CHAPITRE Il
par ses conclusions, à celle de Crucé. Comme lui, il s'efforce, d’abord, de rechercher quelles sont les causes de la guerre ; elles ressemblent singulièrement à celles que Crucé avait déjà énoncées, telles, en particulier, « les jalousies causées par des cessions forcées plus ou moins récentes » ou encore « la haine et les préjugés religieux! ». Crucé, affirmant que ces causes sont injustifiées, disait qu’il suffit de ne pas les vouloir pour que la guerre n’existe pas. Bentham a plus de précision ; il veut une codification des lois d'équité, qui aboutira à montrer l’inanité de la guerre. Mais, comme Crucé, qui voulait non seulement établir la paix, mais encore la rendre perpétuelle et qui, dans ce but, édifiait son plan d’entente internationale, Bentham sent que son premrier procédé est insuffisant, et c’est alors qu’il y surajoute son ‘projet de paix universelle.
Il repose sur deux. propositions fondamentales : la réduction des armements, parce qu’ils tendent à la guerre ; l'émancipation des colonies, parce que l'existence de celles-ci crée des gènes ou des rivalités commerciales, qui conduisent aussi à la guerre. Estil besoin de souligner combien les idées profondes de Bentham sont, en tout cela, voisines de celles de Crucé ?
Un tribunal international sera alors fondé pour trancher les différends qui surviendraient.
C’est dans l'organisation des sanctions que Bentham témoigne de ia plus grande originalité et qu'il dépasse Crucé, moins, d’ailleurs, parce que sa clairvoyance est plus grande, que parce que son siècle est plus avancé. Le dernier moyen de coercition sera toujours l'intervention internationale armée; mais, le premier sera la mise au ban de l’Europe de la nation récalcitrante- Et Bentham déclare que ce moyen pourrait presque toujours suffire, si l’on faisait, par la presse en particulier, une large démonstration de l’injustice de la cause. L'opinion publique prenant parti, les nationaux se refuseraient très certainement à suivre le
“(r) V. Wheaton, Op. cit.,t;1, p. 307:
gouvernement qui voudrait les enträiner dans une guerre injuste. Bentham invoque un exemgle antérieur, celui du roi de Suède attaquant la Russie en 1788 et devant arrêter son entreprise, parce que son armée ne le soutient pas !.
IV. — Puis c’est Kant qui, en 1795, propose un projet de paix perpétuelle ?. Sa construction, semblable au fond à celles de ses devanciers, se diversifie davantage dans ses détails. Kant affirme, en particulier, que le groupement international ne peut être composé que d'états libres, de républiques, parce que c’est
f seulement alors que la volonté nationale, et non plus la volonté
d’un souverain, s'affirme avec certitude. Si l’on doit à ce propos se rappeler l'importance qu’attachait Crucé à la forme libérale du gouvernement, il faut reconnaître cependant qu'il n'est plus qu'un précurseur lointain d'un pareil vœu.
Fichte devait reprendre ces idées3, mais il était destiné à demeurer un isolé au sein du large courant de nationalisme agressif dont Hegel fut le chef aimé et suivi!.
L'idée, cependant, se répand de plus en plus en Europe, sans beaucoup se diversifier du reste. On ne saurait citer tous les noms, plus ou moins marquants, parmi lesquels se détachent toutefois ceux de Cobden, de Laveleye, de Frédéric Passy, du Président Cleveland. Au reste, l'intérêt s’est transporté de la
théorie à la pratique, de la doctrine à la réalisation ; et c’est dans
les tentatives effectivement essayées, qu'il faut chercher un dernier contrôle de la doctrine internationale de Crucé.
(1) Wheaton, Op. eil.,t. I, p. 402.
(2) Projet de paix perpéluelle, essai philosophique par Emmanuel Kant. Traduit de l'allemand avec un nouveau supplément de l’auteur, Kônigsberg, 1796. — V. aussi sa Wélaphysique de jurisprudence, 1707. -
(3) Grundlage des Nalurrechis nach Principien der Wissenschaftslehre,
1797, Th. Il; S. 261-265.
(4) V. ses Eléments dela philosophie du droit. (5) V. Balch, Eméric Crucé, op. ci, p. 46-49.
Pb, Li L j À ;