LES FEMMES TURQUES
Turcs, comme elle l'était déjà pour ces Thraces auxquels Ménandre fait dire :
« Personne chez nous n’épouse moins de dix à onze femmes, quelquefois douze. Celui qui n’en a que quatre ou cinq est à nos yeux un malheureux qui ne connaît pas les douceurs de l’hyménée, et passe presque dans notre pays pour un garçon. »
Cette beauté toujours voilée ne peut même ni aider l’orgueil, ni flatter l’amour-propre. Une vie à deux qu’aucun intérêt commun n’entretient, qu’aucun lien intellectuel ne fortifle, qu’aucune aspiration élevée ne conduit, doit en bien peu de temps dégager tous ses parfums. Le divorce peut parer à ces inconvénients, mais après que le voile est tombé c’est un luxe coûteux ; car il faut assurer l’existence de celle qu’on remercie et s’acquitter envers le père d’une somme prévue par le contrat.
Il est vrai qu’en Turquie la vie à deux n’est point réglementaire et que le Coran la permet à trois, à quatre et même à six ; mais ces facilités ne sont pas habituelles ; la richesse peut seule s'accorder le luxe de plusieurs femmes qu’il faut doter et établir. A Constantinople la polygamie autorisée par Mahomet devient de plus en plus rare.
11 y a les odalisques, avec lesquelles certains écarts ne passent point pour intolérables; le maître peut sans monstruosité aucune les distinguer dans le service de sa maison. Mais la dépense arrête, la jalousie veille, la colère menace ; peu à peu le mari sé range
aux mœurs occidentales et fait à la paix domestique le sacrifice de ses caprices.
L’histoire du sérail démontre cependant que la nature a rendu à la femme l’influence que le Coran lui refuse. Le pouvoir occulte des odalisques et des sultanes a enveloppé de grands règnes. La somnolence apparente de la femme turque ne doit pas endormir sur la violence de ses passions ; sa volonté tenace, héroïque, souvent cruelle a plus d’une fois commandé à l’empire.
Mais réduite à ses proportions ordinaires, la vie des femmes de Constantinople est insignifiante et vide. Si la femme est pauvre, son centre d’action est si restreint qu’elle a peu de moyens à sa portée pour sortir de sa misère. Le féredjé qui l'enveloppe gêne ses mouvements ; le yakmak qui la voile arrête les transactions ; les babouches qui embarrassent sa démarche entravent sa liberté. On en voit pourtant quelques-unes, empêchées et accroupies, vendre des fruits, des œufs et des étoffes près des bazars et au coin des rues.
De plus, la femme est tenue pour une chose payée, pour un objet acquis. La femme d’un fellah souffrait d’une maladie chronique; le mari consulta, le médecin prescrivit un médicament et sur la demande du client en indiqua la valeur. La physionomie du fellah laissa voir qu’à ce prix autant valait que les choses suivissent leur cours. « Car, dit-il, pour cette somme j’aurai une autre femme, et bien portante. »