LES SEPT TOURS
espacées et verdâtres ; celle qui suinte le long des colonnes et des fissures des voûtes mêle d’une glaciale humidité les ombres profondes de ce fantastique séjour aujourd’hui abandonné aux rouets des cordiers.
D’innombrables têtes d’enfants condamnés à vivre en cet immense caveau apparaissent comme autant de djinns dans les lointaines perspectives de cette forêt de colonnes dont le jour ne pénètre l’obscurité que de ses pâles et mystérieux reflets.
On a hâte, en sortant de ces catacombes où tant d’êties humains dépensent leur triste vie sous les gouttières de la voûte et aux grincements des rouets, de retrouver les enchantements de la mer et la lu mière du ciel. On se sent heureux de parcourir librement les riantes collines le long desquelles l’aqueduc de Valens porte les eaux de l’Hydralis.
A l’extrémité de ces collines, au delà des jardins et des vergers dont s’entremêlent les rues solitaires qui avoisinent la campagne, se dressent les créneaux du château des Sept-Tours, clef des murailles protectrices de Byzance. Les conquérants ont tour à tour franchi et défendu ces murailles sur lesquelles, avant le croissant de Mahomet, ont flotté l’étendard de Constantin et le drapeau des Croisés.
Le château des Sept-Tours avance dans la mer, en vue des îles des Princes, les lignes massives de ses donjons et jette sur le flot l’angle épais de ces murailles qui ont étouffé tant de soupirs, sup-
primé tant d’existences. Comme à Roumili Hissai', les harmonies de la nature enveloppent ce lieu d’emprisonnements, de tortures et de strangulations. Au pied même de ces murs qui suent les larmes et le sang, la vague se joue sur le sable de la plage, à l’ombre des noyers. Des concerts aériens se mêlent à l’écho plaintif qui s’échappe de ces tours ; les transparences d’une atmosphère tranquille, irisée de vapeurs lumineuses, baignent la pierre de cette sombre prison destinée par les sultans aux ambassadeurs des puissances en guerre avec l’empire, et qui se referma plus d’une fois sur les sultans eux-mêmes.
Le nom de Brancovar, prince de Valachie, s’attache lugubrement à ce séjour voué à l’injustice et à la cruauté.
Accusé par ses richesses autant que par ses vertus et par sa foi, Brancovar enfermé aux Sept-Tours, couvert du sang de ses trois fils exécutés en sa présence, souffrit moins de sa propre douleur que de celle de sa femme devant laquelle on le décapita et qui péril la dernière, étranglée sur les cadavres des siens.
Le troisième des enfants de Brancovar, affolé par le meurtre de ses deux frères tués à côté de lui, avait promis d’abjurer le christianisme et d’embrasser la foi mahométane.
On recueillit son serment, on constata sa défaillance sous les yeux de son père ; puis le supplice suivit de près cette inutile abjuration.