CHAPITRE VI
Vienne.
La vaste plaine dans laquelle fuit le Danube n’évoque que les souvenirs historiques d’Essling, d’Aspern et de Wagram.
Du côté opposé les gorges se creusent au pied des hauts sommets. Les villas, les couvents, les églises animent la pelouse et de riants vallons. Après le tourbillon des rues étroites on est heureux d’entendre si près le langage de la nature. Le murmure de l’eau, le parfum des plantes agrestes, le travail des champs, tous ces bruits aériens de la campagne et des bois font un contraste qui repose de la foule et du bruit. On aime, après les voitures, les magasins, les musées, le théâtre, à retrouver le muguet, l'aubépine et les pommiers en fleurs.
Dans les cimetières, où les fleurs sur les tombeaux parlent d’une autre vie, dorment Beethoven, Schubert et Gluck.
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Dôbling a de jolis cottages, Heiligenstadt un frais vallon ; le plateau du Himmel de gais points de vue sur Vienne et le Danube. Poetzleinsdorf et Neuwaldeck ont des parcs ombreux . Saint-Weit possède de vastes campagnes; sur un plateau d’où le regard embrasse la plaine se trouve une métairie avec des vaches, de la crème, du pain noir et ces bonnes odeurs de ferme qu’on hume comme un parfum.
Tous ces hameaux ont des jardins où Vienne se réjouit le dimanche d’une joie très-substantielle.
Au-dessus du Danube se projettent le Kahlenberg et le Léopoldsberg d’où la vue s’étend jusqu’aux montagnes hongroises et aux alpes styriennes.
Le Kahlenberg a inspiré Mozart dans sa Flûte enchantée. Le Léopoldsberg, ancien séjour des fondateurs de Vienne, n’est plus le théâtre des invasions hongroises , bohèmes et ottomanes ; mais son climat n’a pas changé, les vents le balayent toujours. On y va par monts et par vaux, en des sentiers charmants ; c’est l’air pur de la montagne ; c’est le silence des hauts lieux; c’est la contemplation des cimes bleuâtres et des longs couchers de soleil.
Si le TÆopoldsberg est majestueux, la Brühl est romantique, avec ses parcs, ses ruines et ses châteaux , avec ses bois et scs prairies.
De Heiligenkreutz, la vallée de Sainte-Hélène, boisée, fraîche et tranquille, conduit à Baden où la capitale prend sa villégiature, trouve un site riant,
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des promenades variées. Les eaux sont chaudes et sulfureuses ; on les boit, on s’y baigne, sans se priver de musique et de danse. C’est la ville à la campagne. La nature s’y marie au plaisir sans lequel les Viennois ne comprennent pas la vie.
Laxenbourg est dans la plaine ; l’art et l’invention y tiennent lieu de pittoresque. Le sol est plat, mais fertile, la végétation luxuriante. Le parc, semé d’arbres exotiques et de roses innombrables, a des maisonnettes champêtres, des ponts, des eaux courantes, un lac, une île, des ruines, un temple, une métairie, une place de tournoi, un château moyen âge dont l’intérieur est un musée.
Comme excursion plus lointaine, le Schneeberg, un des plus hauts sommets des Alpes styriennes, offre une nature sévère, des points de vue grandioses.
De Vienne au pied de la montagne, la route est agréable. A droite, les collines boisées, les vallées profondes, les ruines et les villas. Au fond, les montagnes de Styrie. A gauche, à l’extrémité d’une plaine verdoyante et peuplée, la silencieuse tristesse du grand lac d’OEdeuburg. Au delà du Neustadt est la retraite solitaire, entourée de bois et d’une grandeur un peu triste, du dernier des Bourbons de France.
Pour monter au Schneeberg, on quitte la voie à Ternits. Jusqu’à Buchberg, le chemin s’ouvre dans la montagne où l’eau court sous les hêtres.
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C’était en mai 1857. La saison était belle et avancée ; les informations les plus précises avaient annoncé l’ouverture du chalet Baumgarten, de mémoire affamante.
L’ascension commence pleine d’enthousiasme et d’esprit d’entreprise. Au mouvement de la marche, les fondations préliminaires jetées à quatre heures du matin s’affaissent peu à peu ; mais le ciel est bleu, les rayons du soleil glissent sous la feuillée, l’air est pur, le cœur est libre, les voix aériennes des pâturages et des bois exaltent doucement le joli mois de mai.
A mesure qu’on monte, l’estomac se creuse ; plus les horizons s’étendent, plus la pensée se rétrécit. Une note criarde et taquine désintéresse bientôt des palpitations de la nature; la grande voix des solitudes n’arrive plus, après quatre heures de marche, qu’à des oreilles rebelles. Les dispositions contemplatives s’émoussent, et la démoralisation eût été proche sans les promesses du restaurant Baumgarten dans le mirage d’un repas homérique.
Qu’elle est douce en pareille occurrence la pensée de la pomme de terre qui frémit dans la marmite! Qu’ils ont d’attraits, les emportements du lait qui monte sur la flamme avivée ! Le café qui va couler discrètement a des séductions irrésistibles; le beurre frais sur le pain noir n’est pas sans poésie. Enfin, que de secrètes harmonies peut contenir une omelette !
Voici le sommet, voilà le toit!... Mais la porte est close, les volets sont fermés, le silence est complet. Aucun bruit dans la nature; aucun mouvement dans le feuillage; l’oiseau se tait; l’hôte est parti.
Ah ! quelles sont lourdes à porter les désillusions de l’estomac! Qu’elles sont impérieuses les exigences de la nature humaine! Quelques parcelles de neige, une croûte de pain oubliée au fond d’une poche ne peuvent les satisfaire; le grand spectacle de la nature n’impressionne plus l’homme à jeun. Le Danube qui roule ses flots tranquilles dans les plaines de la Hongrie ne fait naître que des pensées de découragement. Les montagnes de Salzbourg, les Alpes moraviennes, styriennes et noriques n’attirent plus que des regards inquiets.
Il faut prendre un parti.
Un sentier s’ouvre au travers des sapins et des bruyères du côté de Reichenau. Au bout du sentier, un couloir en planches glisse dans une gorge sombre ; puis le gazon verdit, les arbres s’élèvent , une source apparaît! ce mauvais rêve finit à Kaiserbrunn.
De la jolie vallée de Reichenau, une excursion plus sûre que celle du Schneeberg s'offre aux amateurs d’aspects surprenants et de créations gigantesques. C’est celle du Sœmmering.
Cela se fait en wagon. La section qui va de Gloggnitz au tunnel du sommet, là où l’établissement d'une route paraîtrait difficile, section qui trans-
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porte dans la région des oiseaux de proie, au-dessui de sites riants et de gouffres effroyables, est un tra • vail d’art, une pensée téméraire. C’est le premier chemin de fer qui ait franchi les Alpes. Cette ligne, pour réunir l’Adriatique à la Baltique et relier Vienne à Trieste, a supprimé les obstacles et vaincu la nature.
La voie, qui se développe en pentes et en terrasses, a sur les vallées et les hameaux qu’elle surplombe, comme sur les ruines qui la dominent, des aperçus d’une délicieuse fraîcheur, d’une émouvante hardiesse. Les surprises qu’elle ménage, les enchantements qu’elle prépare, l’inattendu des perspectives, la diversité des aspects tour à tour gracieux et sauvages, souriants et désolés, font du voyage à Graëtz un véritable étonnement.
La défaillance du Schneeberg n’est pas le danger du séjour de Neuenkirchen, situé au pied du Semmering. L’hospitalité s’y est faite délicate et généreuse sous les traits de deux compatriotes.
Le maître du lieu, qui estime que le travail est le nerf de la vie, ne le craint pas pour lui et dirige avec autorité un peuple d’ouvriers dont il sait se faire aimer et obéir. Son action au grand jour porte l’empreinte de cette bonté judicieuse que de grandes maisons comme la sienne n’abritent pas toujours.
La maîtresse de céans, qui a la main adroite, le coup d’œil sûr, et qui s’entend à tenir avec ordre et largeur une maison bien ordonnée, est en tout ce
UN PF.U PARTOUT
qu'eflc lait d’une nature si aimable et d’une grâce si persuasive, que ses hôtes la quittent convaincus que leur plaisir n’a été que le sien. Pour un peu, elle établirait d’une manière irréfutable qu’il n’y a de son côté qu’égoïsme et du vôtre que sepport.
On se résigne à tout cela. A voir des gens qui reçoivent si bien, on prendrait son parti d’être toujours reçu.
Et puis, loin de son pays, sur les grands chemins, il fait bon retrouver un petit coin de foyer domestique, quelques douces lueurs de ce qu’on a quitté, toutes les petites gâteries de la vie neuchateloise. Car Neuchâtel est à Neuenkirchen : le trio charmant perdu à Augsbourg nous reçoit au pied des montagnes de Styrie. La pluie tombait à flots, le vent balayait les campagnes, le Semmering faisait rage; mais il y avait dans le salon de Mme de Perrot assez d'éléments pour braver ceux de la nature, et les heures passées là coulèrent heureuses et gaies.
Le lendemain, un ciel pur, mais froid, éclairait Sebenstein. La neige tombée pendant la nuit argentait les hauts sommets et formait une couronne éclatante autour du château féodal qui domine la demeure princière des Lichtenstein.
Ce château à demi ruiné et qu’appuie un bois de sapins, s’élève sur une colline. Le lieu est romantique. Des appartements qui gardent encore quelques souvenirs du moven âge, chopes, tables, arme n-
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tiques; la vue des montagnes est d’une majestueuse beauté.
Des ossements et des squelettes attestent encore dans les oubliettes les précautions sommaires et la sombre prudence des seigneurs d’autrefois. Derrière le mirage des preux chevaliers, des nobles châtelaines, des vassaux, des pages, des ponts-levis et des blanches haquenées, se dresse le cortège des potences et des engins de mort familiers à ces temps- là. Le diable était sous la chapelle en ces nobles châteaux ; le bourreau n’était pas loin du confesseur. Le lierre qui enlaçait les vitraux gothiques des croisées ogivales passait aussi sur de solides barreaux. En haut, l'hospitalité était splendide. En bas, elle était sûre. Il y avait de belles salles pour de joyeux festins; des murailles épaisses pour étouffer les cris.
Ces temps chevaleresques sont bons à voir de loin. La poésie féodale a de sérieux correctifs; l’histoire gâte la romance.
En rentrant à Vienne on aperçoit Schœnbrunn, qui est presque un faubourg de la ville et dont le parc est pour les Viennois un plaisir et un bienfait.
Le palais, peint en jaune et doté de volets verts, possède des cuisines innombrables, des chambres à l’infini. Marie-Thérèse qui l’a créé, y a élevé sa famille; elle y a conduit avec le prince de Kaunitz les affaires de l’État.
Napoléon I" que Stabs.a tenté d’y mettre à mort,
habita Schœnbrunn après l’abaissement de l’Autriche et avant son mariage avec l’archiduchesse que lui abandonna, non sans arrière-pensée, l’humiliation de la maison impériale. C’est à Schœnbrunn que s’éteignit le fils issu de cette union toute politique, absente de bonheur vrai.
Les «jardins, imités de Versailles, ont des allées correctes , des perspectives géométriques, des bois taillés, des murailles de verdure, des charmilles tirées au cordeau ; les bassins et les jets d’eau n’y manquent pas plus que les statues. La ménagerie est bien meublée d’ours, de lions et de panthères. La serre, plus riche en feuilles qu’en fleurs, a pourtant, en leur saison, d’admirables camélias.
Le parcjouit encore d’une orangerie, d’un potager, d'une grotte, d’un obélisque, et même d’une ruine. Sous un bouquet d’arbres, dans un frais bosquet, coule une source qui vaut mieux que cette ruine, l’eau en est pure, fraîche et savoureuse; l’empereur Mathias a bien fait de la découvrir.
Ce n’est pas que la ruine soit défectueuse; elle est au contraire très-réussie. Le portique en est naturel, les pilastres et les colonnes sont convenablement classiques; les bas-reliefs qui apparaissent dans un fouillis se marient aux ronces avec assez de vraisemblance ; mais c’est simulé, et ce n’est pas antique. C’est un reste de ce qui n’a pas été. Le passé y est muet, l’empreinte du temps y est factice. Tout y pose, rien n’y parle.
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A côté des gazons quadrangulaires et des parterres très-peignés de Lenôtre, il y a des sentiers sous la futaie, des troncs d'arbres envahis par la mousse, des clairières naturelles et des chênes séculaires.
Au haut des jardins, soutenue par un amphithéâtre de verdure, se profile l’architecture élégante d’un pavillon dont les arcades et les portiques s’ouvrent au soleil. Dés arcades le regard embrasse Vienne, la plaine, les collines, les prairies et le clocher de Saint-Weit.
Derrière, c’est la pleine campagne. L’aspect des champs, des hauts plateaux et des sommets boisés y repose la vue des allées sablées, des fleurs et des statues. *»
Parmi les villages qui entourent Schœnbrunn, Hitzing a sa réputation faite par la Neue Weltet le Dommeyer, tout retentissants des échosde la musique des Strauss.
Qui dit les Strauss, dit les mélodies charmantes, l’harmonie profonde, l’accent railleur et gai, moqueur et tendre, langoureux et poétique; une musique facile, originale et doucement entraînante.
Qu’on les entende au Yolksgarten, au Sperl ou au Daum : qu’on les entende au Sophienbad ou au Dianabad, deux établissements que l’été ouvre aux baigneurs et l’hiver aux concerts, dont le sol couvert en la mauvaise saison de tables et de joyeux convives, devient lac au printemps; qu’on les retrouve à la cour, à la brasserie de la Weintraube, aux am-
i or»
bassades, au milieu des diamants et des fleurs, ou dans la fumée et au bruit des chopes, c’est toujours le même langage mélodieux et léger; un langage qui semble nécessaire à l’existence viennoise.
Mais, dit-on, c’est de la musique de danse!
Ces airs de danse sont de la vraie musique. 11 y a de ces polkas qui sont à elles seules des morceaux enchanteurs; de ces redowas qui portent à la rêverie, de ces valses qui évoquent les impressions et bercent la pensée. Cela est étrange, mais cela est.
Quant à la composition elle est d’une incroyable richesse et d’une justesse rigoureuse en ses emportements. Il y a là une science de coupe, une puissance de rythme, une fraîcheur de motifs qui frappent dès la première audition et qui autorisent la réputation européenne de ces artistes chez lesquels la musique est un tempérament, la science des effets, une tradition de famille.
L’un de ces trois frères Strauss a une physionomie à part, un type à lui. L’archet d’une main, il tient de l’autre son violon appuyé sur la hanche et domine l'ouragan de son orchestre avec une froideur apparente qui n’est pas dans son âme ; la passion qui se traduit en flots de mélodie ne monte point à ses lèvres. Il est maigre, nerveux, fort en moustache; il a le teint pâle, les cheveux noirs, une dignité indifférente. Chacun de ses artistes est un maître; il les connaît, son regard les avertit; leurs instruments s’appellent et se répondent avec une vigueur qui ne
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brusque point le rythme et n’emporte ni la douceur ni la délicatesse.
Leur pensée n’est jamais incomprise; leur accord dans la tempête ne passe pas inaperçu ; la note spirituelle, majestueuse ou tendre n’est pas jetée en vain. Les auditeurs la signalent, l’assemldée frissonne sous un fluide enthousiaste; tout ce monde qu’on croyait absorbé par la bière et le jambon affirme l’amour du beau et le sentiment de l’art.
Les Viennois possèdent de riches dépôts, des écoles particulières, de nombreuses sociétés pour l’intelligence et la propagation de la musique en général. Vienne exécute des oratorio, des stabat avec un soin merveilleux et une interprétation élevée; son opéra honore les créations classiques par une incontestable supériorité.'
Les concerts Strauss eux-mêmes ne donnent pas seulement des valses et des polkas, mais des hymnes solennels et des chants nationaux. La note fine ou entraînante de l’art français ou italien n’en est pas plus exclue que la science de Mozart, les harmonies de Beethowen, la profondeur de Wagner, la mélancolie de Mendelsohn et de Schubert. Dans ces concerts un orchestre militaire alterne souvent avec celui des Strauss; le clairon des combats y détache du livre de la guerre, avec une vérité qui impressionne, des pages héroïques et sanglantes.
Le Prater, qu’un demi-siècle a chanté, a perdu son prestige; les chalets, les cascades, le lac du bois de
Boulogne ont nui très-sérieusement à sa réputation. Il garde cependant son caractère à lui, il reste ce qu’il était; il a toujours les ombrages de ses allées immenses qui courent jusqu'au Danube. Les daims y gambadent encore au-devant des promeneurs et fuient à l’approche des cavaliers.
Le Prater, plat, bas, un peu humide, n’a ni accidents de terrains ni monticules heureux; il n’a de fleurs que celles des champs, de perspectives que celles de ses avenues. Ce n’est point un parc peigné et ratissé pour le plaisir des yeux et à l’usage des gens du monde, llien n’y est factice, la main de l’homme ne s’y fait pas sentir. C’est la prairie; c’est l'air libre des bois; c’est la campagne aux portes de la ville.
Pour y aller la route est amusante. On passe la Wien sur un pont d’architecture peu ambitieuse; on laisse à droite les bruyants cafés qui l’avoisinent, pour prendre la J&gerzeil, large, droite, très-fournie des spécimens de la carrosserie viennoise supérieure encore à sa réputation.
Les bals, les marionnettes et les panoramas , les carrousels, les restaurants, les guinguettes florissent au Prater. On y boit, on y fume partout. On danse, on chante dans la prairie. Des orchestres s’établissent sous lesarbres; de nombreuses familles groupées sur le gazon consomment en conscience le pain au beurre et le café au lait.
Au contraire du bois de Boulogne, le Prater est
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encombré de voitures de maître, les fiacres y sont eu minorité; le luxe des équipages, chevaux et harnachements, y est poussé très-loin. Une cour nombreuse, des archiducs à l’infini, une aristocratie opulente, beaucoup de grands seigneurs, et relativement peu de petites dames, donnent au Prater, au moment de la promenade, un éclat de bonaloi.
On y marche, on y cavalcade, on y court à deux, à quatre et à six chevaux. Les membres de la famille impériale, affables à pied, prévenants en voiture, Vy montrent souvent en équipages d’une légèreté charmante, conduits à la Daumont.
L’impératrice Elisabeth, plus femme cpie souveraine, plus jolie qu’imposante, parcourt le Prater à cheval avec ardeur et souplesse. Sa tournure est élégante, ses cheveux sont magnifiques. Elle porte la tête avec un naturel gracieux; elle sait, à certaines heures, la rejeter en arrière avec un air de dignité qu’elle atteint très-aisément. Sa physionomie, moins expressive que celle de sa sœur, la reine de Naples, a quelques éclairs mutins, de la douceur, du mouvement et beaucoup de charme.
L’empereur chevauche à ses côtés d’un air trèssatisfait. Il est grand, élancé, bien fait de sa personne; il remplit très-noblement, et sans le chercher, son rôle de souverain.
Ce prince est monté à l’âge de l8 ans sur le trône ([ne lui laissait l’abdication d’OImütz, issue de l’insurrection de 1818.
L’empereur Ferdinand, âgé et maladif, s’élait senti troublé par la Révolution dans le calme de son existence studieuse et charitable. Après avoir fui deux fois sa capitale, il n’y était rentré par le chemin que lui avait ouvert l’épée de Windischgraëtz, qu’avec le désir d’échapper aux secousses qui l’ébranlaient, avec la volonté, qu’aida son entourage, de laisser aux mains de son neveu le sceptre qui tremblait dans les siennes.
Le jeune empereur se mit à l’œuvre avec ardeur, affirma les tendances d’un règne tout militaire, parla au cœur de l’armée dont il connaissait le mécanisme, dont il avait parcouru les grades.
Son titre d’empereur constitutionnel le préoccupait peu . Les députés de la nation le trouvèrent moins empressé qu’il ne l’avait été pour Schwartzenberg et Windischgraëtz, pour Jeüachich et Radetzki .
L’Italie fut soumise, la Hongrie capitula, l’empire fut reconstruit. Le jeune empereur se donna plus à l’armée qui avait fait tout cela, qu’à la plaie des finances bandée avec l’impôt , l’emprunt et le papier monnaie.
Mais François-Joseph devait connaître bien jeune, et en peu d’années, les enivrements du triomphe et les retours de la fortune, les satisfactions de l’amourpropre militaire et les déchirements de catastrophes décisives.
Son patriotisme, exalté par les victoires de sou
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avènement, a senti l'humiliation et connu le désespoir.
Accouru pour vaincre en Italie, en 1859, il la quitta vaincu. La lutte avait été terrible; une lutte de nature à abattre un règne et à impressionner une vie.
Le choc des éléments et des passions humaines assaillit Solferino ; toutes les colères de la nature et des hommes semblèrent se conjurer pour faire de ce lieu un champ de carnage et de désolation. Les éclats delà foudre couvraient la voix du canon; une pluie torrentielle se mêlait à la mitraille ; un fleuve de sang et de boue entraînait les cadavres. L’armée autrichienne qui fut près de l’emporter ne céda que devant l’héroïque impétuosité des Français.
François-Joseph, au mépris de la mort, affronta les balles, courut à ses soldats, lança son cheval au milieu d’eux, chercha à rappeler à leur devoir les fuyards qui l’oubliaient ; mais sa voix perdue dans la tempête ne fut plus entendue ; des larmes de douleur sillonnèrent ses joues, il ne trouva que devant Dieu la force de se vaincre.
Son adieu de Vérone à sa valeureuse armée, empreint d’une majesté triste, témoigne des nobles sentiments d’un soldat qu’a trahi la fortune de la guerre, et de la résignation d’un prince qui reconnaît que le Dieu des armées n’a pas été pour lui.
Plus tard, loin de ses troupes, avant Nachod, Gi tel tin et Sadowa, François-Joseph connut toutes
les angoisses de l’attente, passa de l’espérance à la crainte, et de la crainte à l’horrible certitude.
De sombres télégrammes lui apprirent en son * palais qu’une nouvelle défaite venait de le frapper.
Il se montra dans Vienne, la tête haute, l’âme navrée.
Vienne, si avenante et si gaie, connut alors de tristes jours. Les détails du désastre, les récits de souffrance et de mort, les convois de blessés, l’approche de l’ennemi troublèrent ses habitudes paisibles et ses allures chantantes. Les soldats artistes qu’elle applaudissait dormaient sur le champ de bataille ; les orchestres qu’elle aimait lui revenaient décimés.
La faute de François-Joseph a été celle de son temps; son malheur fut celui de sa situation.
Novare n’avait pas écrasé la Lombardie. Venise, héroïquement défendue et reprise à l’émeute, demeurait italienne. La Hongrie, enveloppée par les Russes, devait rester hongroise. La médiation par laquelle le cabinet de Vienne chercha, après Sébastopol, à se concilier les sympathies de la France, ne fit que préparer l’isolement de l’Autriche. Car la France n’oubliait ni Milan ni Venise ; la Russie ne pardonnait pas l’occupation des principautés danubiennes.
La répression violente des aspirations nationales et des tendances du particularisme ne les a pas détruites. La pensée de maintenir l’Allemagne sous l’in-
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fluence autrichienne n’a provoqué que des périls. L’entreprise d’unifier l’administration et de centraliser l’empire n’a pas été heureuse. Enfin le drapeau italien flotte sur les forteresses de l’Adige et du Mincio qui devaient protéger Venise et menacer Turin.
Le Congrès de Vienne en donnant Milan à la maison d’Autriche lui a légué Solferino. Le traité de Villafranca en lui laissant Venise a précipité Sadowa .
Mais l’Autriche doit subsister. Elle est viable et courageuse. Elle plie et ne se brise pas. De Soliman à l’empereur Guillaume 1 er elle s’est remise de ses défaites et relevée de ses ruines.
François-Joseph a compris qu’une fortune adverse lui imposait une tâche nouvelle. La noblesse chevaleresque de ses premières proclamations, le ton lyrique de ses appels à la fidélité de ses peuples et à la faveur du Dieu des batailles ont fait place au sentiment du progrès, au désir des sympathies publiques. Il y a loin de l’éloquence émue de son invocation à l’armée, avant Solferino, à son discours d’ouverture du Parlement hongrois, le 24 avril 1869; discours dans lequel il proclame d’un accent élevé et convaincu la nécessité de se séparer de la tradition pour modifier les institutions du pays et pour vivre de la vie du temps.
François-Joseph en a plus appris par l’expérience que par les livres. Son patriotisme, en s’éclairant,
l’a mieux inspiré que son entourage. L’épreuve l’a fortifié, le malheur l’a mûri. Elevé dans le sentiment de l’infaillibilité souveraine et de la grandeur de sa maison ; dans le sentiment de l’omnipotence militaire et du culte du passé, il aura le courage de s’en détacher pour suivre l’opinion.
François-Joseph a l’esprit absolu, l ame sincère, le cœur bon.
11 a le front noble, le regard loyal, la physionomie sympathique.
Cette physionomie, l’histoire la retiendra.
CÏIAPITRE VII.
Pcsth.
Vienne est une ville qu’on ne quitte pas sans regrets. Quand on s’en éloigne, la flèche de Saint- Etienne parle longtemps encore du charmaht séjour » auquel on dit adieu.
La note viennoise est rieuse et gaie. Celle des lointains dans lesquels le regard se perd, sur le chemin de Pesth, prend une gravité triste. Les souvenirs historiques y tiennent lieu de pittoresque. Les guerres du premier Empire et les incursions des Turcs ont animé ce sol qui paraît sans limites. Le Danube coule au loin, majestueux et tranquille, entre des haies, des moulins et des bancs de sable.
A Presbourg, la ville du sacre, les collines qui se rapprochent et se couvrent de vignes ont resserré le fleuve ; .ses larges plisse déroulent entre des îles verdoyantes et le château de Marie-Thérèse. Le
UX PEU PARTOUT
tertre du couronnement a vu bien des empereurs et des rois se lancer au galop de leurs chevaux, brandir l'épée, menacer l’horizon. Et ce n’était point là un langage en l’air; car, à plus d’une reprise, l’ennemi est accouru de quatre points différents.
Presbourg, grenier et cellier de Vienne, est en Hongrie ; mais c’est une ville allemande. La patrie est à Pesth.
Le Danube qui a repris sa course monotone ondule dans un doux paysage, roule vers le sud ses flots jaunâtres et ne reparaît qu’à Gran, avec le calme d’un lac.
Gran, qui aime a faire remonter son origine au déluge, a été la résidence de saint Etienne, premier roi d<f Hongrie. La cathédrale, au sommet d’un rocher, se projette sur les eaux.
Gran n’est qu’une oasis. Jusqu’à Pesth la voie fuit dans la plaine ; l’effet des deux villes que le Danuhe sépare et qu’unit un pont majestueux, n’en frappe que davantage. Le fleuve coule rapide et profoud le long des quais de Pesth et au pied des rochers de Bude. En face des palais «Je Pesth, Bude dresse sur la hauteur sa forteresse et son château.
Pesth est la ville hongroise, commerciale et politique.
Bude est la ville allemande, impériale et militaire. Les Turcs l’ont prise et reprise ; ces roches escarpées parlent de souvenirs que Pesth ne peut avoir. Bude a reçu Attila et Mathias Corvin. Ces remparts qui
PESTH
ont menacé la chrétienté, puis refoulé la domination musulmane, se sont transformés en allées d’arbres et dominent la plaine peuplée de sauterelles, de cigognes et de troupeaux ; plaine immense dont la tempête trouble les solitudes et qu’ont traversée les invasions barbares.
La terrasse du château a la vue de la ville, des vallons et des vignes; elle a celle des îles verdoyantes qui jaillissent du Danube dont l’œil suit au loin le sillon brillant et la fougue capricieuse. Sous la forteresse, un tunnel creusé dans le rocher continue le pont. Sur la colline est un café qu’anime le mouvement du fleuve; tes harmonies militaires s’y marient aux gais aspects de la nature.
A Pesth, les maisons sont de création récente et de dimensions énormes. A Bude, elles sont mesquines; mais s’étagent de la forteresse au fleuve d'une façon presque orientale. Les rues de ce quartier, rapides, étroites et sales, ont des allures de torrents à sec et des habitants d’espèces variées. Les porcs, fort en honneur, y semblent de la famille et vont d’une maison à l’autre avec intimité. Ils prennent le haut du pavé avec une effronterie ignorée de nos espèces porcines, le museau en l'air, avec de petits yeux enfoncés et agressifs, la queue conquérante et joyeusement recoquillée.
En échange, les soldats croates qui se croisent avec eux portent des moustaches droites et cirées qu’on prendrait pour des queues de rat.
La grande rue qui avoisine le palais est spacieuse, ornée de trottoirs, de grilles, de maisons enterrasses et de pavés qui livrent passage à une luxuriante végétation.
Parallèlement au fleuve, s’étend un faubourg interminable de guinguettes, de salles de danse et de restaurants folâtres. On s’y aventure dans la poussière que soulève le vent du lac Balaton. Ce faubourg est sillonné d’attelages caractéristiques; des troupes de tsiganes et de paysans v arrivent de l’intérieur au galop de leurs chevaux, étendus sur des feuilles de maïs, dans des chariots en forme de corbeilles. A l’arrière s’accroche une toile en manière de tente; à cette toile sont suspendus des paniers de fruits, de légumes et de volailles.
Dans ces familles se retrouve le vrai type des enfants de la Steppe. Les femmes, bien inférieures aux hommes comme tournure et comme traits, recherchent les teintes heurtées et les tons criards. Le jaune, le vert, les bleus osés, les rouges cuisants se livrent bataille en leur mise bariolée. Mais si elles aiment les couleurs vives, elles 11e craignent pas la peine, courent nu-pieds, affrontent des poids énormes, charrient la pierre, portent le bois, gâchent le plâtre, badigeonnent les maisons. Les hommes portent le chapeau à larges bords, deux nattes de cheveux le long des joues, le gilet de peau de mouton , l’ample caleçon de toile et la botte ferrée. Ils ont le nez épaté, les