‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 43 sur 54 · LE PONT DE GALATA · texte numérisé non relu

LE PONT DE GALATA

Ces maîtres du sérail, très-occupés de l'effet qu'ils produisaient, maniaient leurs montures avec une sorte de grâce farouche qui rachetait leur laideur.

Le pont de Galata ne manque point d’aveugles, de manchots et d’estropiés; ces mendiants exotiques ont même une manière à eux de présenter aux passants sur de petites assiettes' leur main sèche ou leur bras amputé.

Ces plaies qu’on exhibe, ces mutilations dont on trafique, font ombre au tableau brillant qui se continue jusqu'au bazar, moins les éblouissements du ciel et de l’eau, dans les rues de Stamboul.

Les toits des maisons forment voûte sur plusieurs de ces rues et n’y laissent pénétrer que par des fentes les transparences du ciel. Ce mystérieux demi-jour est aussi celui des maisons en bois de cèdre ou de cyprès, percées de fenêtres dont les grillages légers protègent du soleil et ne livrent passage qu’à l’air. Les femmes voilées, les hommes à la physionomie tranquille et bienveillante n’y entrent que furtivement, n’en sortent qu’avec précaution. Aux approches des bazars où le flot se déroule et se croise sans rumeurs et sans choc, la foule conserve dans ses mouvements comme un reflet de ce respect de soi-même qui est au fond de la nature des Turcs et se révèle dans le repos absolu de leur physionomie.

L’Orient semble chercher à se rattraper du calme de ses populations sur la confusion tumultueuse de

ses édifices qui se retirent et s’enchevêtrent avec une nonchalance originale et délabrée. Les capricieux entassements de ces portes massives, de ces toitures légères, de ces murailles tournantes, de ces balcons vermoulus, de ces façades ouvragées en dentelles et suspendues sur des rues étroites et tortueuses, rétrécissent le passage, empêchent toute perspective. De petits jardinets font suite aux débris entassés, aux ruisseaux sans écoulement et projettent sur les ruelles des flots de cactus, de géraniums et de myrthes dont les parfums se mêlent à toutes les senteurs particulières à cet Orient malpropre, paresseux et pourtant séduisant, où les ravages du temps laissent partout leur empreinte.

Cette négligence ne va plus maintenant jusqu’à oublier à la porte à laquelle on le clouait par l’oreille le boucher infidèle. On n’en voit plus par les rues le nez traversé du fil de fer auquel restait suspendue l'once de viande sur laquelle le malheureux avait cherché à tromper la pratique ; mais les boucheries dépourvues des petits arrangements qui les rendent acceptables sont comme autrefois sombres et sanguinolentes.

Ces étaux sur lesquels le sang se coagule, assaillis par les mouches, convoités par les chiens, sont d’odeur infecte et d’aspect repoussant. Les quartiers de viande pendent en lambeaux informes et déchi-» ivs à des poutres injectées de débris, à des chaînes rongées par la rouille ; les tètes de moqlqp y abo{i-

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dent velues, les yeux à demi clos, la langue enflée et serrée entre les dents.

Tout cela sent le carnage. Il y a là comme un faux air d'assassinat auquel le maître du lieu apporte quelque tempérament.

Il fume tranquillement son t« hibouck, hume son café d’un air très-satisfait, puis s’absorbe dans le paisible égrenage de son chapelet dont les 99 grains représentent les attributs d’Allah: un plus gros que les autres répond au nom même de Dieu.

Ces bouchers sont impassibles; leur insouciance, ordinaire à tous les marchands turcs, étonne nos idées commerciales; il semble que la pensée de vendre soit pour eux tout à fait secondaire, et que livrer la marchandise ne soit de leur part qu’une affaire d’obligeance. De folâtres essaims d’enfants échappés du tableau de Decamps, qui ;ortent de l’école et se bousculent dans la rue, contrastent agréablement avec la gravité des hommes, avec la lourdeur embarrassée des femmes.

Ces enfants bruyants et malicieux ont pour la plupart le teint vermeil, le rire provocateur, le regard plein de lumière ; leurs chicanes, leurs culbutes et leurs joyeux ébats les laissent sans affinités aucunes avec la somnolente placidité de leurs parents. Rien n’est gai comme leur désespoir, rien n’est amusant comme leurs colères. Quelques-uns, complètement rasés, n’ont plus qu’une touffe de cheveux sur le derrière de la tête. Cette queue sert à point la

manifestation des grandes douleurs qui suivent les pinçades et les chutes; ceux qu’atteignent ces disgrâces se roulent à terre, saisissent cette pointe de cheveux et la tirent à deux mains par-dessus leur Iront comme pour se l’arracher. Ces découragements ont des retours; ces effondrements sont réparables ; de nouveaux rires, de nouvelles culbutes suivent bientôt ces désespoirs classiques.

Les écoles d’où ce flot se précipite donnent le plus souvent sur la rue, tout ouvertes; elles sont basses et voûtées. Sur les murailles blanchies à la chaux apparaissent des inscriptions de morale et des versets du Coran. Le sol est recouvert d’une natte sur laquelle les enfants accroupis avec leurs tablettes de calcul ou d’écriture sur leurs genoux, lisent tous ensemble et récitent à haute voix leurs devoirs du jour. Le maître, presque toujours un vieillard à longue barbe, sait quitter, à ses heures, ses allures paternelles pour administrer sur la plante des pieds de ses élèves quelques coups de baguette propres à aider le souvenir des passages du Saint-Livre , qui, avec certaines notions de poésie, de calcul et d’écriture, forment la base essentielle de l'instruction publique.

Les fontaines et les turbés qui surgissent au coin des rues sont riches de tous les genres décoratifs dont les écoles sônt dépourvues.

Ces fontaines où le goût turc se mêle à l’art arabe visent à l’élégance plus qu’au monumental ; elles ac-

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cusent moins de pensée architecturale que d’imagination. La fantaisie absorbe le plan. L’air et la lumière sont deux facteurs essentiels de l'effet produit par l’inattendu des entrelacements et des inscriptions qui se déroulent sur le marbre et s’accrochent au stuc en élégante guipure, comme aussi par la profusion des fleurs, des chiffres et des grillages, par les couleurs brillantes des mosaïques de faïence, des revêtements de porcelaine, des pendentifs superposés en forme de stalactites. Le toit, surmonté de petits dômes et projeté en avant, abrite l’eau qui murmure à l’ombre des grilles ouvragées auxquelles ne doivent jamais toucher les lèvres des chrétiens.

La fontaine d’Achmet lit est la plus remarquable par l'originalité de ses combinaisons géométriques, par la légèreté de ses frises pour lesquelles la pesanteur semble avoir perdu ses lois, par l’éclat de ses couleurs, par la multiplicité de ses niches et de ses saillies éclairées ou dans l'ombre.

Elle est de marbre blanc et de forme carrée. L’eau coule à chacun de ses angles sous un kiosque grillé. Sur les façades le sultan Achmet a tracé, en dessins émaillés de riches couleurs, de poétiques sentences qui apparaissent en un fouillis de rosaces fleuries, de broderies étoilées, de moulures bizarres et mystérieuses. Ces perspectives, que l’œil a peine à suivre et qui semblent enchantées, sont appelées à compenser dans l’art décoratif des Turcs l’interdiction par le Coran de toute représentation de la Divinité,

CN PEU PARTOUT

de la figure humaine et même des animaux. Ces prescriptions de Mahomet furent d’autant mieux observées que les contrevenants qui auraient cherché pendant leur vie à peindre un homme, devaient, au .jour du jugement, présenter une âme; le feu éternel les punirait de ne pouvoir la donner. Mahomet n’at-il pas déclaré qu’il faisait la guerre à trois sortes de personnes : aux orgueilleux, aux polythéistes et aux peintres !

Celte dernière catégorie de damnés est arrivée à trouver grâce; le préjugé public à leur égard s’est adouci au point que Péra ne manque pas d’excellenls photographes, reproducteurs osés de la figure humaine, chez lesquels Abdul-Azis a déposé sa carte.

Les énigmes qui s’entrelacent en caractères magiques sur la fontaine d’Achmet livrent les pensées philanthropiques et religieuses du sultan Achmet III, qui sut, avec quelques réserves, comprendre son pays et se faire aimer du peuple; mais les louables aspirations de sa nature pacifique ne purent déraciner teitaines habitudes prises par les maîtres du sérail. Son goût pour les lettres ne fit pas non plus le moindre tort aux petites expéditions nocturnes qui plongeaient tout doucement dans le Bosphore, les uns après les autres, les soldais qu’on lui désignait comme gagnés à sa déposition. Il aimait les fêtes et pr« sidait dans ses jardins illuminés, où mille lumières brillaient sous les cascades et tremblaient sous les

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fleurs, à des réjouissances dans lesquelles la confiserie jouait un rôle considérable. A la ciiconcision de ses fils et dans la procession qui la suivit, il y eut un verger en caramel, un parterre de fleurs en fondants, des palmes de sucre de proportions invraisemblables.

Il y a toujours eu dans le caractère des Califes, même chez les meilleurs, de singulières anomalies; leur sentiment du beau s'alliait à de féroces instincts. Mahomet II, chez lequel la cruauté faisait très-bon ménage avec l’intelligence des arts, avait en particulier la passion de la musique qui élève et de la peinture qui adoucit. Comme un jour Bellini, 'peintre vénitien, dont il avait fait son maître et son ami, lui apportait une toile qu’il venait d’achever et dans laquelle figurait une décapitation : «C’est bien, dit le sultan, mais cette toile a un défaut; le retrait des chairs du cou du supplicié est mal rendu. Voyez plutôt. » Et de son sabre il abattit la tête d’un esclave, puis désigna le mouvement des chairs comme preuve à l’appui de son observation.

Il aimait la justice comme la peinture, avec férocité.

Une femme de Brousse s’étant plainte à lui d’un vol de melons dont elle soupçonnait les jeunes pagefc de la suite impériale, Mahomet II les fit interroger, n’obtint que des dénégations et fit procéder tranquillement à l’ouverture du ventre des inculpés, jusqu'à

ce que les entrailles de l’un d’eux attestassent le larcin.

Les turbés ou tombeaux des sultans, qui s élèvent souvent là où on les attendrait le moins, sous un bouquet de cyprès, au coin d une rue, au fond d'une place, sous l'auvent d’une mosquée, ne sont pas moins caractéristiques que les fontaines. Ce sont des kiosques de forme ronde, carrée ou octogone, décorés de petits dômes surmontés de coupoles et revêtus de faïences. D’autres, travaillés à jour comme une volière, d’une légèreté charmante, s’entourent d’ombrages et de fleurs.

L'intérieur de la plupart de ces tombeaux n’a rien de sépulcral; le dernier asile où dorment les califes tient moins d’une chapelle mortuaire que d’un salon luxueusement orné.

Dans le milieu se dresse, sous un flot de cachemires et de précieuses étoffes, le cercueil du prince auquel est dédié le turbé; tout autour, sur de moelleux tapis, ceux plus simples et plus petits de ses femmes et de ses enfants.

Le turbé de Mahmoud II, construit en marbre blanc à l’ouest de l’At-Meïdan, est d’architecture européenne, quoique oriental par ses décorations exté rieures. Les rideaux de brocart, les tapis somptueux, les meubles incrustés, le lustre de cristal de roche, les riches pendules qui ornent l’intérieur, laisseraient oublier que ce lieu est un tombeau si le catafalque du sultan n’était là pour le rappeler.

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Mahmoud y dort au milieu de sa famille, dans un cercueil de velours noir semé de broderies d’or et recouvert de cachemires de Perse; le fex, avec aigrette de héron et boucle de diamants, a remplacé le turban à l’endroit de la tète, comme cela convenait pour celui qui tenta de régénérer l’empire et qui réforma le costume traditionnel des anciens Musulmans.

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