‹ Un Plan de Paix Générale et de Liberté du Commerce au XVIIe SiècleChapitre 78 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Depuis que les théoriciens se sont assurés que les besoins sociaux et les besoins économiques sont intimement liés, ils ont donné cette conclusion malheureuse à cette heureuse observation, qu'il faut préférer ou les uns ou les autres. Ils ont, dans l’un et l’autre cas, adopté une doctrine unique, ne retenant qu’une seule nécessité et s’efforçant, par ailleurs, mais en vain, d'assurer que la seconde n’en serait pas moins satisfaite. C’est ainsi que les socialistes ont prôné l'intervention pour réaliser l'amélioration sociale et ont affirmé subsidiairement qu’elle était également favorable à la prospérité économique. Et c’est ainsi, qu’à l'inverse, les libéraux ont défendu la libre concurrence afin d'obtenir la prospérité économique, et ont affirmé subsidiairement qu'elle ne nuisait en rien à un heureux état social.

Crucé n’a pas eu cet esprit de parti. Il a compris la supériorité des solutions moyennes, qui sont d’elles-mêmes en état d’équilibre. Il n’a pas cru qu'il y ait de contradiction à être, à la fois, libéral dans le domaine où la liberté est avérément la méthode la plus fructueuse, et interventionniste dans le domaine où la réglementation apporte d'évidentes améliorations. Cette vue souple et avisée ne peut être retenue que comme un mérite. ;

On ne saurait comprendre la critique que si elle s'adresse à la réalisation de cette vue. Crucé, convaincu qu’un mélange s’imposait de liberté et de réglementation, a-t-il su effectuer ce mélange à la proportion voulue ? Et l’on conçoit que certains le puissent accuser d’un trop grand libéralisme, comme d’autres, d’un trop fréquent interventionnisme. Mais, en somme, ne fautil pas lui donner raison, en pratique comme en théorie ? Sa distinction est d’une sûreté remarquable : action individuelle sur le terrain économique, en matière de commerce par exemple, ou, tout au plus, coopératisme, comme en matière industrielle, parce que là c’est l'intérêt personnel qui est le plus grand stimulant et l'initiative privée qui est la plus sûre inspiratrice ; action gouvernementale, au contraire, sur le terrain social, parce que là précisément l'intérêt personnel s’affaiblissant, l'initiative pri-

vée disparait. Sans doute, l'amplitude donnée au pouvoir central, et que résume son institution absorbante de Îa censure, est-elle exagérée. C’est alors seulement que sa doctrine nous paraît forcée.. Mais il faut se souvenir de l'époque à laquelle écrit Crucé : l’absolutisme monarchique s'établit définitivement sur les ruines de la féodalité ; il remplace mille souverainetés remuantes et tyranniques par une souveraineté unique, stable et puissante. On se rappelle les abus des seigneurs et l’on attend les bienfaits du Prince. Ne faut-il pas alors, plutôt que de reprocher à Crucé d’avoir participé à cet espoir, admirer que sa clairvoyante indépendance lui ait conseillé de n’y pas céder davantage ? IL a pu avoir quelques défaillances de détail dans l'application de sa doctrine, de même qu'il a eu des insuffisances dans son édification ; mais, ne suffit-il pas à sa gloire qu’on puisse dire de lui, qui n'est pas même un économiste, qu’à un certain égard il a eu des vues économiques plus lointaines que celles d'Adam Smith ?

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