CHAPITRE XXIV
Le Sérail.
Livides, l’œil éteint, de noirs cheveux chargées,
Ces têtes couronnaient, sur les créneaux rangées, Les terrasses de roses et de jasmins en fleurs ; Triste comme lui, ami, comme lui consolante,
La lune, astre des morts, sur leur pâleur sanglante. Répandait sa douce lueur.
Ce souvenir des Orientales est celui qu’évoque encore l’enceinte des palais, des jardins et des murs du sérail, théâtre enchanté du plaisir et du crime. Là se sont réalisées les sombres fictions de la fable antique; là se sont déroulés, pendant trois siècles, sous des bosquets de roses, les classiques forfaits de la race des Atrides.
Le parfum des fleurs n’y absorbait pafr une vague odeur de sang. Le murmure des fontaines s’y mêlait
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aux larmes du désespoir et aux cris des tortures. Les treillis dorés des kiosques ont étouffé plus de sanglots qu’ils n’ont vu de sourires. Ces ombrages ont abrité moins de vivants que de pendus.
Des flots de sang versés par l’intrigue, le caprice et l’amour ont arrosé ce lieu d’angoisse et de volupté auquel la nature a prodigué ses dons, où l’homme a épuisé les délices et la férocité ; ce lieu terrible et poétique, voisin de Cythère et des limbes infernaux, qui tenait de l’idylle et du coupe-gorge.
Le sérail n’est point un palais, mais une agglomération fortifiée de constructions d’un goût bizarre, de formes originales, de jets extravagants, qui se développent sur les collines et sur la rive de la pointe d’Europe, entre la Corne d’or et la mer de Marmara.
C’est une ville de palais, de pavillons et de jardins confondus sans ordre, sans alignement, en un pêlemêle immense et pittoresque.
Ce flot de colonnettes légères, de galeries aé riennes, de rotondes et d’auvents en saillie, de grillages, de balustrades, de dômes et de coupoles, forme au travers des sycomores et des cyprès, entre des massifs de roses et des touffes de jasmin, un site étrange et charmant qui autorise le rêve et répond à l’histoire.
Des chemins de coquillages et de sable courent dans les cultures, serpentent dans le bois, sous les mélézeset dans la pelouse. Le tourne-sol s’épanouità
côté du clu-vre-feuille ; les pins parasols se penchent sur le rivage. Les acacias et les hêtres laissent tomber leurs branches sur les créneaux ; des traînes de vigne s’accrochent aux cyprès et se balancent sur les terrasses.
Au travers de la feuillée brille la Corne d’or.
La végétation sauvage de ces jardins s’harmonise avec la pensée en ce site voué à la mélancolie et peuplé par l'imagination d’ombres plaintives.
Mahomet II y jeta ses tentes de bois de cèdre et ses dômes d’étain. Soliman II y éleva ses palais de marbre et ses coupoles dorées. Achmet III en fit un paradis terrestre où d’innombrables oiseaux chantaient à l’ombre des lauriers-roses.
Ces espaces aujourd’hui incultes, ces champs de liserons blancs, ces vergers, ces enclos qui avoisinaient la capitale du Bas-Empire et qui ont reçu Placidie, Arcadius et Justinien, sont tout ce qui reste de la flore merveilleuse importée par Achmet III sur les pentes de ce cap caressé par trois mers.
Artiste, poète et jardinier, Achmet III, oublieux à la voix de ses femmes, au parfum de ses fleurs, au murmure de ses eaux, des devoirs du trône et des soucis de l’empire, peupla le sérail de frais ruisseaux, d’oiseaux rares et de plantes exotiques. L’eau de rose et de benjoin coula dans des bassins de jaspe sous le myrthe et l’oranger.
Les émeutes de Stamboul, les révoltes des janis-
LE SÉRAIL
saires ont transformé en pâturages ces jardins d’Aimide délaissés depuis deux règnes, et qui ne gardent des agitations et de l’éclat de leur passé qu’un tranquille reflet de vie contemplative.
Ce reflet de l’ensemble du sérail ne laisse pas que d’avoir des teintes violentes qui s’accusent dès l’entrée dans ce séjour où l’esprit méditatif et le sentiment de la nature faisaient très-bon ménage avec la cruauté.
La première porte ouvre sur la place de Sainte- Sophie, en face de la fontaine d’Achmet. C’est là qu’il faut exhiber le flrman à des soldats qui s’inclinent devant le chiffre impérial. L’arc mauresque qui la surmonte est soutenu par des colonnes. Sur une plaque de marbre brillent des inscriptions en lettres d’or. De chaque côté est une niche ogivale où s’accrochaient les têtes.
Dans la vaste cour entourée de bâtiments publics et de constructions diverses s’élèvent quelques débris antiques épars dans le gazon entre des carrés de maïs et les platanes destinés aux têtes des janissaires.
Au pied d’un de ces platanes se dresse un mortier renversé où l’on pilait les Ulémas et les Mouftis. Ce procédé culinaire pour se défaire des prêtres de la religion et des interprètes du Coran étonne d’autant plus qu’on croyait se rappeler que la loi mettait ces serviteurs d’Allah à l’abri des peines sommaires dont le sérail était prodigue. Mais on vous démontre
que, loin d’être une dérogation aux préceptes du saint livre qui interdisait la décollation des prêtres, cette manière de les écraser dans un pilon témoignait de la vénération en laquelle on tenait la défense du prophète.
Et en effet, si le Coran défendait de couper le cou des Ulémas, il n’avait pas prévu le cas où on les pilerait.
On ne peut pas penser à tout.
Les Sultans, toujours ingénieux à allier leur besoin de tuer avec la crainte d’Allah, profitèrent de l’omission.
Une allée de cyprès conduit à Sainte-Irène, église construite par Constantin et dont les Turcs ont fait un arsenal ou musée d'armes et d’antiquailles. Près de la porte se trouvent quelques sarcophages de marbre et de porphyre, vides des cendres impériales dont ils étaient dépositaires.
Sous prétexte de quelque signature omise dans le firman, la caravane fut longuement arrêtée autour de ces tombeaux. Drogmans et Cavas saisirent ce temps d’arrêt pour croquer quelques sucreries et pour mettre au net la table portative d’un pâtissier ambulant. Quelques Anglais voulurent se renseigner sur un pudding de riz à l’eau de rose. Comme ils eu avaient laissé au fond de l’assiette que le marchand s’était empressé de reprendre, une sentinelle dont l’estomac ne devait pas être plus au complet que son uniforme, fit ac-
LE SÉRAIL
cord avec le vendeur, offrit quelques paras et se mit en train de nettoyer cette desserte avec une fiévreuse activité.
Les trophées d’arquebuses, de couleuvrines, de fusils au rebut, de pistolets rouilles qu’expose avec beaucoup de symétrie et non moins de poussière l’arsenal de Sainte-Irène, laissent les visiteurs plus froids que leurs cicerone, qui, très-pénétrés de l’effet de ces voûtes d’acier, de ces murailles de sabres, essayèrent en vain de chauffer.l’enthousiasme par la pompeuse démonstration de ces haies de lances, d’épées et de hallebardes.
Les clefs d’or et d’argent niellées d’arabesques et finement ouvragées des villes prises par les Turcs, les inscriptions, les torses, les bas-reliefs de l’époque byzantine; les drapeaux, les canons, les cimbales conquis par le croissant; le sabre de Mahomet II, dont la lame mince et droite est sillonnée de lettres d’or et de caractères bleuâtres; les chaînes qui fermaient les Dardanelles; l’épée de Scanderberg et le brassard de Tamerlan sollicitent moins l’attention que ce tas de marmites renversées qui éveillent les échos éteints d’un monde évanoui.
Ces marmites sont à leur place dans le voisinage des palais qu’elles ont longtemps troublés comme le tintement d’un glas funèbre.
Cette collection ne parle point l’uniforme langage des arsenaux et des musées. Le bruit de ces chaudrons où les janissaires faisaient leur soupe et leur
pilau valait lç roulement du tambour et les avertissements du tocsin.
Ces marmites-là servaient d’asile sacré et sauvaient les coupables assez heureux pour les toucher. Une tente spéciale les gardait comme l’étendard vénéré du corps des janissaires. Si ces chefs d’une république au cœur même de l’empire renversaient leurs marmites, c’est qu’il leur fallait du pillage, des têtes et des strangulations.
Elles gisent maintenant dans la poussière et l’oubli; leur humiliation n'appelle plus de vengeances; leurs pieds en l’air n’agitent plus le sérail.
Ces marmites historiques dont le couvercle se refermait sur le sort de l’empire et dont la poche à soupe était un sceptre, se retrouvent encore dans le musée spécial que le sérail consacre à la mémoire des janissaires.
Le parcours des salles obscures et basses de ce musée où les fantômes athlétiques des prétoriens de l’empire grimacent derrière leurs vitrines, offre plus d’intérêt que d’agrément. Ces buffets qui semblent, au premier abord, encombrés de cadavres, ont un faux air de celui de la Barbe-Bleue. Puis, ces gaillards à l’expression féroce, hérissés de moustaches en croc, au rire cruel, au geste cynique, ont tout l’air de se préparer dans leur coin à se jeter sur le touriste et à renouveler à son égard leur procédé traditionnel d’étranglement et de décollation.
On se raisonne, on s’approche, on se risque à
LE SÉRAIL
l’examen ; mais on se fait l’effet de réveiller mal à propos tout ce monde endormi depuis un demisiècle.
Les visages sont de bois grossièrement travaillé et peinturluré plus grossièrement encore. Les costumes, qu’on tient pour fantaisistes, sont exactement ceux de la milice des sultans et des fonctionnaires du vieux sérail. Soldats, officiers, pachas, vizirs, eunuques, bouffons et muets apparaissent dans leur niche comme la sombre évocation d’un temps peu regrettable.
En oubliant l’histoire et à ne juger qu’à leur mine, on comprend assez que ces drôles n’étaient guère faciles à commander et qu’il ne devait pas faire bon tomber entre leurs griffes.
Ces ombres d’un astre éteint n'en font pas souhaiter la lumière; le soleil que ces mannequins ont dans le dos fait mieux sur leur dolman bordé de peaux de chats que comme emblème à la tête de leurs hordes sauvages.
Au fond de la première cour, en face de la porte impériale, s’ouvre une autre porte ornée de colonnes de marbre, de peintures et d’inscriptions dorées, chargée, comme l’entrée d’un donjon, de créneaux, de meurtrières et de mâchicoulis.
C’est la porte des salutations, que les vizirs et les ambassadeurs avaient seuls le droit de franchir.
C’est sous la voûte de cette porte devant laquelle les ministres attendaient le regard du maître que
les favoris et les disgraciés, au sortir de l'audience, apprenaientleur fortune ou recevaient le cordon.
Ce cordon de soie, avec lequel on devait s’étrangler, et qu’il était d’usage de recevoir de bonne grâce, s’oflrait gravement au pied du sombre escalier qui descend dans ce vestibule de gloire et de supplice.
Au delà de la porte une galerie basse, soutenue par des colonnes de marbre, ornée de fines découpures, de revêtements de porcelaine, d’œufs d’autruche et de queues de cheval, ouvre sur une cour ombreuse et fraîche, entourée de dépendances à toitures élégantes, dans lesquelles eunuques blancs et muets noirs se tenaient prêts à travailler. Du milieu des gazons qui verdissent en cette cour silencieuse, sous les platanes auxquels on pendait les vizirs, se dressent encore des colonnes tronquées sur lesquelles on sabrait les pachas.
Des allées de sycomores et de cyprès dont les branches parlent d’agonies imméritées, conduisent au pavillon dans lequel les ministres s’assemblaient en conseil et rendaient la justice sous le regard du Sultan caché derrière un grillage.
Sa Hautesse se chargeait d’appliquer sur le jugé les rigueurs du jugement et de punir les conseillers qui avaient irrité son orgueil ou éveillé sa jalousie.
Près du dôme qui recouvre cette salle, une porte surmontée d’un auvent en saillie introduit dans une troisième cour bordée de kiosques, de casernes, d’ombrages, de fontaines, et sur laquelle donnaient
LE SÉRAIL
les appartements des maîtres de l’empire. Cette porte conduisant aux délices du harem, qui s’est refermée sur tant de beautés captives, est celle de la félicité.
A l’extrémité de la cour, un bâtiment carré, ceint d’un portique de marbre, contient une petite salle où ne pénètre, par le grillage d’une fenêtre élevée, qu’un faible demi-jour. Les murailles sont recouvertes de faïences de couleur. A l’angle gauche se dresse un lit à ciel d’argent doré, à colonnettes de cuivre finement ciselées, incrustées de saphirs, d’émeraudes et d’améthistes brutes.
Cette pièce d’orfèvrerie ne rachète pas les illusions qu’on s’était faites. Ce cabinet noir détruit tout ce qu’on s’était imaginé des magnificences d’une salle du trône orientale. Ces pierreries sans éclat, ces boules d’or avec croissants et queues de cheval ornant le baldaquin, satisfont médiocrement l’attente des visiteurs que certaines descriptions des trônes byzantins avaient mis en goût de richesses extravagantes.
Luitprand, évêque de Crémone, envoyé auprès de Constantin VII, en 948, trouva ce prince assis sur un trône dont les bras étaient deux lions d’or qui remuaient les yeux et rugissaient à volonté. Sur l’abri de cuivre doré qui couvrait le trône, gazouillaient toutes sortes d’oiseaux de métal précieux dont le ramage était celui de leur espèce particulière. C’était encore plus fort dans la demeure con-
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struite au douzième siècle pour le roi Emmanuel. Benjamin de Tudèle prit ce palais pour celui du soleil, tant il était éblouissant. La salle du trône ne s'éclairait qu’à la lueur de l’or et des diamants.
On comprend après cela que le lit du sérail, incrusté de ternes cabochons, laisse un peu froid, et on lui préfère la couleur locale des queues de cheval qui pendent au baldaquin. On sait que ces queues, emblèmes du pouvoir militaire dans les camps, tenaient lieu d’étendards. Ces insignes précédaient les pachas, qui en avaient deux ou trois, suivant qu’ils étaient pachas à deux ou à trois queues.
Il y a pourtant à admirer très-sincèrement, dans cette salle, une cheminée en forme de niche, surmontée d’un dôme de cuivre auquel ses découpures et ses nielles donnent une légèreté charmante. Le manteau est en argent, les piliers sont enrichis de reliefs. Il y a aussi un plafond riche de sculptures peintes, d’arabesques d’or, de tringles de vermeil et de rosaces de pierres dures. Les murailles sont chargées de lignes capricieuses, de figures bizarres, d’entrelacs compliqués, de tous les légers motifs de l’art décoratif des Arabes. La porte a des inscriptions aussi brillantesqu’énigmatiques; mais elle est si basse qu’il faut se courber pour en franchir le seuil : astriction fort agréable aux sultans , intimement flattés que leurs tributaires et les ambassadeurs fussent obligés de se baisser pour paraître devant eux.
LE SERAIL
Les audiences que les envoyés européens obtenaient au sérail n’étaient pas une mince affaire. On s’essouffle à en lire le détail ; on s’étonne surtout de la longanimité des ministres chrétiens. Ceux de Louis XIV et de la première République se refusèrent pourtant à en passer par les exigences de cette humiliante étiquette.
Il y en avait pour douze heures à voir, à attendre et à s’impatienter.
M. de Marcellus, membre de l’ambassade envoyée par le roi Louis XVIII au Sultan Mahmoud II, fit à .ce sujet de patientes expériences.
On commençait, avant d’être admis en présence du Chef des croyants, par les honneurs indispensables de la pipe, des confitures et du café, suivis d’un défilé de palfreniers et de chevaux, aux fins de pénétrer les étrangers du luxe des écuries de Sa Hautesse. Le repas des janissaires qui se jetaient sur les plats de pilau avec un empressement contraire au but, suivait le défilé : cela pour montrer à l’Europe comment le Sultan savait nourrir ses défenseurs. Cet hommage rendu à l’intendance militaire, on passa dans la salle du Divan où une cause fut jugée et débattue sous le regard du maître invisible. C’était afin d’édifier l’ambassade sur l’impartialité de la justice ottomane.
La minutieuse opération du paiement des janissaires succéda à la séance du tribunal. La milice défila munie de bourses qu’elle venait de recevoir,
fière de prouver aux giaonrs l’exactitude que savait mettre la Porte dans l’administration de ses finances et dans la solde de ses troupes.
Restait à témoigner qu’elle n’ignorait pas l’art culinaire, ce qu’elle essaya, avec un succès qui ne paraît pas avoir été incontestable, en un repas de mets imprévus qu’il fallut expédier avec les doigts.
Enfin il y eut une distribution solennelle de pelisses et de longues robes bordées de fourrures que les membres de l’ambassade durent passer pardessus leur uniforme. Cette toilette faite, ou les prit sous les bras, on les tint étroitement serrés; puis on traîna cette mascarade entre deux haies de pages, d’eunuques et de muets jusqu à la salle du trône où le soleil se leva enfin sous son dais d’or et de pierreries.
Au sortir des pièces qui font suite à la salle du trône et qui conservent dans des armoires vitrées quelques objets précieux et de belles armes données par les sultans, on atteint, par un perron de marbre à rampe finement sculptée, la porte de bronze qui ouvre le kiosque mauresque de la bibliothèque. Là sont rangés dans des casiers de cèdre, sur des parois de faïence, au-dessus de larges divans, des livres et de précieux manuscrits.
Une mosquée spéciale, au seuil de laquelle les chrétiens ne laisseront jamais la poussière de leurs souliers, a recueilli un étendard et des reliques du prophète.
LE SÉRAIL
Ces palais, ces fontaines, ces mosquées, où l’étain, le marbre et le bois s’épanouissent en entrelacs arabes, en feuillages byzantins, en rinceaux de la Renaissance, en chicorées et en dents de scie, en fleurons et en ciselures, tous d’époques différentes et de styles opposés, sont jetés là comme au hasard.
A notre visite, les senteurs de mai enveloppaient ces palais gardés par le silence et qu’a si longtemps habité le mystère. Le parfum des roses montait à ces galeries ouvertes, aux grillages légers de ces balcons dont la vue embrasse les enchantements du golfe et de la mer.
A l’intérieur du palais abandonné par Mahmoud II après le massacre des janissaires, il faut le bleu profond des courants qui fuient sous les balcons pour se consoler des pendules à musique et des meubles en noyer. Il faut les lignes idéales de ces rivages et de ces montagnes pour oublier les fruits de cire et les fleurs artificielles précieusement gardées sous cloche. Il y a aussi, pour se rattraper des consoles d’acajou, de belles glaces de Venise, des divans de satin, des tapis de Smyrue, des nattes de toutes couleurs. Les braseros de cuivre fouillé à jour, les plateaux et les aiguières guillochés d’or s’harmonisent mieux que les fauteuils en velours et les armoires à glace, avec les murailles de porcelaine couvertes de pieuses maximes, avec les pavés de brillantes mosaïques, avec les moulures des plafonds, des balustrades et des croisées.
C’est à ces balcons suspendus sur les eaux qu’on voudrait s’attarder malgré la presse des drogmans ei des cavas. C’est à contempler les horizons de la mer et les rives de kiosques et de jardins entre lesquels court le Bosphore, qu’on aimera’t à s’oublier un peu.
C’est à suivre le mouvement de la mer et du fleuve que se passaient les meilleures heures de la vie des odalisques dont le sérail charme les yeux et endort la pensée.
Mais le langage de cette merveilleuse nature qui appelle à l’action et à la liberté, ne peut avoir d’écho pour elles. La poésie de ce site de vie et de lumière n’enveloppe que leurs ennuis. L’harmonie de ces rivages berce leur mollesse sans entrer dans leur cœur.
Les grilles, les terrasses, les jardins du harem n’enfermaient alors que ce qui restait des femmes d’Abdul-Medjid.
Ce palais de bois sculpté et d’un style oriental, consacré aux « étoiles brillantes du ciel bleu du plaisir » ne s’entrevoyait que dans un poétique lointain malgré le fiévreux désir d’en approcher le plus possible. Aujourd’hui un incendie l’a consumé ainsi que le palais des sultans. Un brasero y mit le feu en 1863. Tout fut brûlé sous les yeux d’Abdul-Azis qui n’épargna aucun effort pour sauver cette demeure de ses aïeux élevée par Soliman sur . les ruines de celle de Justinien.
LE SERAIL
Le courage d’Abdul-Azis en face du fléau qui désole sa capitale, n’égale que son sang froid. A l’incendie de Kassem-Pacha qui détruisit 1200 maisons, quand la caserne de l’arsenal fut menacée, il courut s'y enfermer et s’écria: « Je suis sùr maintenant qu’on la sauvera. »
Les souvenirs qui se rattachent au palais des sultans, comme à l’ensemble de ceux du sérail, sont de genre varié et faits pour satisfaire les appétits farouches comme les goûts délicats.
On voit encore certaines glissoires de bois par lesquelles, au chant des oiseaux, sous le chèvrefeuille et sous les roses , tombaient dans le Bosphore ces sacs de cuir où l’odalisque expiait en compagnie d’un chat et d’un serpent des torts souvent imaginaires.
Ce sont des sacs pesants d’où partent des sanglots.
On verrait en sondant la mer qui les promène Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine. La lune était sereine et jouait sur les flots.
(OlUEXTALKs) .
Les maîtres du sérail, issus de l’intrigue et des factions, n’arrivaient souvent au trône qu’entre des haies de cadavres, ne ceignaient le sabre d’Othman qu’après la prison ou avant le lacet, ne portaient à leurs lèvres la coupe des délices qu’avant de boire à celle d’une mort violente ou de la déposition.
un i*r «; P'UTOlt.
A. parcourir, sans pousser très-loin ses investigations, leurs annales embrouillées, à ne feuilleter qu’au hasard le livre de leur vie , on s’édifie sur leurs tendances, leurs aptitudes et leur tempérament.
Leur chronique abonde en pages sinistres autant qu’éblouissantes.
La bassesse et la grandeur, l’héroïsme et la corruption s’y entremêlent de poétiques élans et de cruelles jovialités. Les assassinats particuliers , les tueries de famille, les strangulations intimes s’y succédaient avec méthode et comme avec la grâce un peu sauvage des jardins du sérail. Le poison, le sabre et le lacet y étaient reçus comme les instruments de la justice, comme les insignes d’un pouvoir acquis par la trahison et maintenu par le crime.
L’instinct du gouvernement et la culture d’esprit s'alliaient chez ces voluptueux avec un despotisme empreint d’énergie, de pénétration et de férocité. Leur règne, né de la sédition qui le menaçait, commençait dans une pensée d’extermination, sous un sourire d’hypocrisie.
Que de choses auraient à raconter les murs de ces palais dans lesquels on ne vivait qu’en vue du bourreau qui attendait votre tête et près des muets qui guettaient votre cou.
La richesse s’y élevait sur la fraude et l’exaction. La déchéance s’y dressait en face du couronne-
LE BAZAB.
ment. L’orgueil d’un pouvoir sans limites n’y montait au cerveau des maîtres de l'empire qu’enveloppé de la jalousie qui empoisonne et du soupçon qui tue.
La plupart d’entre eux tenus en cage par une loi qui voulait leur réclusion jusqu’à leur avènement, ne connaissaient de la vie que ses énervants plaisirs, ne savaient des hommes que ce qu’il en faut pour s’en faire des esclaves et des adulateurs, ne voulaient du trône que leur propre élévation, et de l'empire que le sérail.
La loi de Mahomet II qui devait assurer l’hérédité dans la maison d'Othman la mettait en péril. Cette loi recommandait au sultan qui revêtait la pourpre de la teindre du sang de ses frères, comme préservatif contre leur ambition.
Mahomet III, auquel son père qui avait eu 102 enfants laissait 19 frères et 27 sœurs, inaugura son règne par l’exécution de ces 19 princes dont les cadavres furent soigneusement rangés devant le trône.
Il restait encore du harem de son père dix odalisques enceintes, Mahomet III les fit noyer.
Ces précautions sommaires ne devaient pas assurer son bonheur. Ces manifestations de joyeux avènement ne pouvait ni dégager son esprit des soupçons qui l’étreignaient, ni le guérir de la mélancolie qui assombrissait son âme. Au règne de ce prince, auquel l’administration du harem donna plus de souci que le gouvernement de ses provinces, se rat-
UN PEU PAUTOUT.
tache la défaite des Turcs dans les plaines de Hongrie-
Le décret féroce autant qu’absurde qui recommandait le fratricide, faisait forcément des princes de la famille impériale des conspirateurs ou des victimes.
Cette sauvage législation ne pouvait qu’enfanter chez ceux qu’elle atteignait la hâte de s’y soustraire et la soif de s’en venger.
Cette violation des lois de la nature au profit d’intérêts dynastiques ne fit que troubler l’ordre public qu’elle devait assurer.