CHAPITRE PREMIER
« Nos Roys... ont recogneu qu'il estoit plus aisé d’entretenir deux Religions en paix, que d'en conserver une en guerre, et que telle désunion de foy ne préjudiçoit point à l’union généralet, »
IT. — Mais l'espritavide de Crucé ne s’est pas nourri seulement des leçons que lui donnaient les grands épisodes de la vie politique de la France. Il a cherché plus loin ; il a pris aussi en pitié son état social et économique. A d’incessants indices, son livre nous apprend que c’est le souvenir ou l'observation qui lui dictent telles des opinions qu’il professe en matière de finances, d'agriculture, d'industrie, de commerce.
L’anarchie que la régence voit sortir des luttes intestines rappelle les désordres que le règne précédent avait vu succéder aux dissensions religieuses. Et pour la combattre, Crucé songe aux multiples procédés de l’adroite politique d'Henri IV et de Sully, qui deviennent ses guides, plus ou moins avoués. Ses arguments ne sont que les appréciations qu'il porte sur ces essais de la veille, ou que les perfectionnements que leur imparfaite réussite lui suggère.
Henri IV et Sully avaient eu la belle ambition de refaire une vie prospère dans une France pacifiée. Ils avaient commencé d’y réussir parce qu'ils avaient déjà franchement reconnu les maux dont soufraient toutes les institutions. La situation financière était lamentable à la suite d'immenses dépenses et de non moins grands gaspillages. Et les métaux précieux que jetaient sur l'Europe l'Amérique et le Pérou étaient la cause d’une véritable révolution monétaire *. Dans les campagnes dévastées, que les gen- tilshommes continuaient de pressurer, les paysans se soulevaient. « Quasi tous les villages estoient inhabitez et déserts ? » avouait
(1) Le N.-C., p. 58-50.
(2) V. Levasseur, Histoire du commerce de la France. Paris, A. Rousseau, tort, t. [, p. 219-230.
(3) Cité par Levasseur, Hisioire des classes ouvrières el de l’industrie en France avant 1789. Paris, A. Rousseau, 2° édit. 1901, t. Il, p. 151.
le roi lui-même en 1595. L'industrie était languissante et l’importation étrangère la ruinait chaque jour davantage... « Pour exemple de ce mal, déclaraient les notables, en leur assemblée de 1596, il est congneu que l’on faisait avant les troubles quatre fois plus de manufactures de draps de laine qu'à présent... Les Anglais font apporter en ce royaume telle abondance de leurs manufactures de toutes sortes qu’ils en remplissent le pays, jusqu’à leurs vieux chapeaux, bottes et savates, qu'ils font porter en Picardie et Normandie à pleins vaisseaux, au grand mépris des François ! ». Le grand commerce, enfin, presque épuisé, n’osait risquer ses dernières chances sur des mers dont la maitrise appartenait aux pirates barbaresques. c
Des réformes furent opérées. Leur valeur, appréciée par Crucé, est l’origine de bien des vues contenues dans son ouvrage.
IT. — C'est ainsi que, pour rétablir l’équibre budgétaire, Sully pensa trouver une source de revenus dans un droit annuel, — Ja Paulette — au paiement duquel fut subordonnée la liberté de transmettre la propriété des charges. C'était la’ vénalité des offices reconnue et sanctionnée. Crucé déplore cette mesure et. plus encore ce qui la rend nécessaire : « .… Aujourd’huy que la vénalité des offices est partout introduicte, on a beau avoir des perfections, qui n’a de largent ne parviendra jamais aux dignitez publiquement. C’est un malheur que les guerres ont amené, car elles ont réduit beaucoup de Princes à ceste nécessité de mettre en vente ce qui appartenoit à la vertu ?
Il est encore une autre répartition des Ébee qui le on davantage, car elle blesse, à la fois, sa raison d'homme et sa dignité de religieux : c’est celle des bénéfices ecclésiastiques : revenus énormes pour les titulaires, « portion congrue » pour les desservants Ÿ. Et il proteste avec esprit : « Quelle apparence y
(1) Poirson, Hisloire du règne de Henri IV, t. Il, p. 46. (2) Le N. C., p. 133-134.
(3) Le N. C., p. 147 et suiv,