CHAPITRE PREMIER
du commerce extérieur y est exaltée dans des phrases catégoriques, telle celle-ci, par exemple : « Bien loin que la défense des marchandises étrangères ait bien tourné pour le commerce, au contraire c’est c’est ce qui le ruine !. »
D’autres œuvres partagent ou développent ces vues. Ce sont, en 1692, les Réflexions sur les liaisons de la France avec la Hollande à cause du commerce. Ce sont surtout, vers 1693, les Aventures de Télémaqué de Fénelon ?, et plus tard, vers 1711, ses fameux Plans de gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse pour étre proposés au duc de Bourgogne.
Avec le xvir° siècle, les idées libre-échangistes vont trouver des adeptes multiples. Nous ne saurions prétendre les énumérer, non plus que répéter les affirmations successives d’une même doctrine. Rappelons seulement les noms du duc de Bourgogne, de Boulainvilliers, de Pabbé Desfontaines, de Montesquieu luimême ?. C’est avec eux que s'achève l’ère des précurseurs du libre-échange, c’est-à-dire la période des exposés doctrinaux, plus ou moins pénétrants, mais toujours généraux. On n'a fait que répéter Crucé, que concevoir et que réclamer la plus grande liberté possible du commerce extérieur.
C’est à ce moment que les idées de Crucé vont être adoptées par ceux qui seront les fondateurs immédiats du libre-échange. S'ils accentuent sa conception, ils la consacrent plus encore. Des affirmations, ils passent aux réalisations ; dés vœux, à leur mise en œuvre., Ils pressent de plus près l'idée ; ils cherchent à la rendre vivante, puisque, au dire même de Crucé, elle est essentiellement viable.
Ces préoccupations plus minutiéuses, mais directement issues du projet de Crucé, se répartissent bientôt, ainsi que l'a établi M. Vignes, en trois grands courants.
(1) P. 16, V. Vignes, Op. cit., p. 256-257.
(2) Livre X.
(3) V. Vignes, Op. cil., p. 206-297.
Le premier, avec Claude Dupin !, puis Herbert ?, est le plus modéré : il ne réclame le libre-échange que comme un remède, lorsque le pays est menacé de disette ou que les prix y sont trop élevés.
Le second, très accentué au contraire, a pour défenseurs le marquis d’Argenson? et un certain nombre de physiocrates* : c’est le libre-échange absolu et même unilatéral, réclamé, dit-on, . par l'intérêt du public, qui veut le bon marché des produits et qui ne peut l'obtenir que par là.
Le troisième, enfin, est intermédiaire entre les deux premiers : c'est le libre-échange sous condition de réciprocité, tel que le formule le marquis de Mirabeau i. ;
Si, de ces trois courants, on cherche quel est celui qui a le mieux réalisé la pensée de Crucé, et qui, par conséquent, trouve le plus certainement en lui son précurseur, il semble, à première vue, que ce soit le second. Son extrêmisme le rapproche particulièrement du libéralisme assez radical que Crucé réclamait en faveur du commerce. Cependant, à y regarder de plus près, il apparaît que les formules de Crucé, pour absolues qu’elles soient, se prêtent mal à exprimer une prétention si tendancieuse et si riche de dangers. Sans doute, il n’a pas prévu et diversifié ces lointains modes d'application; il ne pouvait, dès l’abord, les entrevoir, et encore moins les réglementer; mais s'il les eût envisagés, il faut croire que c’est dans la solution moyenne qu'il se fût complu. Crucé aime des conceptions modérées, qui préviennent les excès; son livre en fait foi à
(1) Mémoire sur les bleds, 1748.
(2) Essai sur la police générale des grains, 1755.
(3) Mémoire à composer pour délibérer par le pour el conire, el décider que la France devrail laisser l'entrée el la sortie libres dans le royaume de toutes marchandises nalionales et étrangères, sans prendre aucuns droils royaux..., . 1742. — V. aussi, Considéralions sur le gouvernement ancien el présent de la
France, 1765.
(4) V. Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours, Le Trosne, Turgot, Condorcet, Le Moine de Belle-Isle. —Cf. Vignes, Op. cil., p. 302.
(5) L’ami des hommes, 1756, III° partie.