CHAPITRE V
Vienne.
A Vienne, ville essentiellement militaire et aristocratique, la vie des sens n’a pas tout absorbé. Le plaisir n’y étouffe pas absolument l’étude ; le mouvement scientifique s’y marque davantage, l’instruction s’y développe, les publications littéraires y commencent, d’intéressantes associations s’y forment, de remarquables académies y attirent la jeunesse.
L’ancien gouvernement et la politique du prince de Mctternich poussaient au soin exagéré du bienêtre matériel comme à une sécurité. Il y a quelques années encore, alors que la cour autrichienne entendait rester traditionnelle, militaire et doucement despotique, le concordat avec Rome abandonnait au clergé l’instruction publique et au pape la direction du clergé. Aujourd’hui, le concordat est abrogé; le gouvernement n’entrave plus les aspirations intelligentes et les tendances liberales.
VIENNE
La capitale de l’Autriche aime encore à s’amuser et à bien vivre ; le caractère du peuple est resté ce qu’il était, aimable, sensuel et léger ; mais le séjour de Vienne offre des ressources élevées et de nobles plaisirs. La vie de l’esprit et de l’âme n’y est pas étrangère ; les arts n’y sont pas oubliés.
Deux statues, celles de Joseph II et de François I, ornent les cours de cet étrange amalgame d’édifices dépareillés, de constructions discordantes, d’appendices, d’ailes, de passages et de façades variées dont se compose le palais impérial.
Les lauriers qui ornent le front du philosophe novateur appelé Joseph II n’ont pas couronné sa vie; mais l’œuvre libérale et philantropique de ce prince ne doit pas passer inaperçue. Ses vues ambitieuses avaient plus de grandeur que de sage examen. Ses pensées souvent irréfléchies et qui pourtant allaient au-devant du bien public ne le conduisirent qu’au désenchantement. Eprouvé dans ses affections domestiques, original dans sa vie privée, un peu inquiet dans ses allures, mais d’une nature simple et d’un cœur excellent, Joseph II, plus préoccupé d’imiter Pierre le Grand que de continuer Marie-Thérèse, voulut devancer pour son pays l'heure des réformes, hâter des modifications politiques et administratives pour lesquelles l’Autriche n’était pas encore mûre. Son œuvre quoique contrariée a laissé dans l’empire d’impéris<ables traces. A son nom, populaire quand même, se rattache l’abolition du servage.
Joseph II voulait le bien avec persévérance; il aima le peuple avec sincérité. Vienne qu’il a dotée de belles choses, lui devait le souvenir que cette statue consacre.
Le respect de la tradition et le culte du passé qui devaient être longtemps encore un des caractères distinctifs de la maison de Habsbourg, n’étaient pas dans le genre d’esprit de Joseph II. Le penchant qui le portait aux innovations le fit passer pour révolutionnaire quand il n’était que réformiste.
Décidé à répudier dans son gouvernement les legs du moyen âge, il eut cette hardiesse, grande pour son temps, de s’apercevoir que les princes devaient vivre pour le peuple et non le peuple pour les princes. Il eut le sentiment, téméraire pour son époque, de l égalité de l’impôt, d’une justice indépendante et de la liberté pour tous. Mais un nouveau système ne pouvait brusquement succédera l’ancien; substituer le progrès à la routine n’était pas l’œuvre du jour.
Joseph II avait le désir passionné de donner à l’administration l’unité qui manquait à l’empire ; mais les Pays-Bas se soulevèrent, la Hongrie se désaffectionna.
Epris de l’idée de corriger la géographie de ses états, il ouvrit étourdiment les questions de la Bavière et de l'Escaut ; ses élans patriotiques qui prenaient essor dans la solitude, sans tenir compte des temps, ne lui préparèrent que des humiliations.
VIENNE
Le règne de ce prince fut court; le temps lui a manqué.
L’empereur François I, incarnation de la routine, de la tradition et du vieux ressort monarchique, en érigeant une statue à Joseph II a rendu à l’esprit de progrès et de libéralisme un hommage que sa vie n’appelait pas ; ce ne doit être ni la sympathie de principes ni la communauté de vues qui ont poussé le neveu à rendre à l’oncle de témoignage public.
Le goût des lettres, des sciences et de la philanthropie n’entraîna pas François I, dont la statue s’élève dans une des cours du palais, à peu de distance de celle de Joseph II. Il bénit le peuple avec la bienveillante simplicité de son caractère et de sa vie ; sa physionomie est doucement paternelle comme celle de son règne, long d’jm demi-siècle ; règne commencé en France dans la tourmente qui allait immoler une princesse du sang d’Autriche. Ce règne a traversé les guerres de l’empire, subi de glorieuses défaites, donné à la France une impératrice qui lni est restée étrangère ; il a rehaussé Vienne du congrès mémorable qui laissa à l’Autriche Milan, Venise et la prépondérance en Allemagne, mais qui aussi lui prépara Solferino et Sadowa.
François I ne le pressentait pas et se félicitait au contraire de l’ingénieux système qui maintenait les Hongrois par les Croates et les Italiens par les Bohèmes. Les pièces rapportées dont se composait
l’empire lui semblaient une sauvegarde contre les fièvres qui assaillent en d’autres pays une nation tout entière, tandis qu’à ses yeux l’Autriche aurait toujours assez d’Allemands pour refroidir les Italiens, assez de Croates pour maintenir les Hongrois.
Mais le jour vint auquel l’accès prit à tous à la fois, où l’ébullition enveloppa d’un coup Vienne, Pesth, Venise, Prague et Milan. Ce que l’empereur envisageait comme* la force de sa maison fut alors sa faiblesse.
François I ne partageait pas la tendresse de Joseph II pour les lettres, les sciences et le développement de l’esprit humain. 11 protégeait les arts utiles; il voulait le peuple heureux, content et bien nourri ; il le voulait surtout obéissant, attaché aux choses anciennes, peu pressé d’innovations, peu occupé à approfondir les rouages du gouvernement et trèsdisposé à trouver bon que ce qui s’était fait ce fit encore. Le travail des mains lui semblait préférable à celui de la pensée ; le bien-être matériel, dont il était soucieux pour ses sujets, primait à ses yeux tous les autres développements. Il redoutait la publicité autant que la discussion ; il entendait marcher sans qu’on s’occupât de lui ; il préférait le silence à l’éloge ; il aimait à dépenser dans l’ombre ses vertus et son activité.
Le plaisir, à son avis, valait mieux que l’examen; la danse, la musique, la pipe et la bonne chère ne portaient pas ombrage à ses vues politiques. Il lui fal-
VIENNE
lait non des penseurs, mais des gens honnêtes, fidèles, prêts aux divertissements sans la dépravation. Sa cour paisible, ses manières simples, son zèle au travail lui avait attiré les sympathies viennoises et la confiance publique.
Il vieillit sur le trône et traversa sans impopularité les désastres de Marengo, d’Ulm et de Wagram.
Le pays partagea son malheur sans lui reprocher ses défaites, et lui tint compte de la fermeté opiniâtre avec laquelle il lutta seul contre le conquérant qui allait devenir son gendre. Immuable au travers de l’ouragan qui passait sur l’Europe, attaché à ses habitudes, en affaires et dans la vie privée, il sut être patient. Mais son apparente franchise ne devait pas endormir sur ses défiances secrètes. La flexibilité qui n’était pas dans sa nature marqua sa politique ; le prince de Metternich la lui soufflait à temps, avec I habileté nécessaire pour surmonter les crises.
François I regardait les brasseries comme trèspropres à étancher la soif d’analyse et de raisonnement. Pour les imaginations trop ardentes, pour les intelligences affligées du besoin de connaître et de se rendre compte, la patte de velours avait des griffes; la police apparaissait adroite, vigilante et paternelle en son inquisition.
Ce système de douceur tenace, de bienveillante curiosité, d’espionnage poli ; système favorable au bien vivre et peu sympathique au sentiment des nationalités, a marqué plusieurs règnes.
En janvier 1857 ce système avait encore à Vienne des ramifications inquiétantes, des exigences tracassières. Les passeports annotés, paraphés, chargés de visas, étaient encore exigibles à tout propos. Un permis de séjour de trois mois devait s’obtenir d’un bureau incisif avec prévenance, impertinent avec des attentions, préoccupé de l’agrément de ceux qu’il molestait.
Il y avait là un petit personnage maigre et nerveux, familier sous l’apparence du respect, intimement satisfait de vous tenir sous sa patte. Il s’estimait lui-même, se tenait l’oreille au guet, les yeux à demi-clos, avec une majesté comique. Sa politesse agaçait; son sourire était mordant. Cet être malsain qui tenait du renard et de la fouine s’était fait dans son cerveau fuyant une petite géographie politique qui aidait ses investigations.
' Les traditions monarchiques de Neuchâtel émoussèrent son attention ; puis il savait son monument de Lucerne, la défense du 10 août, les enrôlements de Naples ; les Suisses étaient bien notés dans son esprit. Mais ce fut une autre affaire pour M. de B..., mon compagnon d’alors, et on ne connaîtra jamais les questions auxquelles il dut répondre, les examens minutieux auxquels il fut soumis.
Né à Chambéry, M. de B... venait de la Savoie, piémon taise à cette époque ; cela pouvait impliquer des attaches douteuses, des sympathies italiennes. Très -aristocratique et parfaitement conservateur,
VIENNE
M. de B... fut suspecté de tendances révolutionnaires et d’aspirations mazziniennes.
Il fallut raconter son voyage, expliquer son séjour et finalement promettre de ne pas faire de dettes. Neuchâtel eût même l’honneur de répondre pour Chambéry et engagea sa signature, ce qui, à vrai dire, était chose amusante ; car si mon compagnon de voyage, aussi sage qu’il était riche, eût pris fantaisie de contracter des emprunts proport ionhe's aux millions de sa famille, il ne restait comme refuge à ma médiocrité que le Clichy viennois.
Trois mois plus tard , l’empereur François-Joseph abolissait ce système inutile autant qu’absurde et qui rapetisse les empires sans les défendre.
Malgré sa police, l’empereur François est resté populaire.
Il reçoit chaque matin du haut de son piédestal de granit chargé de bas-reliefs, les aubades de la garde du château qui sont le dernier mot de la musique militaire.
Dans le voisinage du château s’élève une autre statue, celle de l’archiduc Charles. Son cheval y prend le mors aux dents avee une violence faite pour étonner son maître si tranquillement brave, si consciencieusement héroïque. Ce cheval emporté ne dissimule pas son ventre; suivant la manière dont on se place cette chose énorme est la seule qu’on aperçoive, quoique le nez du héros vaille le ventre de la bête. L’artiste a cru bien faire en pla-
çant sous les pieds du cVieval les drapeaux de la France, et l'idée semble risquée sous la statue d’un prince qui disait lui-même qu’à force d’être battu par Napoléon I rr , il finirait bien par apprendre à le battre. Cela arriva enfin, et le sculpteur sans doute a saisi l’occasion.
La famille impériale d’Autiiche, élevée dans le culte de la tradition et dans le respect de l’étiquette, a toutefois conservé quelque chose de la simplicité de Marie-Thérèse. Il y a toujours eu chez les Habsbourg, même aux plus mauvais jours d’un arbitraire que rien ne pondérait, une sorte de bonhomie qui leur conservait les sympathies publiques et frappe encore les étrangers.
Au Prater, les princes se mêlent à pied à la foule, qui semble prendre plaisir à les voir au milieu d'elle. L’archiduchesse Sophie, se promenant dans la grande allée, passait d’une dame à l’autre, donnait aux pauvres, achetait des violettes. Cette princesse dont la tournure et les traits peignent le caractère, attachera son nom aux pages émouvantes de 1848. L’émeute a demandé son exil et regretté sa tête.
Quant à son mari, l'archiduc François-Charles, père de l’empereur, il est humble et modeste. Si l’on fait mine, à son intention, de porter la main à son chapeau, il salue jusqu'à terre et vous laisse eu reste de politesse. Si l’on s’est trouvé à côté de lui sans le connaître, ou est fort étonné de voir au bout
VIENNE
d’une allée ce personnage de bourgeoise apparence se risquer dans un riche coupé attelé de six chevaux blancs, conduit par des postillons armés de bottes invraisemblables.
Des nombreux palais de Vienne, celui qu’habite la famille impériale est à peu près le plus laid.
Fondé au treizième siècle, brûlé et reconstruit, augmenté et revu, ce palais est d’une distribution confuse et d’un ensemble compliqué; il a pris le côté lourd de tous les styles et de toutes les époques ; il est vaste sans grandeur et se développe sans magnificence. Vu des glacis, au delà de la porte massive de François I er , sa façade est suffisante et revêt un certain air de majesté patriarcale.
A. l’intérieur, d’énormes cariatides introduisent sous des voûtes sombres et dans des cours étroites; mais lé dedans vaut mieux que le dehors: ce palais abrite les plus riches collections. Là se trouvent le Burgtheater, mesquin d’architecture et renommé pour ses acteurs; un manège immense qui, dans l’occasion , devient salle de concert, une bibliothèque avec des statues, des peintures, de précieux manuscrits, des volumes innombrables et 300 000 estampes. Les galeries de minéralogie, de zoologie, de botanique sont encore en ce palais qui, outre des salles d’apparat et des appartements privés, contient le Musée des antiques et un trésor encombré de bustes, de vases, d'insignes royaux etdebas-reliefs.
Le Musée des antiques mérite sa réputation par
ses médailles, ses bronzes, ses monnaies et ses camées ; par ses sculptures d’ivoire, ses fragments de mosaïque, ses bustes en agate, ses vases d’or enrichis de pierreries.
Un de ces camées, en onyx taillé, représente l’apothéose d’Auguste. Le talent de l’artiste y a vaincu les difficultés du marbre et d’un espace aussi restreint. C’est expressif et vigoureux ; il y a dans les traits et dans la pose d’Auguste quelque chose de la noble simplicité et de la puissance dominatrice de son règne.
La salière émail et or de Benvenuto Cellini frappe les regards parmi les pièces [d’orfèvrerie que ce musée a conservées à l’art, malgré le temps et la cupidité. Le naturel et la simplicité ne sont pas le trait distinctif de cette pièce monumentale ; jamais prétexte à sel et à poivre ne fut plus tiré par les cheveux. Les entrelacements y sont inquiétants, les attitudes pleines de raideur ; les figures y manquent d’intelligence. Tout cela se tortille avec des façons dont la grâce est absente parce qu’elle est trop cherchée ; il faut du temps pour se rendre compte des allégories étalées sur cette salière. C’est, pour tout dire, un spécimen du globe, un abrégé de l’univers.
Neptune y représente la mer avec ses promontoires, ses golfes, ses profondeurs. Le trident n’y manque pas plus que les chevaux marins ; il y a les coquillages voulus, les dauphins et les poissons. Sur
VIENNE
le socle courent les quatre vents; sur le rivage s’élève un temple ionique ouvert au culte du poivre.
On pense que c’est tout; il y a même des gens qui, sur leurs salières, se contenteraient à moins, mais Cybèle avait le droit de figurer dans ce monde en miniature et d’y personnifier la terre, ce qu’elle fait avec conscience, assise sur la tête d’un éléphant. Un lion est à ses pieds. Dans le feu circule une salamandre. Les vallées et les montagnes, les fleurs et les fruits, les animaux et les quatre saisons apparaissent entremêlés d’instruments agricoles et d’emblèmes nautiques.
Cette petite composition , discutable comme idée, est merveilleuse de travail, de patience et de fini; le métal en est d’une irréprochable pureté, les ciselures sont parfaites de netteté et de finesse.
Tout à côté du château, dans le Yolksgarten, où les Viennois boivent, mangent et se réjouissent, s’élève le temple de Thésée, vainqueur du Minotaure, Canova a dépensé là un robuste génie. Thésée n’y est pas microscopique; il est si grand, si gras, si haut sur jambe, si prodigieux d’écart, qu’on se désintéresse d'un héros si bien nourri ponr ne s’apitoyer que sur la maigreur de la victime. Si la pensée de Canova était de ramener l’opinion au monstre, il a su la rendre avec bonheur. On considère froidement la figure inexpressive de Thésée pour suivre les efforts du Minotaure qui cherche
(T un mouvement viril à se dégager de la pression qu’il subit, meurt avec noblesse et conserve dans sa défaite plus de grandeur que Thésée dans sa victoire.
A l’église des Augustins, qui communique avec le château, l’art a élevé sur le tombeau de Marie-Christine, fille de Marie-Thérèse, un poème à la douleur. Tous les âges y apportent à la princesse le tribut de leurs regrets. La jeune fille couronnée de fleurs sur laquelle s’appuie la vieillesse; le bonheur qui soutient avec une légèreté aérienne le médaillon del’archiduchesse; la vertu voilée qui présente l’urne sépulcrale; l’enfant qui porte la palme des élus; le génie qui pleure, penché sur un lion ; toutes ces physionomies, toutes ces attitudes ressentent le même chagrin, mais en parlent autrement. Il y a cependant dans ce groupe qui marche vers le tombeau une douleur qui ne pénètre pas. Canova, dans cette œuvre capitale, a cherché l'inspiration antique , mais sa sculpture classiquement correcte a quelque chose de théâtral qui nuit au sentiment. La douce mélancolie du tombeau du comte de Beaujolais, frère de Louis-Philippe, au musée de Versailles, parle davantage à l’àme. Pradier a fait revivre en ce jeune homme endormi tout ce qui adoucit la mort, tout ce qui console de la séparation.
Cette église des Augustins garde dans des urnes d’argent les cœurs des membres défunts de la famille impériale. Les entrailles vont à Saint-Etienne; le reste descend dans les caveaux des Capucins.
VIENNE
Ces excursions d’outre-tombe jettent quelque inquiétude dans les esprits bien ordonnés, comme chez ceux qui entendent qu’après leur départ, leurs entrailles suivent leur cœur.
Jéquier est de ces gens-là. Ces distributions posthumes le décident absolument à refuser la pourpre. Il ne veut pas finir dans un bocal ; et s’il survenait une vacance dans la maison de Habsbourg, la candidature au trône d’Autriche ne le tentera point.
Aux Capucins, la plupart des souverains dorment dans des cercueils d’une simplicité un peu froide. Ces caveaux bas, obscurs, mal ordonnés, n’ont rien de majestueux. Ces tombes de métal sonnent un peu comme des chaudrons ; toute cette ferblanterie paraît assez mesquine pour des gens qui ont occupé l'histoire ou pris au moins beaucoup de place en ce monde.
Ce lieu où Marie-Thérèse aimait à conduire ses enfants, à s’agenouiller avec eux devant le cercueil de leur père, à leur enseigner la fragilité du bonheur et les vicissitudes de la fortune humaine, est trèspropre à faire ressouvenir ceux qui pourraient l’oublier, que la grandeur est passagère, que les princes ne sont que poudre, et qu’après avoir épuisé les pompes de la terre et les jouissances de la vie, il faut mourir.
Les capucins qui gardent ces tombeaux et vivent là sans cesse en contact avec la mort ne se croient point tenus pour cela au dégoût des choses du
monde ; la muette contemplation de ces dépouilles mortelles ne les sépare point des intérêts terrestres. Celui qui est de service guide lestement les visiteurs sur ce sol pavé de morts, permet à peine un regard sur quelques inscriptions, ne laisse pas à la pensée le temps de mélancoliques retours ; à la fin de cette promenade précipitée il se campe à la porte de l’air d’un homme qui ne sollicite pas, mais qui exige.
Après la nuit des tombeaux, le gai soleil de la vie. Après le repos éternel, le mouvement de l’homme qui s’agite et que Dieu mène.
On a remonté l’escalier sous des impressions graves ; on se retrouve tout ébloui sur le pavé de Vienne. Si les empereurs d’Autriche n’ont aux Capucins et au château qu'un logis suffisant, leurs chevaux et leurs voitures s’abritent en des écuries et des remises où le soin lutte avec l’ordre, où la variété le dispute au luxe.
Les voyageurs ne sont pas moins bien partagés que les chevaux de la cour et retrouvent dans les gares autrichiennes tous les genres d’architecture, tous les motifs de décoration. La plupart de ces gares sont ornées de fleurs, chargées de plantes grimpantes, construites de briques et de pierres aux couleurs harmonieuses, enjolivées de sculptures de bois et de moulures en terre cuite.
C’est encore plus fort à l’arsenal de la Rossau qui est une forteresse, un palais militaire, féodal et
VIENNE
gigantesque. Le traverser est un voyage, le visiter passe pour line entreprise. Ce ne sont que trophées de sabres, montagnes de boulets, murailles de fusils entremêlés des armures d’Attila, de Philippe II et de Mathias Corvin. Avant 1858 Vienne ne possédait que deux petits arsenaux; celui da Hof en particulier qui reste intéressant par la variété des armes et par le nombre des drapeaux qu’il renferme. On y retrouve une cuirasse de Jean Sobieski : Kara-Moustaplia y a laisse son crâne et son linceul.
De toutes les églises de Vienne Saint-Étienne est la seule qui soit très-remarquable. Celle duLerchenfeld, récemment construite, de style ogival, est cependant riche de vitraux et de fresques. Celle de Saint-Charles Borromée, avec sa coupole, sa façade triomphale, ses deux colonnes chargées de bas-reliefs, ne manque point non plus son effet.
A Saint-Etienne, ce ne sont pas les entrailles impériales qui attirent les ..étrangers ; ce ne sont pas encore les sculptures de ses porches ni la grande fenêtre de sa façade ; c’est surtout sa flèche, une des plus hardies du monde, qui s’élance vers le ciel travaillée à jour comme une guipure.
L’ascension s’y complique d’escaliers de pierre, puis de marches en fer, et enfin d’un système d’échelles auxquelles on s’accroche comme on peut, non sans le souci de la grande cloche faite du bronze pris sur les Turcs, et qui, en s'agitant sous la dentelle qui l’abrite risquerait fort de vous jeter dans
les airs. Mais on la dit solide. Elle ne s’ébranle qu’à la naissance ou à la mort des membres de la famille impériale. Du sommet de la tour, le regard enveloppe Vienne, ses environs charmants, le Danube, la plaine qu’ont immortalisée les campagnes de l’empire.
A l’intérieur, Saint-Etienne est sombre el encombré; la chaire et les stalles du chœur sont merveilleusement sculptées. Le tombeau de Frédéric IV, fouillé par le ciseau avec profondeur et netteté, s’anime de moines, de diablotins et de gnomes en train de mener joyeuse vie. La pierre y remue, y parle, y rit; ce sépulcre est véritablement gai.
Les colonnes de Saint-Etienne seraient d’un élan majestueux sans les chapelles qui les obstruent comme autant d’excroissances qu’on voudrait supprimer. Ces empâtements tourmentés gâtent l’aspect; ce vaisseau gothique, mélancolique sans grandeur, grave sans majesté, serait d'une puissance imposante s’il était plus libre, plus simple, plus dégagé de constructions parasites.
La fumée de l’encens n’a pas été seule à s’y élever de l’autel. Ces voûtes profondes ont retenti de l’éclat de la fusillade; les imprécations des vainqueurs, les gémissements des vaincus ont remplacé la voix grave de l’orgue et le chant des saints cantiques. En 1848 le sang a coulé sur les dalles, l’insurrection triomphante y a traqué, poursuivi, massacré les soldats; l’acharnement d’un combat meurtrier a pen-
VIENNE
dant quelques heures troublé le recueillement de ce lieu de prière et de paix.
On a soupçonné les Viennois d’avoir plus le goût de la danse que celui des tableaux et de préférer de beaucoup les concerts aux musées. Il n’en resle pas moins constant que des particuliers ont consacré à l'art leur temps et leur fortune et que Vienne possède des collections d’une valeur indiscutable.
Le palais Lambert a des tableaux vénitiens et flamands. Le palais Lichtenstein, fier de son bel escalier, de ses sculptures, de ses statues, renferme des toiles de prix, des Rubens et des Van Dyck. L’Eccehomo, de la galerie du prince Estherazy, par Rembrandt, est digne de sa réputation par la couleur, la lumière, la science du clair obscur; mais on voudrait Jésus autrement et son entourage ailleurs. Rembrandt semble s’être préoccupé de vulgariser la figure et la passion .du Sauveur.
La galerie du Belvedère créée par l’archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas et ami des Téniers, continuée par Charles VI, enrichie par Joseph II, reste une des premières du monde par le nombre et le choix des tableaux; mais la distribution en est très-incomplète, l’exposition des toiles souffre d’une demeure qui ne les attendait pas.
L’Ecce-homo du Belvédère, sans être vulgaire comme celui de Rembrandt, est au moins bizarre. Les pages en pourpoint, les cavaliers Louis XI 1 !, les
dames du seizième siècle, ne laissent pas que d’étonner en pareil lieu.
Téniers, simple et grand dans le sacrifice d’Abraliam, ne se montre pas plus soucieux que Rembrandt de la vérité historique et de la couleur locale; le patriarche est d’un flamand criard ; son accoutrement est par trop hollandais.
C’est encore pis dans la tour de Babel, par Breughel. Quant à son Portement de croix, il serait amusant si un tel sujet pouvait l’être. Les arquebuses et les hallebardes s’y risquent au grand jour ; les moines tiennent en main le crucifix; et véritablement il n’y manque qu’une mitrailleuse, des dreyses et des chassepots.
L’Ecce-homo, du Corrège, fait naître des impressions bien différentes et jette l’âme dans l’inquiétude à la vue de ce Christ vengeur et foudroyant, au regard dur et sans miséricorde. La douleur résignée, la mélancolie douce, l’amour infini ont fui le Rédempteur ; une douce lumière éclaire la tête du Christ; et c’est en cette lumière que le pécheur espère. Ce regard impassible ne sera pas sans
La Vierge à la verdure, de Raphaël, est la grâce dans la candeur. La sainte Justine, de Moretto, est d’une couleur qui charme et d’un mouvement qui pénètre. Une lumière céleste baigne les vierges idéales de Pérugin.
Le Belvédère a encore de Rubens, avec plus d’at-
VIENNE
trait dans le coloris que de pureté dans le dessin, une apparition de la Vierge, puissante et vraie. Il a, dans les portraits de Van Dyck , le sentiment profond sous la sévérité des traits. Il a la simplicité et la grâce tranquille des figures de femmes de Léonard de Vinci. Il a quelques Murillo, des Velasquez, de beaux Salvator, des Titien qu’on admire plus encore qu’ou ne les sent. Il a de Rembrandt un juif qu’on reconnaît, un vieillard qui parle, un liseur qui pense. Il a de David Teniers une fête désopilante, un buveur en train d’en cônter à une servante sous l’œil de sa femme qui le guette, une cuisinière occupée à faire des beignets qui mettent en humeur de friandises.
Quelque chose de moins gai, c’est cette boucherie de chrétiens martyrisés en Perse. Albert Durer a épuisé là tous les raffinements de supplices, toutes les expressions de la souffrance, toutes les angoisses d’une mort qu’il faut sentir. Il a dépensé dans la manière farouche de Caravage et de l’Espagnolet toutes les ressources d’une imagination lugubre. On détournerait les yeux de ce puissant travail sans quelques figures de martyrs dont la sérénité est comme la note lumineuse de ce sombre tableau et parle de la palme céleste promise à leur constance.
La toile de Ruysdaël, avec ses lueurs fraîches et indécises, invite à la méditation, à une douce mélancolie. On aimerait à songer sur les bords de ce ruisseau qui court sous les grands arbres ; on vou-
VN PKU PARTOUT.
drait suivre ce sentier qui serpente sous le feuillage. C’est la poésie dans la vérité", c’est le sentiment de la nature poétique et rêveuse.
Denuer, le peintre des vieilles gens, atteint des effets d’exactitude d’un genre moins élevé. Ses portraits sont vivants, mais guériraient de l’envie de vieillir ceux qui en seraient le plus pressés. Ce serait à dégoûter de la vieillesse, si on ne l’avait connue et aimée autrement. Il y a là une vieille femme rousse, boursouflée, jaune et luisante, dont aucune ride n’est omise, dont aucun pli n’est oublié. C’est absolument de la conserve, surprenante de travail, prodigieuse de réalisme.
Au Belvédère inférieur, la collection du château d’Ambras en Tyrol, de l’archiduc Ferdinand, plus soigneusement ordonnée que la galerie de peinture, offre un intérêt réel au point de vue de l’art et de l’histoire.
L’archiduc Ferdinand, amateur d’antiquités et de nobles vieilleries, avait en outre le goût des choses violentes, le besoin des prouesses épiques; les choses fortes qùi lui sont attribuées donnent une idée plus formidable qu’exacte de sa force musculaire. Son musée, plus réel que ses prodiges, offre un choix très-remarquable d’armures exquises, de cuirasses énormes, de dagues ciselées , de pertuisanes, de brillantes cottes de mailles, d’arbalètes niellées de nacre, de mousquets, d’arquebuses, d’orne-
VIENNE
mentsde tournoi, de souvenirs de chasse et de portraits de chevaliers. Dans la salle d’entrée, les archiducs se présentent à cheval, armés en guerre. Ailleurs se trouvent la hache d’armes de Montézuma, l’armure d’Alexandre Farnèse, le sabre de Scanderberg, le gilet de Gustave Adolphe. Il y a aussi des livres, des manuscrits, des sculptures, des bijoux, un assortiment très-satisfaisant de ces intruments de mort et de ces engins effroyables qu’affectionnaient les temps féodaux, cruels en leurs inventions, féroces dans leur naïveté.
Le sultan Abdul-Azis a considéré tout cela, il y a quelques années, avec le goût d’un prince qui se connaît. en armes et la mélancolie d’un sultan étonné de se voir à Vienne. Abdul-Azis pouvait se dire, à la vue du gant de Soliman et de la queue du cheval de Kara-Mustapha, que de Soliman à lui, les temps étaient changés.
Le Belvédère, construit par le prince Eugène, l’a vu mourir. Il a un jardin Louis XIV semé de statues, de pièces d’eau et de fleurs éclatantes, planté de quinconces et de buis tourmentés.
Ce jardin, imitation de ceux de Lenôtre, a moins d’ombrages que de maçonnerie, mais du haut de la terrasse, le regard enveloppe la ville et atteint les environs qui sont la salubrité et le charme de Vienne.