CHAPITRE II
texte primitif. Seules quelques minimes suppressions savent alléger celui-ci, sans modifier en rien son sens non plus que sa portée.
Or, si Crucé fait un grand crédit à Malestroict, puisqu'il le discute pendant plus de vingt pages !, c'est moins à l’opinion de ce dernier qu’à l'opinion de Bodin, qu'ici encore, il s'attache, Si Malestroict a fait deux. « paradoxes », c’est Bodin, dans la réponse quil leur adresse — laquelle est précédée de leur exposé origi- ‘nal? — qui démontre leur caractère effectivement paradoxal. Citer Malestroict, c’est encore citer Bodin ; connaître Malestroict, ce n'est que mieux connaître Bodin. Et la critique que Crucé fait de Malestroict témoigne que c’est, en réalité, au jugement de Bodin qu'il prête de l’importance. Il écrit, par exemple: « Sa première proposition, laquelle il suppose comme indubitable, et que Bodin mesmes luy accorde inconsidérément, est fausse *. »
Crucé a considéré deux opinions; il n’a été Le disciple que d’un seul maître. Mais, n’a-t-il fait vraiment que le reproduire ; n'est-il qu’un Botero plus asservi encore ; son livre, si personnel dans deux de ses parties, n'est-il, dans sa troisième, que le livre d’un autre ? Une telle appréciation serait entièrement fausse. Crucé a gardé son indépendance d’esprit envers les théories de Bodin. Il a su les contredire parfois *, et lorsqu'il les a adoptées, c’est toujours avec un profond discernement. L'influence de Bodin sur Crucé est une heureuse communication qui s’est établie d’un penseur à un autre penseur. Reconnaissons la grandeur du talent de Crucé à ce qu'il ne s’est point laissé dominer par le talent, très grand, de Bodin.
(1) Le N. C:, p. 198-220.
(2) Discours de Jean Bodin sur le rehaussement el diminulion des monnoyes, tant d'or que d'argent, el le moyen d'y remédier : el responce aux Paradoxes de Monsieur de Malestroict. À Paris, chez Jacques du Puys, etc…., 1578, avec privilège du Roy.
CPEeNTSp.-201,
(4) V. supra, p. 51, et surtout, énfrd, p. 5g et suiv.
III. — Quoique les matières qui composent les Six livres de la République semmêlent souvent entre elles, il est assez facile de discerner celles qui furent vraiment inspiratrices du Nouveau Cynée. I semble qu’elles le deviennent de plus en plus fréquemment à mesure que se développe l'ouvrage de Bodin.
En principe, ses trois premiers livres, assez généraux, ne retiennent pas Crucé. Nous ne relevons pas, en effet, mille petits emprunts de détail, presque extérieurs à la doctrine elle-même. Le livre Ie" traite de l'individu et de l’état dans leurs droits et leurs devoirs respectifs. Le livre IIT s'occupe des grandes magistratures, des'« corps » et des « communautez » pour parler comme Bodin. Autant de questions étrangères. à celles qui préoccupent Crucé. On peut seulement relever dans ces pages ! un esprit de tolérance en matière religieuse, qui sera celui de Crucé *, et que Bodin devait professer avec d'autant plus de sincérité qu’il devait mieux se souvenir de n’avoir échappé aux massacreurs de la Saint-Barthélemy qu’en sautant par une fenêtre 3.
Une seule inspiration, — mais elle est capitale, — dérive de cette première moitié de la République : celle, précisément, de la meilleure forme de république, c’est-à-dire de la conception la plus parfaite de la souveraineté ; de la source la plus légitime du
pouvoir. Crucé expose, comme nous le verrons*, sous la
rubrique « gouvernement modéré 5 », une théorie très particulière et très remarquable, en raison des avantages qu'elle concilie et des principes, pleins de force, qu’elle combine. On la nommerait assez exactement le béralisme monarchique. K faut convenir que l’idée n’est pas de lui, malgré qu'il le laisse croire.
} La République, 1. I, ch. vu.
} Le N. C.. p. 5o et suiv.
(5) Le N. C., p. 86 et suiv.