de tradition de présenter au nouveau souverain, comme marchepied du trône, les cadavres de ses frères. On sait que Mahmoud I pr , père d’ Abdul-Medjid et d’Abdul-Azis, ne craignit pas d’entremêler ses réformes de l’envoi du cordon à son frère Mustapha. Mohammed III que ses frères embarrassaient, en fit étrangler neuf.

Abdul-Medjid aimait son frère. Se sentant près de mourir, il l’appela pour lui confier son fils et ses sujets, lui recommanda l'économie qu’il avait méconnue, l’indépendance des intrigues qui l’avaient enlacé, la réparation des fautes auxquelles l’avaient conduit sa jeunesse et son inexpérience.

Abdul-Azis entra loyalement dans la voie des réformes, entreprit de rendre à l’empire qui s’écroulait son ancienne vitalité, tenta d’améliorer le sort

des chrétiens, de régulariser l’administration, de développer les ressources du pays et de s’élever au niveau des princes européens. On assure même qu’il a dissous le harem, que le vieux sérail n’abrite plus que des odalisques de son frère et qu’il n’a lui -même qu’une seule femme.

Aujourd’hui une certaine impulsion est donnée par le souverain aux services publics et au mouvement du progrès malgré le mutisme, la routine et l’opiniâtre té. Le code civil a été promulgué, le budget sera publiquement établi, les grandes villes auront des conseils municipaux régulièrement élus ; tous les ans une chambre élective doit siéger à Constantinople. Une loi nouvelle sur l’instruction publique rendrait obligatoire pour les deux sexes l’instruction primaire, prescrirait le mode de contrôle à exercer sur les parents pour le développement intellectuel de leurs enfants. Mais encore faut-il que cette loi devienne une réalité.

Un des derniers discours d’Abdul-Azis, celui du 1 er avril 1870, car le commandeur des croyants s’est mis à en faire sur le modèle des discours du trône des souverains constitutionnels, avancerait considérablement la transformation graduelle de la Turquie et donnerait à pressentir la prochaine et complète réorganisation de la marine et de l’armée, l’établissement des chemins de fer, les banques rurales et un projet d’organisation judiciaire imitée de celle de France, avec tribunaux de première instance,

ABDUL-ÀZIS.

cour d’appel, cour de cassation, ministère public et magistrats inamovibles.

Tout en rendant justice aux intentions et aux actes d’Abdul-Azis, il y a certainement à rabattre des alléluia de son avènement ; car en un pays comme la Turquie, les réformes sont plus faciles à décréter qu’à accomplir. On ne refait pas les hommes ; la civilisation ne s’improvise pas; le progrès ne peut en un jour chasser la barbarie; quelques années de règne ne peuvent changer le vieil Orient ; mais si la transformation s’accomplit, la mémoire d’Abdul- Azis n’y sera pas étrangère.

Abdul-Azis a visité Vienne et Paris, au scandale des vrais croyants, et il était réservé à notre époque d’être témoin de ce fait étrange de voir un padischah, ombre de Dieu, dispensateur des couronnes terrestres, représentant d’Allah, maître absolu de la liberté et de la vie de ses sujets, sortir des habitudes sédentaires de sa race pour venir dans le palais même voué au développement de la pensée et aux merveilles de l’industrie, assister entre un prince giaour et une femme entourée des honneurs suprêmes à la distribution des récompenses décernées aux exposants de 1867. Et cela, en bonnet grec et en redingote, sans bourreaux devant lui, sans muets noirs derrière.

C’était l’immobile Orient solennellement convié à l’affirmation de l’activité et du progrès de l'intelligence humaine.

Il y avait loin de là aux anciennes traditions du sérail, alors que le Sultan ne sortait de sa retraite dorée que pour se rendre à la prière du vendredi, drapé de manière à ce que ses adorateurs pussent à peine soupçonner en lui un corps mortel. A son passage on se contentait de porter la main de son cœur à ses lèvres, puis des lèvres sur les yeux, comme si le regard du peuple ne pouvait soutenir l’éclat de tant de majesté.

A l’arrivée d’Abdul-Azis à Paris on ne se fit aucun scrupule de bien ouvrir les yeux ; la constellation fut même fort discutée. Ces demoiselles du boulevard et ces dames du ballet, qui voulaient le prince des califes ruisselant de diamants et couché sur des cachemires, prirent en mauvaise part le costume vulgaire et les allures bourgeoises de ce monarque ennuyé ; elles déclarèrent même qu’on leur avait changé Je calife de Sehéhérazade et que ce n’était point là le padischah de leurs rêves.

Celui que les musulmans appellent l’étoile du matin brilla encore devant nous en un autre appareil.

C’était au retour de Brousse que le Sultan venait de visiter , une matinée radieuse se levait sur les deux mers, les oiseaux chantaient sous la feuillée, les fleurs donnaient leurs parfums les plus doux.

En cette nature idéale, l’homme se démenait fort; Stamboul s’apprêtait à recevoir son maître.

La foule attendait sur les deux rives ; des orches-

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