CHAPITRE Il
B. — Réalisations pratiques
I. — Le monde n’a pas encore connu la réalisation d’une organisation pacifique vaste et durable. Les grands remaniements européens, ceux de 1648, tels qu'ils sont sortis des traités de
Westphalie, et ceux de 1815, tels qu’ils sont sortis du congrès de
Vienne, n'ont été que des trèves d'inspiration aussi guerrière que les guerres qu'ils achevaient. C’est que, même en 1815; on n'a fondé que des alliances particulières, et non un équilibre général. 7e
Il est fort remarquable de trouver cette impression chez Saint- Simon, qui écrivait en octobre 1814 : Un congrès est assemblé maintenant à Vienne. Pourra-t-il rétablir la paix en Europe ? Non, car on ne considérera pas les choses avec assez d'ampleur ; « de tous les côtés, l'intérêt particulier sera donné pour mesure de l'intérêt général! ». Et il ajoutait : « À toute réunion de peuples, comme à toute réunion d'hommes, il faut une organisation : hors de là, tout se décide par la force2. » Ne convient-il pas de rapprocher de ce jugement celui qui fut communément porté sur la conférence de la paix de 1919. Parce qu’elle s’est s'eflorcée d'organiser les prétentions nationales au sein d’un ordre international, elle est accusée de vivre dans le rêve et de ne point prendre conscience des nécessités particulières. Les hommes sont faits en telle sorte qu'ils ne voient que le mal des institutions qu'ils ont et qu'ils n'imaginent que le bien de celles qu'ils n'ont pas.
Cependant, des traités de Westphalie au congrès de Vienne, un progrès, ou du moins l'apparence d’un progrès s'était réalisée : aux traités se surajoute, en 1815, la Sainte-Alliance. Mais, ce n’est bien là, en effet, qu’une apparence : une idée encore trop
(1) De la réorganisation de la sociélé européenne, Œuvres, publiées par Enfantin, t. VI, p.r7r.
(2) Zbid., t: NI, ps 173.
étroite préside à son établissement. Peut-être Pempereur Alexandre eût il des vues vraiment larges, mais son esprit rêveur ne sut pas les rendre pratiquement viables et sous l'influence, exclusivement réaliste celle là, de Metternich, la Sainte-Alliance ne fut qu'une organisation défensive contre .la France et la révolution. Sous son apparence religieuse, on la dit, « il n'y avait en réalité qu’une ligue des rois contre les peuples ! ». Quelle réponse aux vœux profondément pacifiques et sincèrement libéraux d’un Crucé !
IL. — Et pourtant, s'il faut attendre plus de trois quarts de siècle une tentative vraiment proche de celle que réclamait Crucé, elle se fera jour enfin. « .… Pour bien commencer cest affaire, disait-il, il faudroit qu'un puissant Prince exhortast tous les autres à suivre le règlement susdict2... ». La mémoite de Nicolas IT ne passera pas, parce que, le premier, il a répondu à cet appel. C’est de son initiative que sortit la première conférence internationale de la paix, tenue à La Haye en 1899; c’est d’elle encore, fortifiée par la demande du Président des États-Unis d'Amérique, qu'est sortie la seconde conférence, tenue à La Haye en 1907.
Nous ne nous proposons point de rapporter ici les travaux accomplis par les plénipotentiaires des vingt-six puissances représentées à la première conférence et des quarante-quatre puissances représentées à la seconde. Qu'il nous suffise de considérer dans quelle mesure les premières réalisations de l’époque moderne ont ratifié ou ont démenti les projets de Crucé.
Les conférences se sont réunies avec des buts nombreux,
(1) Blanchet, Hisloire moderne de 1715 à 1815, 3° édit. Paris, Belin frères, 1905, p. 405.
(PIÉLENA CE pE220
(3) V. cependant la lettre, demeurée sans succès, de Napoléon III, proposant aux souverains la réunion d’un congrès européen pour « régler le présent et assurer l'avenir » (4 nov. 1863). Cité par Pradier-Fodéré. Le droit de la guerre el de la paix par Grotius, t. Il, p. 562, en note.
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