CHAPITRE Il
L'organisation même de la féodalité incite les vassaux à faire leur suzerain juge de leurs discussions, et, en dépit du paradoxe apparent, les arbitrages particuliers sont fréquents au xmi* siècle. La seule Italie n’en compte pas moins d’une centaine. Leur nombre va diminuant au cours des xiv° et xv® siècles jusqu’à devenir presque nul dans les siècles qui suivent?. Mais ces siècles connaissent, en revanche, quelques cas d’ententes internationales.
Aux termes d’un accord conclu en 1310, Philippe le Bel et Frédéric IT décident de trancher par l'arbitrage les désaccords qui pourraient éventuellement survenir entre la France et l’Allemagne.
En 1464, le roi de Bohème demande à Louis XI d’entreprendre l’organisation d’un tribunal des rois qui déciderait définitivement de lindépendance des états: Le projet échoue, mais il sera repris en 1524.
En 1516, au lendemain de Marignan, les cantons suisses reconnaissent le principe de l'arbitrage entre eux et la France.
Quelques années auparavant, Laurent de Médicis avait conçu le rêve, plus vaste déjà, d'un équilibre perpétuel entre les cinq grands états italiens : Florence, Naples, Milan, Rome et Venise?.
Or, de toute cette histoire, Crucé n’a rien voulu connaître que son existence même,.dont deux témoignages lui suffisent. Les premières pages de son livre s'ouvrent sur cette déclaration : « On propose icy une chose non seulement possible, mais aussi de laquelle les anciens ont eu l’expérience. Soubs l'empire d’Auguste toutes les nations estoient pacifiées. Et du règne de François premier on a veu fleurir la paix quelques années par toute l’Europe ‘». Voilà le seul et fragile appui qu’il ait demandé au passé. |
(1) Mérignhac, Op. cit., p. 38.
[2) Loc. cit., p. 38.
(3) V. Vesnitch, Rev. d'hist. diplomaliq. 1911, p. 55. (4) Le N. C., Préface, p. viri-1x. — V. aussi p. 72.
D'ailleurs, que lui eussent appris des époques dont les incertaines expériences étaient purement empiriques ? Sa construction est entièrement originale, parce qu’aussi bien elle est la première construction qui mérite vraiment ce nom.
Les périodes écoulées avaient cependant connu aussi, à côté des praticiens politiques, quelques philosophes, théoriciens du pacifisme et de l’arbitrage. Mais, cette fois, il n’eut trouvé dans leurs discours ou que des rêves ou que des procédés périmés. Et si l'on comprend que Crucé n'ait fait qu'une brève allusion aux faits, on comprend mieux encore qu'il n'ait jamais invoqué les doctrines qu’imaginèrent tour à tour Gerohus, Saint Thomas d'Aquin, Dante, Engelbert d’Aimont, Honoré Bonet, Christine de Pisan, John Colet, Erasme, Thomas Morus, Philippe de Leillustris.
Toutefois, il est un nom qu'il faut mettre à part: c’est celui de Pierre Dubois, dont l’œuvre est plus positive et plus . cohérente. Et, sans doute, sont-ce ces caractères généraux, proches de ceux du Nouveau Cynée, qui font affirmer à M. Vesnitch que Crucé « procède très nettement » de Dubois!. En réalité, cette similitude est toute superficielle, et la Summaria brevis et compendiosa doctrina felicis expeditionis et abreviationis guerrarum ac litium regn: Francorum, pas plus que le De Recuperatione terræ Sanctæ n’offrent des combinaisons que Crucé n’aurait fait que reprendre ou que compléter.
L'époque même à laquelle vivait Dubois doit nous préparer à trouver en lui une mentalité toute différente de celle de Crucé ; c’est ce que ses aspirations viennent entièrement confirmer.
Il écrit sous Philippe le Bel, c’est-à-dire au moment où la France achève de conquérir sa prépondérance et commence d’en attendre tous les avantages. Son désir de réaliser la justice internationale est le désir de réaliser l’idée qu’on pouvait avoir alors de la justice internationale. Il n’est pas question de nations en
{1} Rev. d’hist. diplomalig., 1911, p. 25.