MAHMOUD II
dirent à ses projets et en reculèrent l’exécution. Quelques voix s'étaient élevées du milieu des janissaires en faveur de Mustapha, frère de Mahmoud, que ces acclamations mêmes condamnaient à périr. Mahmoud n’hésita pas, le cordon des muets qui avait tué Selim étrangla Mustapha.
Tranquillisé par ce meurtre qui assurait son pouvoir, Mahmoud accorda aux janissaires un pardon qu’il leur fut facile de demander sur les cendres du palais de Baraïktar.
Cette paix ne pouvait être qu’une trêve.
Mahmoud ressentait avec une sombre impatience que le mouvement dont il n’avait pas été le maître, livrait sa fortune aux capricieuses exigences des prétoriens associés à une couronne qu’ils tenaient sous leurs pieds. 11 dévora son humiliation, dissimula sa haine, se prépara dans l’ombre, sut attendre son heure.
Quand tout fut prêt, se repliant sur lui-même comme le tigre qui guette sa proie, il se jeta d'un bond sur l’armée des janissaires, l’enveloppa de forces si’ires, l’accula sur la place et dans les casernes de l’At-Meïdan, l’enferma dans un cercle de feu, fit faire la chasse, décapiter et jeter dans le Bosphore tous ceux que la flamme n’avait pas étouffés, que la mitraille avait laissés debout.
D’innombrables têtes s’accrochèrent aux portes du sérail et aux murailles du divan. La décomposition de tant de cadavres infecta l’atmosphère ; les eaux
bleues ilu golfe se rougirent du saog de tant de victimes.
Pendant plusieurs jours les habitants des deux rives se refusèrent à manger le poisson pêché dans le Bosphore.
LTAt-Meïdan, témoin du règne et du carnage des janissaires, porte encore en quelques-unes de ses maisons lézardées par les boulets la trace d’une extermination qui ne devait pas sauver l’empire.
Constantin y éleva l’hippodrome, Byzance en fit comme un sanctuaire à ciel ouvert des débris de l’art antique. Les empereurs d’Orient et les princes de l’Islam y célébrèrent leurs fêtes et leurs victoires.
Ce théâtre sanglant et magnifique des émeutes populaires, des vengeances du sérail, des gloires évanouies, a perdu son pavé de mosaïque semé de poudre d’or, sa forêt de colonnes, son peuple de statues. Les platanes de la mosquée d’Achmet projettent aujourd’hui leur ombre sur cette illustre enceinte, vide des jeux, des courses, des assemblées et de la vie publique d’un peuple héritier des raffinements corrompus de la civilisation romaine.
Les invasions et les sièges, le pillage et l’incendie, l’ignorance et la cupidité ont dépouillé des trésors dont l’avaient décoré les provinces de l’empire cet hippodrome fondé par Septime Sévère et achevé par Constantin sur le modèle du grand cirque de Rome.
A côté de la mosquée d’Achmet, asile de quelques épaves échappées au naufrage de l’Hippodrome,
l’àt-meïdàn.
s’élèvent de pauvres maisons de bois peint, vermoulues, surplombantes, sous lesquelles on craint de passer tant elles semblent fragiles.
Quelques fumeurs gravement assis à l’ombre des auvents, quelques groupes de femmes voilées tiennent lieu, dans cette enceinte, de la foule passionnée qui applaudissait le vainqueur et suivait de ses acclamations les quadriges emportés à la course.
De rares marchands de sucreries autour desquels des enfants tournent avec extase, apparaissent là comme un mélancolique écho des triomphes de leur art au temps d’Amurat III.
A la circoncision des fils de ce prince, un des derniers souvenirs du luxe et de l’originalité des fêtes turques de l’Hippodrome, il y fut amené vingt chameaux et neuf éléphants en sucre, sans parler de dixneuf léopards, de quatre girafes, et de vingt-deux chevaux de même composition.
Quant aux confitures que le sultan fit distribuer au peuple, il ne fallut pas moins de quinze bêtes de somme pour les porter.
Ces fêtes de la Circoncision des fils d'Amurat III ne se passèrent pas en douceurs seulement; le divan offrit aux sultanes le régal d’une troupe de bateleurs qui se laissèrent empaler et percer de flèches. Il y en eut qui se risquèrent à avaler des lames de canifs; l’imprévu de leurs contorsions amusa l’assistance.
Ceux qui se firent clouer des fers à cheval dans le dos n’eurent pas moins de succès.
Pour changer, un derviche s'installa dans un tonneau plein de serpents.
Quant aux récompenses qu’appelaient des tours aussi plaisants, le sultan n’y regarda pas ; l’argent fut prodigué à ceux qui en réchappèrent.
Le soir, un feu d’artifice couronna tous ces divertissements; et comme il fallait quelque chose de neuf pour couper la monotonie de ce genre de spectacle, au plus beau moment, on lança au travers de la foule compacte qui s’étouffait sur l’At-Meïdan, des chiens et des renards munis à la queue de pétards et de torches allumées.
Le tumulte occasionné par cet intermède mit en ioyeuse humeur le sultan et sa cour.
De tous les monuments qui rayonnèrent dans l’Hippodrome, trois débris ont survécu et parlent seuls encore de son brillant passé.
L’obélisque de Théodose dont le granit rosé se dessine dans l’air pur et dont le soleil éclaire toutes les dégradations, a conservé ses socles de bronze, son piédestal de marbre orné de bas-reliels et d’inscriptions grecques et latines. C’est en 390, après sa victoire sur Maxime, que Théodose le Grand éleva au centre du stade ce monolythe égyptien.
La pyramide murée, à laquelle Constantin Porphyrogénète a attaché son nom , bornait la lice dans les courses de chars et passa longtemps pour une merveille. Elle a perdu, par le fait des convoitises mahométanes, ses revêtements de bronze
l’at-meïdan. 297
doré, bosselés de bas-reliefs et d’ornements de prix.
Aujourd’hui cette merveille est fort cassée.
Sa maçonnerie disjointe, grisâtre, poussiérée, et dont des plaques de mousse occupent les interstices, n’attire plus que des regards inquiets. On ne se hasarde point à admirer l'ingénieuse disposition de ses blocs de marbre et de granit fendillés par le temps, sans se demander si le premier coup de vent ne vous les jettera pas sur le nez.
La colonne serpentine est doublement illustre par son travail et par son origine. Cette triple spirale de serpents enroulés, dressés sur leur queue, doit avoir porté le trépied prophétique d’Apollon le Delphien.
Mahomet II, accourant à l’Hippodrome au jour de la conquête, ne vit qu’une idole grecque en ces reptiles dont le dard symbolique semblait le menacer ; d’un coup de sa hache d’armes, il brisa la mâchoire de l’un d’eux.
Ce méfait devait, d’après Gibbon, constater aux yeux des vaincus la force du vainqueur.
Mourad l’imita; le temps fit le reste. Encore faut-il s’étonner qu’il en subsiste quelque chose et que les janissaires n’aient pas fondu, pour en faire des canons, le bronze de cette colonne.
En 1856 l'occupation française la nettoya du vert de gris qui la souillait, la dégagea de la terre dont elle était couverte. La science en déchiffra les inscriptions et reconnut que cette spirale, vieille de
ON PEU PARTOUT
vingt-trois siècles, avait en effet porté dans le temple de Delphes le trépied d’Apollon.
Consacré à ce dieu par l’armée grecque après la victoire de Platée, ce trépied fut fait sous les ordres de Pausanias, vainqueur des Perses, avec l’or et le bronze pris sur l’ennemi. Certain distique en son propre honneur, complaisamment gravé par Pausanias sur ce monument élevé à la valeur des Grecs, désigna le vainqueur à leurs soupçons jaloux. Accusé par la nation d’avoir traité avec Xercès, absous par elle, puis de nouveau inculpé et poursuivi par ses concitoyens, Pausanias se réfugia dans un temple où la fureur populaire ne pouvait l’atteindre sans sacrilège. La foule entreprit alors de murer la porte de cet asile sacré ; la mère de Pausanias apporta'la première pierre, pressée d’ensevelir un fils qu’elle ne connaissait plus.
En ce temps-là le souvenir de la patrie offensée passait avant les affections de famille, avant même les insondables profondeurs de l’amour maternel.
Si l’At-Meïdan a perdu ses colonnes, les citernes de Stamboul ont conservé les leurs. Celle de Constantin, sur le versant de la colline, à quelques pas de la place, et dans laquelle on descend par un mauvais escalier de bois, avait mille et un piliers de marbre blanc surmontés de chapiteaux corinthiens, reliés entre eux par des arcades.
Il en reste deux cent vingt-quatre, mais l’eau qu’ils protégeaient u’y séjourne plus qu’en flaques