‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 36 sur 54 · GO · texte numérisé non relu

GO

VN PEU PARTOIT

formes vont et viennent autour du plancher effondré sur lequel on descend, les caïques se balancent sous l’auvent d’un café qui penche sur les courants ses figuiers et ses fleurs. Tout auprès, une mosquée mamelonnée d’une foule de petits dômes dessine sur le ciel bleu ses ombrages, ses minarets et ses arcades arabes. Au centre de la places’élève une fontaine riche de rinceaux en relief, d’inscriptions sculptées sur le marbre, moins pourvue d’eau que de nervures enlacées, et autour de laquelle se groupent, en un pittoresque fouillis, des femmes, des hammals, des écrivains publics, des loueurs de chevaux. Le mouvement de la rue, qui élève jusqu’au sommet de la colline ses pentes escarpées et son flot de maisons peintes, aux toits en surplomb, aux fenêtres en saillie, aux persiennes en treillage, continue l’animation de la place. Ce mouvement est très-mêîé. Des grappes de chiens endormis y font obstacle aux femmes qui traînent leurs voiles et leurs babouches, aux arabas attelés de buffles noirs, aux troupeaux de chèvres qui circulent en bêlant et regardent d’un air de convoitise les berceaux de verdure qui des jardins débordent sur la rue. Des pampres entrelacés se balancent sur la tête des passants, courent au-dessus des boutiques de tabac, des boucheries et des gargottes.

En inclinant à gauche pour atteindre la base du mont Boulgourlou, on suit le cimetière arménien semé de platanes sous lesquels on fume, on danse,

SCUTARI ET LE BOULGOtJRLOU . 261

on joue entre les tombes qui s'ouvrent et celles qui se referment. Puis on se répand en de joyeux sentiers, le long des vignes et des vergers.

Bientôt à ces jardins succèdent les ronces et les bruyères; l’ascension commence pittoresque, raboteuse, au travers des pierres roulantes et des aspérités du roc.

A mi-chemin, un bouquet de platanes abrite près d'une fontaine à l'eau fraiehe et légère les montures, les arabas et les charrettes qui se sont hissés jusqu'au plateau d’où les piétons gagnent le sommet. Les tuyas et les hêtres qui couronnent ce sommet reposent des fatigues du chemin ; le panorama qui se déroule de là emporte bientôt le souvenir des tro is, des bosses et des ornières avec lesquelles on a dû composer.

Ici fuit le Bosphore; les caïques le traversent, les vapeurs le sillonnent. Les promontoires qui s’avancent, les baies qui se découpent forment autant de lacs. Ces bassms profonds baignent Conslantinopie.

Ailleurs apparaît étincelante, constellée de voiles, baignée de lueurs blanches, la mer de Marmara avec les îles des Princes, les lignes lointaines de l’archipel et de la Troade. Le golfe de Nicomédie qu’embellit Pline le Jeune, où Dioclétien résigna le pouvoir, et qui prêta de vaillantes flottes aux Croisés, sommeille au pied de cet olympe de Bilhynie où l’imagination aime à deviner les concerts des muses et les festins des dieux.

La vue du Boulgourlou appelle la rêverie et la contemplation; mais le Bosphore qui court de la forêt de Belgrade aux jardins du sérail, les rivages qui se dessinent et les lies qui bleuissent, attirent, frappent moins encore que les vastes solitudes de l’Asie Mineure dans lesquelles plongent le regard et la pensée comme à la recherche de quelque caravane se déroulant dans les bruyères. Ces vallées et ces montagnes, ces plaines de broussailles que l’homme a délaissées, ces steppes ondulées, profondes, sur lesquelles semblent flotter toutes sortes d’images de la vie nomade et primitive, s’imposent à l’imagination. Ces landes sauvages touchent à celles qui ont vu luire et s’éteindre Nicée ; elles conduisent à la terre d'Israël qui a nourrri les patriarches et porté Jésus-Christ.

N’est-ce pas là ce sol à la fois classique et glorieux que les temps profanes ont semé de dieux et de héros, qu’Hérodote a illustré, où Apelles a vécu, où saint Paul a prêché.

Sésostris en marche contre les Scythes l’a traversé ; la Grèce l’a parsemé de colonies florissantes; le paganisme l’a couvert de ses temples : sur ces bords, où flotte l’étendard de l’islamisme, les Croisés ont planté leur drapeau.

On ne s’arrache pas sans peine aux souvenirs qu’éveillent ces étendues pleines de grandeur et de mélancolie; on ne quitte pas sans regrets les éblouissements de ces montagnes et de ces golfes qui se dé-

roulent au loin. On dit adieu à ces teintes suaves et comme suspendues dans les transparences de l’air; on se dévale par montsetpar vaux jusqu’à la grande rue de Scutari et au Tékié des Derviches hurleurs qu’il faut aller voir s’entrelarder et se pourfendre.

C’est moins gai que les pirouettes des Derviches tourneurs, et la chose n’y tourne point au folâtre; ce que laisse tout de suite pressentir le sombre arsenal de broches, de pinces, de tenailles, de poignards et de casse-tête qui s’entremêlent au-dessus du mihrab avec des tambourins et quelques écriteaux de versets du Coran.

Il y a là de ces couperets en forme de croissants, de ces fouets garnis de pointes de fer, et surtout de ces lardoires munies de chaînettes et d’une poignée de plomb en forme de cœur, qui vous donnent froid dans le dos.

La salle où s’épanouit cet arsenal sauvage n’a rien qui égaye ou réconforte ; dans le cliquetis de cette sinistre ferraille, la note douce est absente. Le temple qui abrite ce culte d’énergumènes n’a point de jour sur le ciel bleu, ne reçoit aucun rayon de la lumière du Bosphore, n’a pas la plus petite croisée ouverte sur l'idéal. Tout y est froid et nu comme dans une salle d’inquisition ; le demi-jour qui y règne est absolument dépourvu de poésie mystique.

Les adeptes mêlés au public font face au mihrab ; les femmes qui ne peuvent fouler le sol sacré du sanctuaire pénètrent toutes à la fois comme une vo-

lée d'oiseaux dans la loge grillée de la galerie. Les chrétiens qu’on parque dans une tribune étroite, séparée des officiants par une balustrade de bois, ont préalablement déposé leurs chaussures à l’entrée. Serrés dans ce petit espace, ils attendent sous le regard bienveillant du chef l’instant suprême des efforts de poitrine et des écorchements qui doivent les convaincre de la supériorité de la foi musulmane, ouvrir le ciel aux croyants et apaiser Allah.

Ce chef est accroupi sur une peau de mouton, au pied du mihrab, en face des assistants. Sa physionomie est empreinte de dignité, de froideur et de mansuétude ; son doux sourire accueille avec une compassion mêlée d’indifférence les dévots qui vont s’exécuter devant lui ou qui viennent simplement suivre la cérémonie et lui baiser la main. A l’apparition de quelque dignitaire chargé de plaques eu brillants ou de quelque derviche en forte odeur de sainteté, et qui s’apprête à faire honneur à sa réputation par la^ sincérité ,de ses extases et le vacarme de ses oraisons, le cheik déplie ses jambes avec une sage lenteur, se lève, s’avance avecune majestueuse aménité, embrasse et salue en se penchant sur l'épaule, à la manière des entrevues bibliques. Les enfants qu’on lui présente sont accueillis d'une façon toute paternelle ; il les bénit et les baise, touche leurs membres malades, mouille leurs yeux de sa salive. Quelques-uns, touchés de la grâce divine, s’étendent devant lui; il monte sur eux, soutenu par deux aides,

leur marche sur la poitrine, leur piétine sur le ventre. La plupart, confiants dans ces attouchements sacrés qui assurent leur guérison ou leur salut, se laissent faire et paraissent enchantés ; d'autres moins persuadés crient comme des poulets qu’on saigne.

Mais le moment solennel approche, les dodelinements se marquent, les litanies s’accentuent.

On s’est assis en rond pour psalmodier des versets du Coran, avec gravité, d’un accent guttural; puis on procède aux balancements qui doivent amem r l’exaltation, le délire, l’insensibilité. Ce ne sont point des sons connus, cela tient moins de l’homme que de l’ours blanc.

On avise dans ces groupes de magots chinois, de forcenés et de béats, quelques attitudes plus taciturnes et à la fois plus farouches que les autres, quelques figures au sourire étrange, aux traits durs, au teint pâle et décomposé, au regard fiévreux, inquiet, et qui semble aller au-devant de l’extatisme. Près de ces physionomies qui annoncent de prochaines macérations, se dessinent des profils d’une grande pureté et d’une douceur un peu triste.

La fumée du chanvre, du hatchich et du benjoin, qui s’élève du brasier en spirales odorantes, agit sur le cerveau, avoisine l’âme des fidèles du céleste séjour que l’esprit saint va leur ouvrir.

Après s’être assis en rond pour psalmodier, on s’assied en ligne pour de nouvelles invocations et de

nouveaux renversements. Bientôt sur un signe du cheik tous se lèvent, s’avancent, se reculent pour s’avancer encore et poursuivre avec de sourds grognements, puis avec une sorte de furie qu’excitent les cimbales et les tambours de basque, une incantation lente et monotone, bientôt rageuse, frénétique et d’une cacophonie intense.

Cette proclamation longuement, motivée des attributs d’Allah se complique de mouvements désordonnés de l’avant à l’arrière, image turque du frêle esquif de la vie humaine ballotée sur l’Océan de la volonté divine. Entre temps, on se met en chaîne pour se précipiter en avant, se rejeter en arrière et pousser tous ensemble des cris sourds qui tiennent de l’homme qui râle et du chat qui miaule. La sueur perle sur les fronts, l’écume jaillit des lèvres, le regard s’injecte, les pupilles se dilatent, le cou se gonfle. Des poitrines haletantes se dégagent comme des sons étouffés auxquels succèdent des hurlements à étourdir la pensée et à rompre les parois.

Si Allah ne se laisse pas attendrir par des invocations aussi tenaces, c’est qu’il est bien difficile ou qu’il faut autre chose que des cris pour obtenir au pécheur repentant l’oubli de ses transgressions.

11 est évident que c’est le cas, et que l’expression très -accentuée de ce repentir ne suffit pas pour avoir accès aux voluptés éternelles, car des cris on passe aux ooups et à pis que cela. Les turbans tombent,

les ceintures se déroulent, les babouches sont jetées, il ne reste que l’ample caleçon : la poitrine est mise à nu. Les tambourins que l’assemblée louche du genou, du coude et du poignet poussent aux fureurs sacrées que précipitent encore les accents inconnus et les gammes fantastiques d’une musique exaspérée. Quand on appelle cela de la musique, ce ne peut être que par habitude; appliquer ce beau mot à de sinistres beuglements, ce serait outrager l’art. De poétiques organisations ont reconnu dans ces accompagnements insolites le rugissement du lion dans les sables du désert, les pleurs des djinns dans la forêt, la voix du vent qui mugit sur la plage et qui soupire dans les roseaux ; mais lesimagiriations plus restreintes, les natures plus prosaïques ne savent y découvrir que les sons fauves et inarticulés dont les ménageries de nos foires livrent le sauvage concert.

Sous l’influence du rhythme qui l’excite, la dévotion devient de la démence, presque de la fureur; les facultés individuelles, les fonctions vitales de quelques illuminés semblent comme suspendues au milieu des convulsions qui les font bondir et se rouler à terre. Le cheik feint de chercher à régulariser leurs mouvements, à tempérer le sauvage élan de leur foi ; mais son autprité ne peut rien sur ces fougueux néophytes qui n’écoutent que leur sainte ardeur, s’emportent, se heurtent aux murailles, se frappent la poitrine, et finalement se jettent sur les

instruments d’expiation qui les transpercent, les tenaillent et les brûlent. Celui-ci se traverse les joues avec la lame affilée d’une aiguille, celui-là s’enfonce une broche dans le ventre, cet autre se couche sur le dos et ne sourcille point au tranchant de la lame sur lequel le cheik pèse de tout le poids de son corps.

On ne se sentirait pas très à l’aise si un voisin ne vous soufflait à l’oreille de commander à l’émotion et de supprimer une syncope qui en serait pour ses frais.

Tout cela, assure-t-on, n’est que de la jonglerie : et s’il faut en croire quelques témoignages qui semblent autorisés, ces rusés gaillards échapperaient à la douleur par le mouvement de rotation qu’ils impriment à leur corps. Ils arriveraient aussi, par l’efTet des contorsions et des rugissements qui précèdent le sacrifice à se dérober à eux-mêmes, à se soustraire aux sensations physiques : les plaies qui apparaissent, le sang qui coule, les cicatrices que certaines poitrines laissent incontestables, ne proclameraient que la mauvaise fortune de quelques maladroits.

Quoi qu’il en puisse être, tout en réservant l’efFet produit par une suite d’oscillations et de cris qui amènerait une sorte de catalepsie physique et morale, le spectacle est lugubre. Ce n’est pas par sa douceur que se distingue ce culte mensonger; souvenir d’Ouveiss, fondateur de l'ordre des Derviches, qui

s'était arraché toutes les dents en mémoire de deux canines perdues par le prophète lorsqu’il combattit les infidèles.

Tout dans ce culte est contraire à nos idées religieuses, à nos pensées de civilisation ; mais il y a pourtant autre chose à y voir que les égarements d’un fanatisme aveugle, que la folie de quelques hallucinés. Les contorsions, les cris, les souffrances de ces convulsionnaires traduisent le besoin d’expiation qui est au fond de toutes lésâmes et que le rationalisme ne peut nier qu’en faisant abstraction de la conscience et du péché.

Cet abîme nécessairement creusé entre la sainteté divine et la misère humaine, les Derviches hurleurs cherchent par leurs macérations à le combler; mais sur cet abîme que nous sentons avec eux, la foi chrétienne a jeté comme un pont de salut la croix de Jésus-Christ.

Page 1