KADI-KEUÏ
douleur; elle ne s’y traduit pas comme dans les nôtres en regrets orgueilleux. Quelques cippes sur lesquels le souvenir a sculpté une rose ou un lotus sont légèrement creusés dans le milieu pour recevoir les fleurs et les parfums qu’y déposent l’affection et la reconnaissance; mais à défaut des parfums qui ne sont plus et des larmes taries, l’eau de pluie séjourne sur ces tombes et attire les tourterelles qui viennent y boire et y mouiller leurs ailes.
Ce site romantique dispose à la rêverie malgré le café qu’on y boit à côté des cercueils, malgré le tabac qu’on y fume en compagnie des morts. De poétiques points de vue sur la mer et le Bosphore semblent apporter dans ce funèbre séjour les sourires de la nature et le regret de la vie.
Au sortir de cette forêt pavée de tombeaux apparaît au delà de la plaine d’Hyder-Pacha, au pied d’un promontoire, le village de Kadi-Keuï. De lourds arabas, de brillants cavaliers , des bateleurs, des chanteurs, de nombreux groupes de femmes animent la prairie qui court jusqu’au rivage. Des maisons rouges, des minarets blancs, des bouquets de châtaigniers et de chênes recouvrent les ruines de l’antique Chalcédoine.
Assiégée par Alcibiade, enveloppée par Mithridate, Chalcédoine, résidence de Rufin, reçut en 451 le concile fameux où l’hérésie d’Eutychès fut condamnée. Les races conquérantes qui ont envahi Byzance et régné tour à tour sur cette reine de l’Orient, ont
I N PEU PARTOUT
fouillé le sol qui porta Chalcédoine; les Turcs ont utilisé les débris de ses monuments pour la construc-
tion de leurs mosquées.
Le golfe de Nicomédie, avec les ombrages de ses rives, les lignes bleuâtres de ses montagnes, avait charmé ces maîtres du monde qui délaissèrent pour cette gracieuse mer de Marmara les splendeurs de Rome et la poésie de la baie de Naples.
C’est à l’entrée de ce golfe que Kadi-Keuï jette sur la vague ses collines boisées, ses jardins et ses terrasses. Tout cela se découpe sur un ciel lumineux, dans une atmosphère tranquille qui semble irisée de tous les rayons du prisme.
Le soir, quand le soleil descend à l’horizon et que la mer étincelle sur les feux du couchant, Stamboul, noyée de vapeurs d’or et d’azur, élève en perspectives aériennes, du flot qui semble dormir, ses murailles crénelées, ses minarets et ses jardins.
Il y a là comme une fusion de toutes ies couleurs; comme des incendies roses , bleuâtres, violacés qui défient la plume et le pinceau. La lumière repose doucement sur le flot qu’elle éclaire, sur le sol qu’elle colore ; il faut penser avec le jeune Anacharsis que ce doit être celle dont les dieux de l’Olympe sont couronnés.
Mais à voir de la fontaine de Chrysostome bleuir devant soi les montagnes de l’Europe ; à respirer la brise sous les châtaigniers qui couronnent les côtes escarpées de la baie, le temps fuit et l’heure du ba-
KAUI-KEUÏ.
teau passe. Les embrasements s’éteignent, les lueurs pâlissent, la nuit se fait, rapide, inattendue; et il ne reste qu’à regagner pédestrement, par la plaine d’Hyder-Pacha, le cimetière de Scutari où l’obscurité succède aux éblouissements.
Après l’heureuse nonchalance de Kadi-Keuï, le sérieux langage de l’éternité. Après la grâce mouvementée du promontoire de Chalcédoine, l’immobilité de la mort.
Ces cyprès gigantesques, auxquels la nuit prête des formes fantastiques, ces haies de sépulcres qui se dressent sous vos pas, cet océan de tombes jetées à tous les horizons parlent de siècles évanouis, de civilisations écroulées, de flots de peuples qui ont passé comme l’ombre.
Au sortir de la forêt, on retrouve Scutari. On se couche dans un caïque, on vogue sur le Bosphore et on remonte à Péra, les yeux longtemps encore pleins des enchantements d’une nature qui appelle à la vie, le cœur trop oublieux des avertissements qui apprennent à la quitter.