CHAPITRE II 6I
ny magistrats qui en puissent avoir la raison..., car les édits ressemblent aux toiles des araignes, d'autant qu’il n'y a que les mousches qui s’y prennent, et les grosses bestes s’en jouent. Il n’y a donc moyen de nettoyer les Républiques de telle ordure que de les envoyer en guerre, qui est comme une médecine purgative et fort nécessaire pour chasser les humeurs corrompus du corps universel de la République!. » Ici encore, Crucé ne laisse pas que de trouver cette « médecine » un peu violente, et il lui en préfère une autre, plus douce : « Eu une ville, on voit un tas de fainéans nécessiteux, qui ne sçachans que faire, cherchent des querelles... pour piller, massacrer et mettre tout en confusion. Pour obvier à ce mal, il est besoing de renouveller l'ancienne coustume des Athéniens et Œgyptiens, qui faisoient rendre compte à un chacun de sa vie, et punissoient ceux qui demeuroïient sans rien faire?. » Issus de prémisses aussi divergentes, les conclusions de Bodin et celles de Crucé sont radicalementantinomiques.
Pour Bodin, la guerre est toujours une éventualité, un risque normal et lécitime : « Ceux-là s’abusent grandement qui pensent que le seul but de la guerre soit la paix*. » Il faut fortiñier les villes * et conclure de solides alliances*. Pour Crucé, la guerre est le grand fléau qu'il faut combattre ; la paix, la grande ambition qu’il faut poursuivre : « Quand vous auriez subjugué tout le monde, dit-il aux Monarques, ce qui n’est jamais arrivé à personne, et jamais n’arrivera, en fin vous seriez contraincts de vous reposer, attendu que la guerre se fait pour avoir la paix. » Les traités, aussi bien que les fortifications, sont encore des pro-
(1) La République, 1. V, ch. v, p. 587. — V. aussi l. VI, ch:1, p. 644 et suiv. ï ‘
(2) Le N. C., p. 28.
(3) La République, 1. V, ch. v, p. 588. ;
(4) La République, I. V, ch. v : « S’il est bon. fortifier les villes».
(5) La République, 1. V, ch. vi: « De la seureté et droits des alliances et traitez entre les Princes ».
(6) Le N. C., p. 83.
cédés de guerre, et qui, par conséquent, ne contiennent pas la vraie sécurité. Que les Princes « se fortifient d'alliance tant qu'ils voudront, qu'ils bastissent des citadelles et s’arment de tous costez, ils auront tousjours dequoy craindre, s’ils ne conspirent unanimement à une concorde générale! ». Et, pour Crucé, le maintien de cette « concorde générale » se trouve dans l'établissement de l'arbitrage international ?.
Combien Bodin était loin de partager ces vues aventureuses. Tout au plus, reconnaît-il la possibilité de arbitrage privé* ; mais l'arbitrage international lui semble dangereux, et cela pour des raisons assez inattendues, à savoir que la vue des Souverains diminuera l'opinion qu’on se fait d'eux. C’est ainsi, nous raconte-t-il, que Louis XI étant venu juger un différend entre le roi de Navarre et le roi de Castille, les Espagnols se moquèrent de lui, disant qu’il « semblait quelque pélerin Sainct Jacques, avec son chapeau gras bordé d'images et sa jaquette de drap tanné * ». Une pareille mésaventure discrédite évidemment l'arbitrage : « Les Princes, conclut Bodin, ne doibvent pas faire mestier d’être juges °. »
Les conceptions internationales de Crucé diffèrent de tous points, comme on le voit, de celles de Bodin, et c’est ici surtout qu'il convient de remarquer lindépendance qu'il sut garder envers celui dont, à d’autres instants, il ressentit toute la séduction. C’est bien indépendance qu'il faut dire, et non pas ignorance. Le parallélisme, souvent absolu, des deux démonstrations témoigne que Crucé réfute Bodin beaucoup plutôt qu’il ne le néglige. C’est une nouvelle preuve que, dans ce domaine, ses idées lui sont essentiellement personnelles et constituent, pour ainsi dire, l’assise inébranlable de toute sa doctrine.
QG) Le N.C., p.74. — V. aussi, p. 10.
(2) Le N. C., p. 6o.
(3) La République, 1. IV, ch. vu, p. 469-470. (4) La République, 1. IV, ch. vi, p. 461.
(5) La République, 1. IV, ch. vr, p. 462.