‹ Un peu partout de Neuchatel au Bosphore James de ChambrierChapitre 51 sur 54 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Les Mosquées. — Sainte-Sophie.

L’entrée d’un chrétien dans une mosquée fut longtemps tenue à Stamboul pour une profanation : Mahomet avait même interdit aux fidèles d’invoquer Allah là où un giaour avait prié. Mais la transformation successive des églises chrétiennes tombées au pouvoir des Arabes,' la consécration de Sainte- Sophie au culte musulman, comme aussi la gracieuse permission accordée par le sultan, moyennant finance, de franchir le seuil des sanctuaires de l’islamisme, laissent à penser qu’il est avec le Prophète quelques accommodements.

La guerre de Crimée a porté de rudes atteintes aux exigences de l’intolérance turque : l’occupation franco-anglaise n’a pas épargné les pieux scandales aux sectateurs de Mahomet. Les soldats de la fière Albion rendirent avec usure aux musulmans leur

mépris à peine dissimulé pour ceux qui les sauvaient. Les zouaves, toujours pressés de renverser les hammals et de jeter des pierres aux chiens, ne se gênèrent pas pour franchir en souliers sales l'entrée des mosquées.

Aujourd’hui la visite de ces mosquées n’est qu’une affaire de chancellerie, et surtout de bonne-main. Un firman sur parchemin, d’une valeur de deux à trois cents francs, se délivre aux interprètes qui interviennent pour l’obtenir. Les hôtels s’avertissent, les voyageurs se cotisent et procèdent en troupe cosmopolite, sous le patronage de drogmans parleurs et affairés, à la solennelle visite du sérail et des saints lieux.

Les osmanlis se rattrapent sur les touristes du sans- façon blâmable des zouaves de Crimée et des concessions accrochées au Coran par le contact avec l'Europe. Ils prennent un visible plaisir à faire attendre l’arrivée des ccivas chargés de les introduire ; ils aiment en particulier à leur imposer l’obligation d’ôter leurs chaussures, dont la poussière ne doit pas souiller le parvis.

L’astriction de se déchausser avant de pénétrer dans les mosquées est plus gênante qu’on ne le pense, surtout pour les imprudents qui, peu soucieux de ces mesures préliminaires, entreprennent en bottines lacées à l’anglaise ce grave pèlerinage.

Il y a sous les portiques des cours des monceaux de babouches auxquelles on joint ses bottes ou ses

VS l’EU PARTOUT.

galoches. Pour soustraire les étrangers à l’ennui de courir en chaussettes, les drogmans portent dans un sac les pantoufles qu’on a soin de leur fournir et qu’on enfile avant de fouler les nattes et les tapis.

Se déchausser est pour les Orientaux, comme au temps de Moïse, une marque de respect; c’est leur manière de se découvrir, et on ne peut disconvenir quelle ne soit plus compliquée que la nôtre. Puis, outre qu’ôter ses souliers est un témoignage de vénération, c’est aussi une mesure de propreté au sujet des tapis sur lesquels on se prosterne à l’heure de la prière.

Les ablutions, qu’on épargne aux visiteurs, sont ordonnées par le Coran comme précaution d’hygiène et comme purification. Aux yeux des Turcs, cet usage a d’ailleurs la plus sainte origine.

A la naissance de Mahomet, après que les séraphins i’eurent endormi, la sainte phalange descendit sur l’enfant et lava son cœur de ses souillures naturelles. C’est à ce songe de l’enfant-prophète qu’il faut rattacher l’usage des ablutions.

Les souillures physiques et morales qui appellent les aspersions, et que détaillent avec une redoutable minutie des prescriptions spéciales, exigent des lotions, des ablutions et des lavages d’un genre intime ou général.

Pour le général, la chose se fait publiquement, à l'appel des muezzins.

Trois fois par jour, le matin, à midi et le soir, ces

muezzins parcourent lentement les galeries aériennes de ces fûts de pierre et de marbre qu’Horace Vernet tenait pour des chandelles, et qui, dans les lumineuses transparences de l’air, apparaissent aux musulmans comme la frêle image des aspirations de

ame.

Les fontaines qui chantent sous les galeries et sous les arbres des cours encombrées de fumeurs, de marchands, d’écrivains publics, apportent comme un reflet de la nature au seuil même des mosquées. Sur les marches s’étagent des mendiants, des pauvres et bon nombre de ces idiots que les Orientaux entourent d’égards, parce que l’esprit qui les a fuis repose dans le sein d’Allah.

A la voix des muezzins qui traverse l’espace et fait l’office des cloches, de ces cloches que Chateaubriand préfère à l'impure voix de l’homme pour appeler la créature à l’adoration du créateur : à la voix des muezzins, ces hommes de tout costume, de tout âge, qui s’occupent gravement à se rincer la bouche, à se laver les bras jusqu’aux coudes et les jambes jusqu’aux genoux, s’empressent de terminer leurs lavages et leur toilette.

Au cas où l’eau manquerait, et en mémoire de Mahomet dans le désert, le sable dépouillé de tout alliage impur pourrait servir aux purifications.

La plupart des mosquées de Stamboul se ressemblent; elles ne se distinguent que par la hauteur et le nombre de leurs coupoles et de leurs minarets, par

la majesté de leurs proportions, par la richesse de leurs portiques.

Derrière le bazar s’élève la mosquée de Bajazet. Sa première cour est elle-même un bazar. Dans la seconde, qui communique avec l’intérieur par des portes avec revêtements en forme de stalactites, une gracieuse fontaine coule sous un bouquet de cyprès entre des colonnes de jaspe et de porphyre. D’innombrables pigeons entretenus par une dotation spéciale et auxquels les passants jettent le grain contenu dans un grand coffre, roucoulent dans les branches, s’abattent sur les corniches, animent de leurs jeux familiers la tranquillité de ce lieu d’ombre et de fraîcheur.

La mosquée d’Achmet, un peu froide dans la pureté de son style arabe, dessine sur le ciel bleu les murailles blanches de ses dômes et de sa haute coupole; elle abrite, ainsi que d'autres mosquées, à l’ombre de ses arcades et sous la vaste enceinte de ses galeries, des monceaux de ballots, de paquets, de malles, de vieux coffres et de bahuts délabrés que les voyageurs et les pèlerins confient à la sainteté du lieu. Les voûtes des bas côtés de l’intérieur gardent aussi ces pieux dépôts. Le mihrab est incrusté de jaspe, d’agate et de lapis. Du parvis surgissent des flots de colonnes de granit. Dans la cour, une fontaine couverte d’arabesques et de nielles élégantes chante doucement sous un treillis doré.

Achmet, ce prince qui fut méchant en voulant

être bon, qui resta faible en pensant être fort, mit son orgueil à construire cette mosquée.

Élevée au sommet d’une des plus hautes collines de Stamboul, la mosquée de Soliman II resplendit sur une esplanade qui plonge sur le golfe et embrasse le Bosphore. La beauté de ses proportions, la richesse de ses sculptures, les élégants grillages de ses tribunes, le travail de ses portes incrustées d’ivoire, les teintes harmonieuses des murailles revêtues de terres cuites, les vingt-quatre colonnes qui supportent vingt-quatre dômes, ajoutent au magique effet de sa situation.

Sous une coupole légère repose Soliman le vainqueur d’Ofen.

A côté de lui dort la terrible et charmante Roxelane ; le seul amour vrai de Soliman, une des faiblesses de sa vie, une des grandeurs de son règne.

Digne de son époux par son intelligence, par son courage, par sa beauté, Roxelane, reine du sérail et de l’empire, poussa Soliman aux glandes choses qu’il accomplit. Mais froidement cruelle, dissimulée, toujours maîtresse d’elle-même, elle sacrifia plus d’une fois à son propre orgueil et à sa jalousie les aspirations d’une âme éprise de vertu, de grandeur et de justice, comme l’était l’âme de Soliman.

Née de parents italiens, enlevée par des pirates, vendue à Stamboul, Roxelane devint la favorite de Soliman et voulut être sa femme. Quand son rêve

fut une réalité, elle en fit un autre, celui de faire passer à son Gis Sélim l’héritage de l’empire.

La vie de Mustapha, fils aîné de Soliman, contrariait cette ambition ; elle supprima l’obstacle en faisant étrangler ce prince.

Si de coupables faiblesses voilent la noble et grande figure de Soliman, la Turquie n’en doit pas moins à ce souverain qui fut homme d’Etat, législateur et capitaine, l’organisation de l’armée et la création du gouvernement.

Soliman adoucit les lois, honora les lettres, encouragea les sciences, solidifia la conquête. Il joignit à l’autorité qui fixe, le jugement qui discerne, la grâce qui charme à la fermeté qui maintient.

La mosquée de Mahomet II qui s’élève sur la quatrième colline en mémoire du conquérant, est un hommage à l’étude et à la charité. Ouverte aux pauvres, aux malades, à la jeunesse, aux voyageurs, elle contient des hôpitaux, des khans, des bains, des écoles.

Cette mosquée répond à la pensée religieuse et civilisatrice du vainqueur de Byzance : une de ces figures dont l’imagination s’empare et que l’histoire considère avec une admiration mêlée d’effroi.

Guerrier etpliilosophe, politique et poète, érudit et pervers, cruel et philanthrope, habile à grouper les forces et les capacités nécessaires pour atteindre son but, le fils de Mourad., à la fois barbare et byzantin

devait unir tous les crimes à toutes les gloires en un règne qui épouvante et qui étonne.

Epris d’idéal en même temps qu’emporté par de sauvages passions, Mahomet II, type fidèle des Califes ses aïeux, allia les petitesses de l’homme aux mérites du héros, les froides cruautés de la race au désir de fixer la jurisprudence et de faire de bonnes lois. Son immoralité s’enveloppa de grandeur; ses violences et sa dépravation laissèrent à la pensée du progrès et au souvenir de la vertu un essor qui se traduisit par de nobles actions.

Fier d’enlever à la loi du Christ et de livrer à celle de Mahomet cette ville tant de fois assiégée par les Arabes et par les Turcs, Mahomet II y jeta le 29 mai 1453, après cinquante-trois jours de siège, ses hordes victorieuses; il la trouva digne de lui comme des deux empires de Trébizonde et de Byzance auxquels il allait commander.

La pensée de submerger l’empire grec sous ce flot musulman avait dès longtemps tenté son ambition, enivré son orgueil.

Quand il lui fut donné de réaliser cette conquête rêvée par les Sarrasins, retardée par les croisades, il consacra la domination de l’Asie sur le Bas-Empire par des massacres, des pillages et des profanations. Il outragea lui-même les restes de Constantin Dracosès, dont le souvenir se détache de celui de ses prédécesseurs et qui était tombé sous les murs de sa capitale, les armes à la main.

Un sanglant baptême consacra au culte mahométan le temple magnifique élevé par Justinien à la sa- * gesse divine.

Quand le torrent dévastateur inonda Constantinople, une population tout entière de femmes, de vieillards, de malades, de religieuses, de prêtres, d’enfants, et de jeunes filles se réfugia dans Sainte- Sophie; mais ce sanctuaire ne devait pas les protéger. Ces fugitifs furent violés, étranglés, décapités et vendus. Les soldats transformèrent les autels en tables de festin, en râteliers et en lits; ils coiffèrent le crucifix d’un turban de janissaire.

Mahomet II franchit à cheval le seuil de Sainte- Sophie et poussa ce cri qui fut un signal de meurtre et de pillage.

« Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. »

Puis, avisant un des siens en train d’arracher du parvis une dalle d’un marbre précieux, il fit rouler sa tête d’un coup de cimeterre.

La majesté du temple, l’éclat de ses richesses, la mystérieuse profondeur de ses colonnades et de ses voûtes étonnèrent le vainqueur; il se réjouit de ce qu’AUah et son prophète allaient désormais remplir de leur nom ce sanctuaire consacré par Justinien à cet autre Messie qui ne veut de victoires que celles qu’il faut remporter sur soi-même.

Elevée par Constantin-le -Grand, reconstruite par J ustinien, Sainte-Sophie s’enrichit des dépouilles de

l’art antique et se grandit des épaves des temples du paganisme.

Le temple de la Diane d’Ephèse lui prêta ses colonnes, celui que Palmyre consacrait au soleil lui envoya ses piliers; les ruines de Pergame livrèrent leurs urnes de porphyre ; Thèbes se dépouilla de ses marbres de vert antique. Délos, Athènes et Rome apportèrent leur tribut à l’œuvre à laquelle Justinien s’attacha comme à une des manifestations les plus élevées de l’élan religieux. Surveillant les travaux, encourageant le zèle, Justinien, auquel la tradition attribue de célestes secours, présida sous l’aile des séraphins à la superposition de ces voûtes et de ces dômes suspendus dans l’espace.

La mythologie ne se serait expliqué ces coupoles ». aériennes que comme un effet de la lyre d’Amphion dont les accents charmaient les pierres au point que, se détachant du sol, elles venaient se ranger d’ellesmêmes en murailles autour de Thèbes. La coupole centrale soutenue par des points d’appui qui se dérobent à l’œil et par des sections de dômes, étonne par sa hardiesse, en même temps qu’elle charme par l’harmonie de ses proportions.

Les colonnes de jaspe, de granit d’Egypte et de marbre de Sienne reçurent de précieuses corniches, des cordons élégants, des chapiteaux de lapis, des feuillages découpés. Les murailles se couvrirent de mosaïques coloriées et de peintures sur fond d’or. La croix, les vases, les sièges, les candélabres furent

en vermeil. Le pavé eut des dalles de vert antique et de porphyre. Neuf portes de bronze chargées de bas-reliefs donnèrent accès dans le sanctuaire où s’éleva un maître-autel fait d’une fusion d’argent, de fer, de platine, d’or et de diamants.

Quand Justinien envisagea son œuvre, il la trouva digne de sa pensée, bénit Dieu d’avoir permis l’idée, protégé l’exécution, et s'écria :

« Salomon, je t’ai vaincu. >*

L’incurie, le fanatisme et le temps ont gâté Sainte-Sophie sans emporter son harmonieuse grandeur.

A l’extérieur, vu de près ou à distance, ce temple qui reste, malgré les tremblements de terre et les dégradations, un des plus beaux du monde, ne répond point à ce qu’on en attendait.

Le plan primitif se dérobe à l’examen sous les amoncellements de constructions parasites qui embarrassent les lignes, masquent les formes et gênent la perspective. Les abords sans espace, sans majesté, sont obstrués par de méchantes échoppes. Les minarets sont lourds. De massifs contreforts soutiennent les assises blanches et roses qui portent la coupole et les dômes latéraux. Ces tombeaux, ces bains, ces collèges, ces hôpitaux, ces maisonnettes de bois qui s’adossent aux murailles et rétrécissent une place déjà trop petite pour ce jet de marbre et de granit, choquent le regard, mais attestent l’empressement

des orientaux à ne placer leur vie qu’à l’ombre de la pensée de Dieu.

Cette pensée l'emplit le Temple. Le désenchantement qu’occasionne à première vue l’ensemble de ces constructions extérieures, s’évanouit dès qu’on en passe le seuil.

L’intolérance turque se réserve les grandes entrées et ne laisse aux chrétiens qu’une étroite ruelle au bout de laquelle une porte de bronze ouvre dans un vestibule où recommence la cérémonie des chaussures, et qui communique par neuf portes avec l’intérieur de la mosquée.

Dès l’entrée, le regard embrasse l’immense enceinte où le croissant remplace la croix, où les psalmodies qui exaltent un faux prophète tiennent lieu des saints cantiques qui ont pendant neuf siècles célébré notre Dieu.

Le jour tranquille et doux qui du haut des fenêtres grillagées glisse au travers des colonnes, invite à la confiance plus encore qu’à la crainte. Il y a dans ce clair obscur et dans cette blonde lumière quelque chose de la paix d’une âme certaine de son salut.

Les groupes de fidèles prosternés sur le parvis semblaient absents d’eux-mêmes, absorbés par le respect, pénétrés de leur indignité. La quiétude orientale ne souffre point toutefois de ce pieux sentiment ; on vient dormir à l’ombre des piliers, sur les nattes et les tapis; puis après les oraisons, on re-

Uïf PEU PARTOUT.

prend sa sieste sous la chaire d’où l’iman récite les prières du vendredi.

Cette chaire est surmontée d’un clocheton pyramidal et patiemment fouillé ; la balustrade de l’escalier est une délicate guipure. Au-dessus du mihrab , qui est le maître-autel des églises catholiques, pendille un morceau d’étoffe troué et couvert de poussière : c’est un des saints tapis sur lesquels a prié le prophète.

Les statues et les tableaux, les sculptures, les reliques saintes, les images bibliques dont s’offensait Mahomet, ennemi des arts plastiques qui matérialisent l’idée de Dieu, ont été pillés, détruits, passés au badigeon. L’ornementation se borne à des œufs d’autruche agrémentés de houppes de soie et suspendus à de gros cordons. Il y a aussi des urnes de porphyre, des lustres de bronze, des lampes de cristal, des cassolettes et des pupitres incrustés de cuivre et de nacre de perle, des tables de marbre d’où ressort en lettres d’or et d’azur le nom sacré d’Allah. De grands disques verts où sont tracés en lettres étincelantes les passages du Coran, sont appendus aux murailles.

La chaux, un encaustique jaunâtre ont effacé les mosaïques et les peintures; mais l’enduit qui s’éraille et tombe, laisse apercevoir quelques traces de l'ancienne décoration, en particulier les lignes de la figure symbolique de la Sagesse et les ailes d’or des quatre séraphins des pendentifs de la coupole.

Le badigeon des Turcs a fait disparaître de cette mosquée tout ce qui pouvait rappeler le Dieu de Jésus-Christ; mais leur intolérance n’a pu en bannir le sceau de grandeur et de simplicité dont Justinien marqua son temple, et qui est le sceau de la foi chrétienne.

Leur fanatisme n’a pu effacer le rayon divin dont Sainte-Sophie s’éclaire encore.

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