‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 50 sur 54 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le Bazar.

Quand il pleut, à Constantinople cela se voit, et mieux qu 1 ailleurs, ily a, pour se distraire, se divertir et se ruiner, le dédale des bazars ; source inépuisable d’amusement, d’observation, dont le mouvement sort les Turcs eux-mémes de leur vie close, paresseuse, peu soucieuse de sciences et de voyages, engourdie par l’opium et le tabac. Vie négative qui ne veut que des plaisirs sans peine, des occupations sans travail; qui a peu de désirs, peu de curiosité, et tient le bazar de Stamboul pour l’abrégé de l’univers.

Ce bazar, sans grandeur ni régularité, qu’on peut parcourir plusieurs semaines de suite sans être sûr de s’y retrouver, est une agglomération de passages souvent humides et sales, de galeries aux perspectives profondes que le jour n’éclaire que de teintes

assoupies, d’enclos voûtés, de rues couvertes, aux arcades ogivales qui se heurtent et s’entrecroisent.

Les ruelles, les places et les carrefours de ce labyrinthe inextricable abritent chaque travail particulier, chaque production spéciale. Toutes les richesses y sont réunies, toutes les industries s’y trouvent représentées. Cette ville d’échoppes renferme tous les spécimens et toutes les variétés du luxe des Orientaux, comme aussi de tous les objets usuels de la vie ordinaire.

Quant aux coquetteries de l’étalage et à l’art de la devanture, le bazar les ignore; l’obscur recoin d’un carré de planches recèle en ses pauvres rayons les trésors de Golconde.

Au fond de cette niche basse, étroite, à cloisons légères, s’ouvre un trou noir; c’est là que le propriétaire de ces richesses, accroupi à l’heure des transactions sur le banc à hauteur d’appui qui ferme l’entrée de sa boutique, se retire pour dormir, pour prier et pour faire ses ablutions.

Il n’a qu’à étendre la main pour tirer à lui, avec une gravité dont aucune impatience ne le ferait se départir, les objets que le passant lui désigne du dehors. Son fin sourire, son regard bienveillant n’abandonneront point le curieux qui aura fait déplier, sans en acheter aucun, les tapis de haute laine qu’on s’étonne de trouver en ces tristes réduits.

Quelques-unes de ces loges s’abritent sous des

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auvents en bois appuyés sur de frêles colonnettes peintes de couleurs bruyantes.

L’air bénévole de ces marchands se revêt d’une dignité sérieuse et recueillie dès que la voix des muezzins annonce du haut des minarets qu’ Allah s’incline et se penche vers la terre pour recueillir ses vœux. A cet appel toute transaction est suspendue; le va et vient des galeries ne distrait le fidèle ni de ses prières ni de ses prosternations. S’il doit se rendre à une mosquée voisine, il abandonne les chalands et laisse son magasin sous la garde de la bonne foi publique.

Cette confiance n’est guère trompée par les ma- ^ hométans.

Les ogives élevées qui couvrent les galeries ne reçoivent qu’un jour doux et frais; mais à certains passages, là où la pluie a pénétré sans le soleil par les interstices des voûtes, cette fraîcheur se transforme en redoutable humidité. Les flaques d’eau et les amas de boue qui y séjournent alors entravent la circulation; et c’est pitié que de voir traîner dans la fange les galoches et les manteaux des femmes turques empressées autour des étoffes et surtout des pierreries qu’elles remuent de leurs doigts chargés de bagues et rougis de henné. Les vieilles négresses aux bottes jaunes, qui les accompagnent et les surveillent, emportent les emplettes dans des sacs brodes et des mouchoirs de soie.

Le bazar, celui des diamants surtout, aux arcades

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noires et blanches, aux galeries désertes et silencieuses, est pour ces dames comme une revanche des ennuis de leur intérieur.

Sous ces galeries de méchants coffres et de petites tasses de bois exposent l’écrin d'Ali-Baba. Les pierres ne sont pas taillées ; ces saphirs bruts, ces grossières turquoises, ces émeraudes cabochons ont un faux air de verroterie.

Quelques femmes que des retours de fortune, le dégoût des choses du monde ou seulement le désir de réaliser un capital mort amènent à se défaire de leurs bijoux, s’approchent des marchands, discrets, perspicaces et qui ont d’un coup d’œil calculé les chances de la situation. Elles leur parlent à voix basse et débattent avec mélancolie ou de mutines exclamations le prix de quelque beau diamant contenu dans un coin de leur mouchoir de poche. On sent dans leur voix révoltée et contenue le regret du sacrifice, on lit dans leurs yeux l’attendrissement que cette séparation prépare.

Outre le goût qu’ont leurs femmes pour les pierreries, les Turcs achètent des diamants et les gardent comme un placement d’une réalisation prompte, se préoccupant moins de l’absence d’intérêts que de la sécurité de ce fonds stérile.

Après les diamants, ce qui attire le plus les groupes de femmes qui sabotent dans le bazar, ce sont les monceaux de dragées et de pâtes au miel

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entassées au quartier de la confiserie à des hauteurs pyramidales.

Il y a là des rues entières vouées au sucre candi.

Les odalisques cherchent à tromper l’oisiveté du harem par une consommation invraisemblable de sirops et surtout de ces pâtes roses ou dorées saupoudrées d’amandes, que la gourmandise orientale a revêtues de toutes sortes d’appellations poétiques. On évaluait à deux mille livres le sucre dépensé par jour en « pain du gosier » et en « rosée du matin » par les femmes d’Abdul-Medjid.

Il y a aussi pour charmer les beautés de Stamboul, le bazar des parfums, des savons, des poudres , des huiles , des essences et des pommades, qu’on ne quitte que les habits imprégnés de senteurs pénétrantes , l’odorat rassasié de bergamotte , de rose et de benjoin.

Ces flacons à facettes dorées et fermés avec du parchemin, ces boîtes gaufrées de chiffres cabalistiques, ces lentilles dorées, ces plaques de feuilles de roses, ces graines d’aloës, ces teintures de henné occupent les journées des femmes riches.

Quant aux étoffes qui amusent leur esclavage, on ne peut que partager leur penchant pour ces lainages légers, aux teintes brillantes, au tissu délicat; pour ces soieries de Brousse et de Damas où l’absence de symétrie ne nuit pas aux proportions, où l’effet de l’ensemble n’est jamais sacrifié au luxe de l’ornementation; pour ces gazes diaphanes, lamées

d’or et d’argent ; pour ces cachemires de l’Inde et de la Perse où la magnificence lutte avec la fantaisie; pour ces écharpes aux nuances vives, aux raies tranchées; pour ces pantoufles pailletées d’or et brodées de perles fines ; pour ees broderies enfin sur drap et sur velours, rehaussées d’enroulements et de reliefs dont l’originalité et la hardiesse font ressortir l’harmonie.

Tout cela, de même que les soieries de Lyon, de même que les tissus d’Alsace et les gazes de Chambéry que Paris a fatigués et qu’il relègue au Temple, tout cela vient après les épreuves d’orageuses traversées, pendiller nauséabond et défraîchi, dans un bazar spécial appelé d’un nom qui répond à la chose et qui avertit de s’en tenir à distance.

Au-dessous du marché au poisson dont l’odeur plus précise que celle de ce bazar des loques n’affecte pas moins sérieusement les nerfs olfactifs, s’étend le long de la Corne d’or, le quartier des semences, des grains, des légumes et des fruits secs.

Des figues et des raisins que le soleil a confits et qui ne peuvent venir que du pays deChanaan, y sont exposés en saches et en corbeilles énormes, ainsi que les éponges de Syrie, de l’Archipel et du Levant, admirables de finesse et d’élasticité. On y voit aussi, entre autres objets d’approvisionnements, des poulpes marines séchées qui ne doivent pas être d’un goût bien raffiné. Les garçons des cantines ambulantes portent d’une échoppe à l’autre des mets

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aux exhalaisons grasses et de couleur pharmaceutique. Les marchands en appétit font un signe imperceptible à ces porteurs de victuailles; plusieurs dînent d’une limonade et d’une crème prise sans se départir de leur silencieuse majesté.

Ces tables portatives chargées de combinaisons étranges se croisent avec des troupeaux d’ânes que les planches dont ils sont couverts transforment en chantiers, avec des seaux d’eau, des jarres d’huile, des sacs de fromage blanc, avec des agglomératious de moutons de Syrie gros et gras dont la queue a un pied de large. Ces animaux que les Turcs paraissent aimer beaucoup, les suivent souvent par les rues, mais leurs cornes dorées, leur laine teinte de henné ne les garantissent pas du couteau.

Les mendiants donnent aussi leur note impérieuse en ce dédale obstrué, inégal, montueux, sans noms, sans numéros, sans bornes, sans réverbérés, mais au-dessus duquel quelques toiles suspendues, quelques traînes de vigne et de jasmin interceptent la chaleur, tamisent le jour et se balancent en gracieux ventilateurs.

Le peu de besoins des Orientaux donne peut-être à la mendicité moins d’extension qu’à celle d’Europe ; mais les mendiants de Stamboul, imitateurs des héros d’Homère qui s’abordaient en s'injuriant, n’adressent aux chrétiens que de sombres interpellations. Quelques-uns, les yeux levés au ciel, la figure contrite, la main sur le cœur, puis au front et sur

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les lèvres, exposent leur misère avec des cris de douleur et de graves bénédictions : « Sultan, vis en paix ! Seigneur, que ta matinée soit bonue ! Tcheleby, qu’Allah te donne de longs jours! »

Mais leurs salutations valent mieux que leurs remerciements; et il n’est pas rare de les voir, après avoir empoché l’offrande des infidèles, se rattraper de cette humiliation par ce propos désobligeant à 1 adresse du donateur : « Qu’Allah te confonde et que la peste t’emporte ! »

L’épicerie, la pharmacie, les drogues avoisinent le bazar des approvisionnements en des galeries spéciales saturées d’une odeur de soufre, de girofle, de vanille, de poivre, de cannelle, de santal et d’opium, qui vous monte à la gorge, saisit l’odorat, et dont la violence vous étourdit.

Le parfum des tabacs qui s’amoncellent ailleurs affecte moins sérieusement que celui des aromates. Ce tabac est blond, soyeux, odorant. Les marchands arméniens, qui veillent particulièrement sur ces produits d’une fabuleuse consommation, sollicitent les chalands avec une politesse engageante et une recherche de bonnes grâces bien éloignée de la dédaigneuse mollesse des marchands turcs qui trônent à 1 entrée de leurs niches comme des princes orientaux.

Les pipes suivent le tabac; il y en a des rues entières, comme il y a des avenues de babouches, d’étoffes bariolées, de chaudronnerie bizarre sous forme

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de braseros et de brûle-parfums en cuivre repoussé.

Les perspectives confuses de ces allées profondes, jointes à de fantastiques effets de clair-obscur, donnent un caractère particulier à ce bazar où se révèle et s’affirme l’origine asiatique des Turcs, qui, peu commerçants, peu industriels, n’ont d’adresse et de goût que pour la fabrication des armes de luxe, pour le tissage de quelques étoffes et la composition des parfums.

L’inertie, l’insociabilité de ce peuple inamovible et fataliste laissent leurs métiers usuels à l’état élémentaire, leurs manufactures insuffisantes pour soutenir la concurrence européenne.

Le bescstein ou bazar des armes et des objets précieux, cœur de Stamboul, centre des autres marchés, communique avec eux par des portes massives qui se ferment à midi. C’est sous ses voûtes élevées, d’où ne descend jamais qu’un mystérieux demi-jour, que s’alignent en rangées vénérables les marchands osrnanlis, mangeurs d’opium, hostiles au vin, peu soucieux de la civilisation.

ils ont le nez recourbé, le front haut, le regard doux. Ils portent le turban évasé, la robe de cachemire bordée d'astrakan, la culotte à plis innombrables, la haute ceinture , les babouches jaunes : le règne du fez et de la redingote ne s'est pas levé pour eux.

Leur urbanité tranquille et distinguée éloigne

toute pensée de commerciale avidité ; leur ligure imposante et désintéressée sollicite la confiance ; mais la paisible noblesse qui laisse oublier le boutiquier, n’absorbe pas le musulman. Sur la question d’un giaour, ses lèvres à peine entr’ouvertes laisseront tomber un prix que son indolence apparente ne faisait guère soupçonner.

Ce n'est pas que ces marchands artistes ou millionnaires aient le désir de tromper, ni qu’ils cherchent à surfaire; mais ils font peu de cas de la curiosité et de l’argent des chrétiens. Si on leur demande à acheter quelque enluminure ou quelque pierre gravée sur lesquelles s’entrelace en lettres capricieuses un passage du Coran, ils n’ont pas l’air d’entendre.

Quant aux colliers d’ambre, aux chapelets de corail, aux miroirs de nacre de perle, aux cassolettes incrustées d’ivoire, aux précieux éventails, aux tapis, aux brocards, aux parfums et aux armes qui s’étalent devant et derrière eux, sur des planches inclinées ou dans des buffets dont les battants sont repliés sur eux-mêmes, ils y laissent fouiller avec une complaisance empreinte d’orgueil et d’apathie.

L’air paterne et satisfait, les jambes croisées, les yeux à demi clos, ils n’offrent rien, ne rabattent jamais, ont l’air de dormir en veillant sur leurs trésors dont le jour éclaire les profondeurs d’une lumière fugitive.

C’est là qu’au milieu des œufs d’autruche, des po-

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ticlies de Chine, des coussins de maroquin gaufré d’or, des cuillers d’écaille, d’ivoire ou de corail niellées de légères arabesques, des étriers de vermeil, des mois chargés de turquoises, des selles de velours et des housses constellées de broderies ; c’est là qu’il faut voir les deux objets essentiels du luxe musulman, les armes et les pipes.

Les armes s’entremêlent avec les cottes de maille, les bassins d’ablution, les boucliers en peau d’hippopotame, en un splendide fouillis de haches damasquinées, de lames de Damas, de kandjars niellés d’or, de poignards recourbés, de sabres ondulés, tordus, enrichis de ciselures, de pistolets dont la poignée est un écrin, d’épées au manche de jade sur lesquels les siècles ont laissé leur empreinte, de couteaux d’Ispahan, bleuâtres, ramagés de lettres d’or, dont le fourreau de velours ou de peau ornementé de pierres dures ne vaut pas moins que la lame.

Les pipes, dont quelques-unes ont six pieds de long et qui peuvent valoir jusqu’à douze mille francs, sont une des richesses auxquelles les Orientaux tiennent le plus. On parle de pachas propriétaires de râteliers de pipes au tuyau de vermeil incrusté de pierres fines, avec bouquin d'ambre sans veine, sans tache, cerclé de brillants et de rubis, dont on évalue le prix à cent cinquante mille francs.

Si les escrocs et les filous sont rares chez les fils d'Ismaël, il n’en est pas tout à fait de même chez nos coreligionnaires arméniens et grecs, interprètes,

cicerones, courtiers et marchands ambulants du bazar de Stamboul.

Pour eux, comme au temps de Lycurgue, le vol n’est répréhensible qu’autant qu’il est maladroitement conduit.

Le Grec du Bosphore naît, dit-on, voleur et canaille , comme celui de l’Archipel est corsaire , comme celui du Péloponnèse est pallicare d’instinct.

Quoi qu’il en soit, les Grecs du bazar doivent naître effrontés, doucereux et tenaces; leur cupidité contraste avec la somnolence des marchands musulmans.

Chercher à se débarrasser de ces drôles qui passent leur journée aux abords du pont pour y guetter leur proie, et. qui vous gâtent le bazar, serait recommencer le travail des Danaïdes. On repousse leurs avances, on rejette toutes leurs propositions, on prie, on menace, on se risque au coup de poing; rien n’y fait. Ils vous glissent entre les mains et ne disparaissent un instant que pour revenir plus obstinés encore. On fait un détour, on s’esquive par une ruelle, on se dissimule au fond de quelque impasse, on croit leur avoir échappé, quand ils surgissent à vos côtés, se précipitent sur vos pas, vous suivent et vous enveloppent sans qu’il soit possible de se soustraire à leur sournoise protection, à leurs offices intéressés, au titre d excellence qu’ils vous prodiguent au point de vous dégoûter d’être jamais ministre.

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Il n’est pas plus facile à l’étranger de se débarrasser de leur escorte, qu’il ne l’est au nageur de fuir la poulpe marine qui s’attache à ses membres. Il arrive même, après s’être longtemps débattu sous leur étreinte, de se faire conduire en laisse et d’en passer par leur intermédiaire, furieux qu’on est du sourire vainqueur qui préside à leurs indications. On se révolte de ne marcher qu’à leur suite, on s’indigne d’accepter leur tutelle ; on repasse le pont auquel ils vous ramènent, mécontent d’eux autant que de soimême, ennuyé des affaires, même des bonnes, qu’on a faites sous leurs fâcheux auspices.

Certains marchands juifs, enfiévrés par le désir de vendre, parcourent les galeries du bazar les bras et les épaules chargés d’armes et de tapis, doublent les interprètes, s’acharnent après les touristes, viennent à la rescousse avec une ardeur qui vous agace et vous entrave.

Les boutiques turques, dans lesquelles on ne peut entrer, n’offrent pas de refuge contre les entreprises de ces adroits guetteurs. Les marchands arméniens et grecs, dont les magasins sont interdits aux interprètes de la rue et qui accueillent l'étranger avec la pipe, le café et une grande courtoisie, ne tardent pas à se rattraper de l’abri qu’ils lui dirent.

Ces marchands, vrais Byzantins, observateurs, maîtres d’eux-mêmes, et que rien ne désarçonne, descendent directement de cet Ulysse rusé, beau parleur et fripon, qu’Homère a laissé comme un

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type parfaitement compris et souvent imité dans la patrie du roi d’Ithaque.

Pirater un peu en retournant chez soi n’était point un déshonneur. Ménélas ne s’eu fit pas faute en regagnant ses foyers. Nestor accueillit Télémaque en lui demandant avec douceur s’il était voyageur ou pirate.

Rançonner quelque peu les côtes avoisinantes n’était qu’un sage prélude aux chances diverses de la vie maritime, aux aptitudes de patience et d’adresse que réclamait celte périlleuse carrière. Minerve souriait d’aise à l’habileté d’expédients et aux ingénieux mensonges d’Ulysse son protégé; aucune catastrophe ne le détournait de son but, aucun sentiment ne l’endormait sur ses vrais intérêts. Après avoir tenu conseil avec Pénélope, il émit cet avis qu’il fallait obtenir des prétendants le plus de présents possible et ne les tuer qu’après. « O fourbe, menteur, subtil et insatiable en ruses, » lui dit Minerve, émerveillée de ses talents, « qui te surpasserait en sagesse, si ce n’est peut-être un dieu! »

Les pirates du bazar, héritiers de la prudence d’Ulysse, ont fidèlement soigné ces traditions. Us ont la science et l’instinct de la pèche à la ligne, ils savent

tendre au chaland l’hamecon de leurs richesses avec

douceur et détachement,. Ils ont appris dès leur jeune âge comment il faut réclamer, sans provoquer d’explosion, cinq fois au moins la valeur de l’objet demandé.

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Ils savent faire miroiter tout d’abord aux yeux du nouveau venu les brillantes facettes de la chose qu’il convoite; puis ils lui rendent la main, parlent d’autre chose, hument leur café, s’enveloppent de la fumée de leur pipe, vantent les merveilles de Stamboul et les charmes du Bosphore.

Cette indifférence enflamme le désir, provoque la transaction, décide l’amateur.

Il est clair que l’arme ou le cachemire qui ont fixé son choix ne sont pas à leur prix et.qu’on peut se risquer de confiance à une acquisition dont le marchand semble se désintéresser.

De retour chez soi, on caresse d’un regard satisfait l’arme à poignée d’argent incrustée de pierres dures dont on se sent l’orgueilleux propriétaire ; on l’examine au grand jour de Péra, plus sincère que le jour louche du bazar, complice de ses compères, et l’on s’aperçoit que de petites plaques de cire à cacheter ont sournoisement pris la place des coraux et des grenats qui entouraient les turquoises.

Rattraper le marchand, lui reprocher son stratagème serait un effort inutile et naïf; son regard n’aurait pour vous que de la compassion; son sourire vous tiendrait cet ironique langage :

« Que vous êtes jeune, et qu’il est grand temps que vous appreniez qu'à la chasse on cherche le gibier. Revenez. Encore quelques affaires, et nous serons faits pour nous entendre. »

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