CHAPITRE II
Elle appartient tout entière à Bodin qui consacre son livre II à lexposer !.
Après un examen des différentes variétés de régimes politiques — monarchies de toutes espèces, aristocraties, gouvernements populaires —, Bodin arrive à cette conviction qu'il faut concilier, en un juste équilibre, les tendances extrêmes. Le gouvernement du tyran? et le gouvernement du peuple doivent être également rejetés.
. C'est que le premier déforme et vicie le pouvoir normal et sain. Écoutez Bodin qui l'explique : « … La plus notable différence du Roy et du Tyran est que le Roy se conforme aux lois de nature et le tyran les foulle aux pieds. ; l’un fait tout ce qu'il pense servir aü bien public et tuition des sujets: l’autre ne fait rien que pour son profit particulier, vengeance ou plaisir ; Pun s'efforçe d'enrichir ses sujets par tous les moyens dont il se peut adviser : l’autre ne bastit sa maison que (de) la ruine d’iceux ; lun venge les injures du public et pardonne les siennes : l'autr venge cruellement ses injures et pardonne celles d’autruy ; l’un espargne lhonneur des femmes pudiques : l’autre triomphe de leur honte....; l’un s'efforce de maintenir les sujets en paix et union : l’autre y met tousjours division pour les ruiner les uns par les autres et s’engresser de confiscations .… ; l’un faitestat de l'amour de son peuple : l’autre de la peur *... »
Et écoutez maintenant Crucé dire, presque identiquement : « On cognoist... la différence entre le tyran et le Prince légitime. Cestuy-ci laisse jouïr ses subjects paisiblement de leurs possessions : que s'il en tire du profit, c’est pour subvenir aux nécessitez publiques, et non pas pour entretenir ses plaisirs. Il n’attente point surleur vie; il ne fait point bresche à leur hon-
(1) Cf. Lemaire, Les lois fondamentales de la monarchie française d'après les théoriciens de l'ancien régime. Th. Paris, 1907, À Fontemoing.
(2) « Le tyran est celuy qui de sa propre auctorité se fait Prince souverain » (Bodin, La République, L 1, ch. v, p. 218).
(3) La République, 1. I, ch.1iv, p. 212-213.
neur en la personne de leurs femmes. Le prince tyrannique se jouë de tout cela, et croit que sa félicité gist en la violence... Le tyran est plein de deffiance, voyant qu'il est hay justement des siens 1... »
Cependant, tandis que Bodin approuve le tyrannicide — «il n'appartient à homme vivant d’envahir la souveraineté et se faire maistre de ses compaignons….. Il mérite la mort ?» —, Crucé maintient l'unité de sa doctrine générale. Il déclare s'opposer à une pareille violence, en des termes qui conviennent à un pacifiste, et, peut-être mieux encore, à un ironiste : « … Il vaut mieux avoir une teste catarreuse que de n’en avoir point du tout... ; la tyrannie ne dispense pas les subjects de l’obéissance qu'ils doivent à leurs Souverains. Il faut en tel cas procéder par humbles remonstrances .... La guerre n’est pas un remède aux maladies d’estat, notamment celle qui s’entreprend contre som Souverain ?. »
Tout à l'opposé, le gouvernement populaire est également redouté de Bodin. Trop d'opinions contraires sy donnent carrière, engendrant une constante instabilité, « une licentieuse anarchie qui est pire que la plus forte tyrannie du monde # ». « Le vray naturel d’un peuple, poursuit-il, c’est d’avoir pleine liberté sans frein ny mors et que tous soyent égaux... sans faire estat ni estime de la noblesse, ni de sçavoir, ni de vertu quelconque (et de vouloir), comme dit Plutarque... que tout soit getté au sort, au poids, à la livre, sans respect ni faveur de personne Ÿ ». Crucé déclarera à son tour : « La tyrannie est fascheuse, je le confesse, mais la fureur et confusion populaire est encore plus à craindre, d’autant qu’ell a une cause permanente, à sçavoir l’humeur du peuple, variable, ignorant, cruel, amateur
(1) Le N. C.; p. 88-80.
(2) La République, liv. IL, ch. v, p. 210. G) Le N.C., p. 109-110.
(4) La République, Préface.
(5) La République, 1. II, ch. vu, p. 249.