LES FEMMES TURQUES
Si la femme turque est riche, sa promenade est surveillée, sa contemplation accompagnée. Ses fenêtres sont grillées, son jardin est clos; les muezzins qui seuls peuvent y regarder du haut des minarets publieraient la moindre transgression. De merveilleuses broderies sont la seule distraction que lui laisse son intérieur. Sa journée se passe à savourer le kief, à humer le moka, à fumer la cigarette, «à se regarder dans de charmants miroirs de velours et de nacre, à se peindre les sourcils, à se teindre les ongles, à prendre des bains, à manger des confitures, à s’étirer sur les tapis, à s’étendre sur les divans.
Dans cette existence oisive et résignée, aucun mouvement pour l’esprit, peu de chose pour le cœur, rien pour l’âme.
Tout n’est pas à reprendre toutefois dans les rapports des maris avec leurs femmes ; les égards dont un grand nombre d’entre elles sont entourées pourraient servir d’exemple à plus d’un ménage chrétien.
La plupart des Turcs habitant Constantinople ont des mœurs plus contenues qu’on ne le pense, le sentiment de la famille ne leur est pas étranger. JJ s sont fiers de leurs enfants qu'à défaut de leurs femmes ils emmènent avec eux , qu’ils tiennent par la main , qu’ils enveloppent du regard , ne soupçonnant pas de plus grand malheur’ que la stérilité.
La fidélité de l’épouse, garantie par l’existence même qui lui est faite, est contrôlée par l’opinion ; la galanterie est à Stamboul un fait insolite comme le mot.
Quant à la coquetterie, c'est un peu différent. Le voile, avec lequel il y a plusieurs accommodements, peut n’être qu’un gracieux mensonge. Ses plis ont des ressources pour les beautés ennuyées de leurs secrets, comme ils peuvent aussi donner carrière à l’imagination et laisser dans un vaporeux mystère les réalités trop accusées par l’âge.
Ce que le feredjé ne dissimule pour personne, ce sont ces formes épaisses, cet embonpoint exagéré que les Turcs prisent, au contraire des Arabes, comme la manifestation et le complément de la beauté.
Quant à l’usage du voile, il s’est conservé comme un legs de la civilisation antique et des traditions bibliques. Au moment où, à l’heure du soir, Rebecca aperçut Isaac qui sougeait dans la campagne, elle se couvrit le visage.
Le contact des mœurs occidentales n’est pas sans faire son œuvre; quelques femmes osèrent même se montrer à visage découvert lors de la visite de l’impératrice Eugénie à Constantinople. 11 est vrai qu’elles avaient comme excuse ce fait inouï dans les idées musulmanes, d'une femme, et d’une femme qui ne les valait pas puisqu’elle était chrétienne, pour qui Stamboul en commotion secouait sa paresse, et
LES FEMMES TCRQUES.
devant laquelle s’inclinait le front rayonnant du Padischah.
Chrétiennes par leurs croyances, les Arméniennes sont musulmanes de mœurs et de toilette. Elles portent le féredjé, mais il est de couleur sombre, les teintes vives et les bottes jaunes étant particulières aux femmes turques.
Sur l’eau la séparation des sexes est encore plus marquée que sur terre. Les bateaux à vapeur parquent les femmes derrière !e système très-compliqué des grillages du, tillac. Les hommes n’ont garde d’approcher ce compartiment très-réservé j ils fument sur le pont, boivent le café, absorbent dts quantités invraisemblables d’eau fraîche sans avoir l’air de se douter du voisinage qui les observe.
D’ailleurs, apercevoir l’arête du nez, voir de grands yeux qui brillent, c’est là en général tout ce à quoi peuvent prétendre les touristes les plus entreprenants.
D’aimables don Juans ont pourtant enrichi leurs notes et doté leurs récits de piquantes aventures que l’envie de parler de soi a peut-être an peu surfaites, et dans lesquelles l’amour-propre a plus de part que l’exacte vérité.
Pour nous, aucune œillade assassine ne nous a incendiés. Les voix fraîches et argentines qu’on entend aux Eaux-douces n’ont pas murmuré à nos oreilles lé plus timide aveu. Le voile ne nous a pas
livré un sourire. Le sérail ne s’est point ému de notre présence. De ces retraites suspendues sur l’eau bleue et qui semblent faites de lumière et d’ombre, de fleurs et de chants d’oiseaux, les brises du Bosphore ne nous ont pas apporté le plus léger soupir.