LE POÈTE DRAMATIQUE III
Nous avons essayé de montrer brièvement, en parlant des comédies, en quoi l'esthétique théâtrale de Coppée différait de celle des purs romantiques, avant tout épris d'exagération et d'antithèse. Lui, avons-nous indiqué, — et par le choix de ses sujets, et par la manière dont son action est conduite, — est plutôt, si l'on veut y regarder de près, un continuateur de Pierre Corneille que de Victor Hugo. Ce n'est pas dire qu'il ne se rattache pas, par quelques points, aux révolutionnaires de la scène, qui plantèrent le drapeau rouge sur la barricade à'Hernani. Comme les leurs, son vers est moderne; en ce qui touche le fond d'une œuvre, allant, par exemple, jusqu'au bout de son système, acceptant la déduction logique des situations difficiles qu'il a posées, il n'a plus aucun scrupule à les dénouer par un grand coup d'audace, à mettre face à face un père et son fils ennemis; et si, dans Severo, le père n'est pas tué par le fils qui le menace, dans Pour la Couronne, du moins, Michel Brancomir, — le traître Slave, — meurt de la propre main de
Constantin, son fils. Et celui-ci tue son père sur la scène.
Mais, même encore ici, la question se pose? — Peut-on rencontrer situation plus hardie et dans le théâtre de Victor-Hugo et dans celui de Dumas père? — On la voit dans Eschyle, quand Oreste tue Clytemnestre, sa mère; et les Erinnyes de la folie et du remords, qui poursuivent Constantin, ne sont pas plus effrayantes que celles qui tendent leurs bras de spectres vers le fils sanglant d'Agamemnon...
Le comité de lecture de la Comédie-Française trouva si inacceptable cette scène qu'il refusa la pièce; dix ans plus tard, elle était représentée à l'Odéon. Les comédiens français oublièrent, alors, tout à fait Eschyle, Corneille et leurs hardiesses. Le sujet du Ciel est lui-même très anormal; et Chimène disant au meurtrier du Comte :
Va! je ne te hais pas...
est un monstre, au même titre que Constantin Brancomir, lorsqu'il dit aux étoiles :
J'ai tué mon père : jugez-moi!