CHAPITRE II
comme celles de Voltaire, il n’est pas de qualification qui, traduisant mieux ces deux caractères d’ardeur et d’irréalisme, peigne plus exactement le bon abbé que celle dont le définit M. de Beaufort : il est « un révolutionnaire de l’espèce inoffensive! ».
C'est l'année même du traité d’Utrecht, 1713, par lequel'se termine la guerre de succession d’Espagne, que paraît le premier projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre. Secrétaire de l’abbé de Polignac, qui est un des négociateurs français, les événements müûrissent son dessein antérieur, en même temps qu'ils l’obligent, puisqu'il y est directement mêlé, à une nécessaire réserve ; et sa première édition, composée de deux volumes, paraît sans titre et sans nom d’auteur.
L'ouvrage, en trois volumes, qui voit le jour en 1717 venge avec usure cet impatient silence. Il porte : Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle entre les souverains chrestiens, pour maïntenir toujours le commerce libre entre les nations, pour affermir beaucoup davantage les maisons souveraines sur le trône. Proposé autrefois par Henry le Grand, roy de France, agréé par la reine: Elisabeth, par Jacques T, roi d'Angleterre, son successeur, et par la plupart des autres potentats d'Europe. Eclairci par M. l'abbé de Saint-Pierre, de l’Académie françoise, cy-devant premier Aumônier de Madame®.
En 1728, parait en un seul volume, un résumé du grand ouvrage: Abrégé du projet de paix universelle, inventé par le roi Henri le Grand, approuvé par la reine Elisabeth, par le roi Jacques, son successeur, par les républiques et par divers autres polentats.
Ainsi, le plan de l'abbé de Saint-Pierre se renoue au dessein . d'Henri IV, c’est-à-dire, pour préférer l’histoire à la légende, au projet de Sully, et, pour préférer le maître au disciple, à la construction même de Crucé. L'influence, ainsi présentée de ce
(1) Rev. d'hisl. diplomaliq., 1902, p. 358.
(2) À Utrecht, chez Antoine Schouten, marchand oem (3) 1 vol. in-8.
dernier, n’est pas immédiate; elle n’en serait pas moins réelle. Mais, au fond, elle. paraît être beaucoup plus directe.
À plusieurs reprises, l'abbé de Saint-Pierre est en opposition avec Sully et se retrouve d'accord avec Crucé. D'abord, si, comme Sully, il affirme ne poursuivre la paix qu’ « entre les souverains chrestiens », sa sollicitude s'étend bientôt plus loin ; il déclare : L'union européenne doit « étendre le champ de son action et tâcher de procurer èn Asie une société permanente semblable à celle d'Europe pour y entretenir la paix... » Et l'on se souvient que le plan de Crucé possédait cetté ampleur.
De même, le titre de son grand ouvrage associe, dans un rapprochement très caractéristique, la perpétuité de la paix et la liberté du commerce : ce sont presque les formules mêmes qu'avaient employées Crucé ?.
De même encore, l'abbé de Saint-Pierre n’ajourne pas, comme le fait Sully, l'établissement de la paix au lendemain d'une guerre ou même de deux guerres victorieuses ; il en veut, comme - Crucé, la réalisation immédiate.
Enfin, les détails proprement dits d'organisation internationale ressemblent considérablement à ceux qu'avait arrêtés Crucé. Il suffit, pour l’apercevoir, d’en rapporter les grandes lignes.
La ligue européenne est composée de dix-neuf puissances, figurant dans l’ordre suivant : Roi de France, empereur d’Allemagne, roi d'Espagne, empereur de Russie, roi de Grande- Bretagne, république de Hollande, roi de Danemark, roi de
Suède, roi de Pologne, roi de Portugal, souverain de Rome, roi.
de Prusse, électeur de Bavière, électeur Palatin, les Suisses, les
électeurs ecclésiastiques, la république de Venise, le roi de Naples et le roi de Sardaigne. Les puissances alliées renoncent au droit
de faire la guerre les unes contre les autres et décident de la remplacer par larbitrage de l'assemblée générale, qui pourrait être tenue
(1) Cité par Nys, ZE. de droit internalional et .de droit polilique, p. 303. (2) V. supra, p. 74 et suiv.
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