LES EAUX -DOUCES D ASIE
ses, qu’ils adoptent et entourent de tendresses et de soins.
Aux Eaux-douces d’Asie comme partout à Stamboul, les hommes fument et contemplent à distance respectueuse des femmes qui semblent regarder sans voir et entendre sans écouter la musique criarde et inculte des trios concertants. Ces trios vont de groupe en groupe, au-devant des voitures, autour des arabas, souffler dans leur flûte, pincer leur mandoline, agiter leur tarbouka. Les arabas sont avec les caïques les omnibus de Stamboul, comme les chevaux sellés qu’on trouve à Top-IIané en sont les fiacres. Les femmes turques s’entassent joyeusement dans ces chariots fantaisistes de forme et de couleur, recouverts d’une toile posée sur des cerceaux ; ils marchent avec une vitesse de quatre heures pour la lieue.
Les bœufs qui les traînent paisiblement ont au front des plaques d’acier; les baguettes recourbées qui s’implantent dans le joug sont agrémentées de cordons et de flocs rouges.
Ce véhicule, de menuiserie solide et ouvragée, mais étroit, cahotant, plus riche d’enluminures que de ressorts, aide d’autant moins à prendre en patience les fondrières des rues, que le train de devant n’est pas mobile, qu’on se huche jusqu’à la caisse par une petite échelle et qu’on s’y accroche tant bien que mal à la suite du cocher établi à peu près sur la queue de son cheval.
Ce spécimen de la carrosserie stationnaire et primitive du moyen âge et de l’antiquité est acceptable sous les platanes des Eaux-douces ; mais dans l’intérieur de la ville, c’est à faire sauter dans sa boîte le peu de cervelle qu’on possède.
Le soir, les Eaux-douces d’Asie ont encore plus de poésie que le jour. Quand le ciel s'embrase et que peu à peu la lumière se dégrade en teintes indéfinissables; quand la brise court sous les sycomores * et que les voiles se penchent sur le flot; quand les oppositions de lumière et d’ombre multiplient les aspects, les Eaux-douces d’Asie sont un site enchanteur.