‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 27 sur 54 · LES EAUX -DOUCES DASIE · texte numérisé non relu

LES EAUX -DOUCES DASIE

de toutes couleurs, des conserves de feuilles de roses dont les groupes se régalent avec une enfantine avidité, en même temps qu’avec une sorte de gaucherie provenant de la bande de mousseline qui leur couvre la bouche; empêchement aussi peu propice aux confitures qu’aux cigarettes qu’elles fument à la dérobée, sous la garde des vieilles négresses qui les défendent des regards indiscrets.

Le voile qui cache le visage ne dissimule pas des attitudes légèrement provocantes ou gracieusement abandonnées. Ces attitudes ne laissent pas toutefois que d’être visiblement étudiées à l’endroit des pieds qu’on cache avec raison et qui ne gagneraient pas à être comparés avec la coque effilée des caïques.

Quant au féredjé ou robe fendue et sans attaches, on l’écarte sous prétexte de le rajuster; et le regard, même attardé, aperçoit sous cette enveloppe et sur d’opulentes poitrines toutes sortes de gazes transparentes retenues par des épingles en forme de soleil.

Les enfants jouent dans la prairie pendant que les femmes regardent les bateleurs, écoutent les romances monotones et saccadées des troubadours de leur pays ou les mélodies pénétrantes des chanteurs italiens.

Le brillant costume des petits garçons, bonnet rouge, culotte cerise, veste jonquille et passementée, met encore en relief leur ovale allongé, leur minois frais et riant.

Les dames du sérail apparaissent aux Eaux-douces, rêveuses et surveillées. Leurs voitures jaunes, avec lambrequins de satin rose et vert, sont bosselées d’incrustations et de sculptures où se coudoyent sur les portières et sur le ciel de l’intérieur tous les astres du firmament. Ces voitures dont quelques-unes sont suspendues sur des lanières de cuir comme les carrosses du temps de Louis XIII, ne laissent entrevoir que de gracieux profils et des flots de gaze blanche sous laquelle étincellent d’innombrables pierreries, passion des filles du Prophète.

Les cavas à pied et les eunuques à cheval qui se tiennent aux portières et envelopent les groupes de leur morne regard, font bonne garde autour de ces bouquets de toute couleur dont la prairie est émaillée. Ils sont très-bien en apparence avec ces beautés paresseuses; mais au fond elles s’en méfient, les haïssent et les tiennent pour des espions.

Ils sont loin d’être beaux; leur visage morose et empâté n’annonce ni l’intelligence ni l’instruction que l’histoire prête à un certain nombre d’entre eux. Ils ont le nez camard, les lèvres épaisses et pendantes, le front déprimé, le regard inerte, la peau grasse, les chairs flasques, le menton imberbe, la têteenfoncee dans les épaules, le buste court et trapu: leur physionomie est particulière, bonassement farouche, mêlée d’indolence et de fierté. Ils ont avec le goût delà table, du tchibouck et du champagne, un penchant irrésistible pour les enfants qui leur sont refu-

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