CHAPITRE II
bituelle, il l'annonce en ces termes: « Je parleray donc icy indifféremment, comme si j’avois esté né en la république imaginaire de Platon, ou en la région de ses Idées! » . Ainsi nous est représenté le seul auteur ancien sur la doctrine duquel il porte un jugèment général. Sans doute, en dépit de ce dédain systématique, la République a-t-elle pu, dans une certaine mesure, préparer cependant le Nouveau Cynée. Crucé a compris Platon, puisqu’il l'a jugé avec justesse; il s’est arrêté devant ses idées. Mais le travail qu'elles ont pu faire en lui, en dehors de sa volonté ou peut-être même malgré elle, est indiscernable.
Partout ailleurs, Crucé ne tire vraiment de la philosophie et de l’histoire anciennes que de simples « exemples », semblables à ceux qu’il emprunte pareillement à la philosophie et à l’histoire récentes. La seule différence est qu'il n’indique pas ses sources actuelles, au lieu que, plus confiant dans leur autorité, il cite volontiers les auteurs d'autrefois.
A. propos de l'éducation, ici il nous déclare qu'Aristote con-. seille l’enseignement des « arts libéraux? » ; là, il note l’importance d’une prudente discipline #, et son conseiller, cette fois, est peut-être Montaigne, qui disait des enfants : « Mon opinion est de les acheminer tousjours aux meilleures choses et plus profitables, et qu’on ne doit s'appliquer aucunement à ces légières divinations et prognostiques que nous prenons des mouvemens de leur enfance ».
Et semblablement, dans ses allusions aux événements du passé, il cite tour à tour César ou Pline 6, et, d’une façon plus obscure, « les Histoires? », qui viennent de lui raconter les faits contemporains.
(1) Le N. C., p. 62.
(2)Le NC) p. 186.
(3) Le.N. C.p, 184.
(4) Essais, Op. cit., t. I, ch. xxvi, p. 104. (5) Ze:N.C., p. 66...
(6) Le N. C., p. 40.
GÉLeN EC \p 77:
Ces échantillons d’un procédé constamment renouvelé ! suffisent à nous montrer qu’il ne s’agit jamais ici que d’une influence ou très générale ou très secondaire.
II. — Le but essentiel de son œuvre, qui est d'établir les moyens d’une paix générale, ferait supposer que Crucé a cherché sa véritable documentation dans les pacifistes, plus ou moins convaincus, qui l'ont précédé. Or, c’est d’eux que l'on peut dire avec le plus de certitude, qu’ils n’ont été ‘pour lui que des précurseurs et non des inspirateurs.
Depuis la plus lointaine antiquité des aspirations, et même des réalisations, avaient poursuivi cette forme spéciale d’un bonheur terrestre toujours espéré : la paix.
En Grèce, en Egypte, en Chaldée, la possibilité fut envisagée d'appliquer l'arbitrage à certaines querelles intérieures, sinon à la guerre?. Le prophète Michée annonce, en 750 avant J.-C., qu'à la venue du Sauveur, les nations « forgeront leurs épées en hoyaux et leurs hallebardes en serpes; une nation ne lèvera plus lépée contre l’autre, et elles ne s’adonneront plus à faire la guerre? ». Et Isaïe reprend dans les mêmes termes la même prophétie *. |
À Rome, l'institution des recuperaiores nous met en présence de jurys chargés de régler les différends entre les ressortissants de nations étrangères; c’est le premier embryon de la prêture pérégime ÿ.
Au Moyen Age, Innocent II déclare que le Pape est le souverain médiateur sur terre.
(1) Par ex. Le N. C., p. 44 (Lycurgue), 178 (Socrate, Caton), etc.
(2) V, Mérignhac. Trailé théorique et pralique de l'arbitrage international. Paris, L. Larose 18095, p. 18-22. — V. Hérodote, 1. V, sect. 83.
(3) Michée, ch. 1v, v, 3.
(4) Isaïe, ch. 11, v. 4. — Cf. Balch, L’évolulion de l'arbitrage international (A la mémoire d'Eméric Crucé), Allen, Lane et Scott, Philadelphie, 1908.
(5) Girard, Manuel élémentaire de droit romain, 5° édit., Paris, À. Rous- Seau, 1911, P. 114.
(6) Registr. de negotio imperii, Epistola CLXXXV,