CHAPITRE XVII
Le Bosphore.
Qu’ils sont enchanteurs ces rivages du Bosphore, bleu comme le ciel, rapide comme un fleuve et profond comme la mer !
Qu’elles sont gaies ces escales dont les constructions légères mêlent à l’azur de l’eau leurs couleurs éclatantes ! C’est une boîte de Nuremberg renversée sur le sol, avec ses maisonnettes, ses balustrades, ses arbustes, ses coloriages bruyants ; la vague y jette son écume, les courants y apportent leur fraîcheur, les types les plus contraires de la figure humaine s’y marient aux variétés du paysage. Les teintes sont chaudes, les lignes précises, les contours harmonieux ; tout sur ces rives est aérien et frais.
Le fleuve ondule entre les quais qu’il caresse, les prairies qu’il arrose, les montagnes qui le surplombent. Les constructions capricieuses et les hauts
promontoires plongent dans l’eau, y inclinent mollement, ne laissent de place ici et là qu’à des berges étroites, encombrées de cavaliers qui passent, d’enfants qui jouent, d’hommes qui fument et de femmes qui contemplent.
La rive d’Asie à laquelle fait face la ramification des Balkans qui longe la rive européenne, a des ravins perdus, des sommets escarpés, de brusques déchirures, des golfes solitaires au pied de sombres forêts, des eaux courantes, de mystérieux vallons.
C’est la nature accidentée avec sa poésie douce et sa mélancolie.
La rive d’Europe a des palais et des kiosques sculptés en bois, percés à jour, façonnés comme des jouets ; le géranium grimpe aux portes, la vigne s’y entrelace au-dessus des croisées. Quelques kiosques se cachent sous des bouquets de pins, s’enveloppent de clématites, de bignonias et d’heliotropes.
C’est la fantaisie riante, gracieuse, abandonnée.
Les maisons tout en avances et en retraits, et dont l'étalage fait saillie, s’affaissent projetées en avant et hors d’aplomb.
Avez-vous vu la reine de l'Aurore?
La cité merveilleuse épouse des Sultans,
Dout les palais légers, fragiles, éclatants,
D’un triple amphithéâtre enchantent le Bosphore.
(Lebrun.)
Derrière les jalousies de ces palais de bois, tout
LE BOSPHORE
semble dormir. De temps à autre, au-dessus de la balustrade ouvragée des balcons, se profile la barbe vénérable de quelque pacha à demi couché dans une immobilité contemplative. Partout des jardins luxuriants de verdure et de fleurs embaumées. Les cafés baignés par le courant, rafraîchis par la brise, n’ont que le luxe des ombrages, des transparences de l’air, de l’incomparable lumière qui jaillit du Bosphore.
A deux pas des fourneaux, au pied des tabourets petits et bas qui mettent les genoux des consommateurs au niveau de leur menton, les dauphins étincellent dans un sillage de perles et bondissent sur la vague. Les caïques à la proue acérée, à la carène tranchante effleurent la surface de l’eau, mais on sait que la grâce de leur structure est en raison inverse de leur sécurité. S’il arrive qu’un de ces caïques se retourne et verse, les fumeurs étendus sous les lianes murmurent doucement : « Ce sont de nouveaux venus. »
Ce Bosphore éclatant et radieux qui unit deux mers et coule entre deux mondes, a ses jours de mélancolie, de brume et de tempêtes qu’il doit au voisinage de la mer Noire ; les abordages n’y sont pas inconnus, ses flots riants ont couvert plus d’un naufrage. L’antiquité le tenait pour périlleux, le nautonier de Carthage n’y cinglait qu’avec prudence.
« O Muses, s’écrie le poète, vous m’accompagne-
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l)N PEU PARTOUT.
rez toujours, heureux d’affronter avec vous les fureurs du Bosphore. »
Théâtre de la lutte souvent recommencée entre l'Orient et l’Occident, témoin des développements successifs et de la dépravation de l’intelligence humaine, le Bosphore dont la peste, l’esclavage et l’incendie ont désolé les bords, a vu passer les Pélasges, les Thraces et les tribus Ariennes. Il a vu passer Darius en marche contre les Scythes ; puis Xénophon et ses dix mille. Six siècles avant Jésus- Christ, il vit naître Byzance.
Fondée par le chef d’une colonie mégarienne, prise ensuite par les Perses, les Spartiates, les Athéniens, absorbée par la capitale de l’empire romain, puis devenue sa rivale, Byzance, héritière de deux empires, attira à elle sous le règne de Constantin la civilisation, les arts et les richesses de Rome. Elle projeta ses rayons sur les premiers siècles du moyen âge.
Sapée par les croisades dans sa puissance et son éclat, amoindrie par les invasions féodales des Vénitiens et des Francs, Constantinople, tombée sous le double effort des Arabes et des Turcs, ne garda de son passé que les enchantements de sa nature et de son ciel.
Au sommet du plateau de la rive d’Europe, plateau formé parles collines qui descendent au rivage, s'ouvre en de vastes étendues de terres inoccupées la lande déserte, semée de bruyères et de genets, qui I
LE BOSPHORE
conduit aux solitudes de la forêt de Belgrade. De ce plfcteau, au travers des taillis de châtaigniers, d'arbousiers et de chênes, le regard plonge par intervalles sur le Bosphore qui apparaît comme un sillon d’azur.
Au seuil de la forêt où s’entremêlent les hêtres, les ormes et les bouleaux, s’élève l’aqueduc d’Ibrahim dont les voûtes élancées dominent une vallée qui semble détachée de celles de l’Arcadie. C’est la baie de .Buvuk-Déré. Un platane antérieur aux croisades, et qui passe pour avoir abrité Godefroy de Bouillon, étend son dôme de feuillage sur ces bergers contemplatifs et rêveurs que les premiers âges ont légués à l’Orient.
Théophile Gautier, qui ne marchande pas les expressions, appelle tout bonnement forêt cet immense platane qui est au moins une agglomération de troncs noués ensemble.
Ces troncs qui se soutiennent, ces rameaux qui s’entrelacent, éveillent le souvenir d une des plus charmantes allégories de la fable antique, celle de Philétnon et Baucis.
Jupiter et Mercure en humeurd’ excursion et sous prétexte d'éprouver le cœur humain, parcouraient la Phrygie et s'aperçurent à l’accueil des habitants que la note de l’ hospitalité ne montait pas dans ce pays à des hauteurs très-harmonieuses.
Philémon et Baucis, deux époux qui s’occupaient à vieillir ensemble avec confiance et soutien, et aux-