‹ Un Plan de Paix Générale et de Liberté du Commerce au XVIIe SiècleChapitre 66 sur 99 · CHAPITRE PREMIER Les économistes · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Les économistes

Si l'on songe que Crucé a écrit son livre plus d’un siècle avant que les fondateurs immédiats de l’économie politique aient su ériger celle-ci en science indépendante !, comment ne pas admirer l’étonnante précocité de ses idées ? Et si l’on constate que ses vues dépassent souvent les leurs en ampleur, comment ne pas en pressentir la valeur ?

Deux grands caractères définissent, nous le savons, les convictions économiques de Crucé : il a la compréhension de forces productrices multiples et il place sa confiance dans la liberté commerciale.

IL. — Il dépasse les mercantilistes qui ne voient de richesse que dans l'or et l’argent et qui disent la meilleure organisation du commerce extérieur celle qui doiten procurer les plus grandes masses. |

Il dépasse même les physiocrates qui commencent à distinguer la source de la richesse du simple signe de la richesse, mais qui ne découvrent la première que dans la seule agriculture et pour lesquels la liberté du commerce n’est intéressante que parce qu'elle est la liberté du commerce des grains.

Chose curieuse, si l’on voulait trouver des points de contact entre Crucé et les physiocrates, il les faudrait chercher non point

(1) Gide et Rist, Hisi. des doctrines économiques depuis les physiocraies jusqu'à nos jours, 2° édit. Paris, Librairie de la société du Recueil Sirey, 1913, p. 2-3.

dans le domaine économique, mais beaucoup plutôt dans le domaine politique. C’est ainsi que l’on constaterait que le « bon despote » de ceux-ci ressemble étonnamment à l’autocrate consciencieux de celui-là ! et que lés vues empreintes du pacifisme le plus immodéré ne sont pas signées du nom de Crucé. C'est l'abbé Baudeau qui a écrit: « Un préjugé fatal, mais presque universel, a fait confondre les idées d’étranger et d’ennemi... On a regardé les nations comme nécessairement constituées dans un état de guerre l’une contre l’autre : on a, pour ainsi dire, sanctifié ce préjugé malheureux ; on en à fait une vertu sous le nom de patriotisme ?. »

Il nous paraîtrait cependant bien difficile, quoi qu’en pensent MM. Léon Say et Joseph Chailley *, de trouver chez Crucé une parenté véritable avec les physiocrates, de voir en lui, comme ils le disent, le précurseur d’un Gournay. Nous ne devons pas craindre, au contraire, de rapprocher son nom d’un nom autrement retentissant, celui d'Adam Smith.

Adam Smith est le premier économiste chez qui se retrouvent concurremment, et avec une semblable orientation, l’affirmation de sources de richesses multiples et l'appel au libre-échange intégral. Un siècle et demi avant lui, Crucé a modestement émondé la voie dans laquelle Smith devait glorieusement s’engager ; et il n’y a pas de paradoxe à affirmer que dans le Nouveau Cynée se trouve un avant-prôpos des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations *.

IT. — Sans doute, d’autres rapprochements encore pourraient être faits à l’occasion de l’une ou de l’autre de ces deux grandes

(1) V. Weulersse, Le mouvement physiocralique en France, 1756-1770, 2 vol. Paris, F, Alcan 1910, t. Il, p. 48-76.

(2) Première introduction à la philosoph. économiq., dans : Principaux économistes anciens, Paris, de Guillaumin, 1846, t. Il, p. 808.

(3) Nouveau dictionnaire d'économ poliliq. ,; Paris, Guillaumin et Ci‘ 1802, ENNENDeAI00

(4) Tlraduct. G. Garnier, précédée d’une notice biographiq. de Blanqui, 2 vol. Paris, Guillaumin, 1843.

Page 1