LE CLOS DES FEES
On aurait tort de ne voir en Vicaire que l'observateur des scènes campagnardes et le peintre des paysages. S'il n'a point dédaigné le côté pittoresque des choses, s'il a aimé comme La Fontaine à nous dire les charmes delà grande nature, il a aussi voulu nous faire part des secrets de son âme, nous dévoiler ses sentiments intimes : avec une délicatesse très souple, il a levé le voile impénétrable qui recouvrait son cœur et nous en a montré les tristesses et les joies.
C'est surtout dans le Clos des Fées qu'il fait naître en nous une émotion sans cesse grandissante. C'est dans ce recueil qu'il se révèle très délibérément un véritable poète lyrique, au souffle très large.
Au pays du rêve, au pays de l'enchante-
ment il est un coin divin oi^i les poètes peuvent abriter leurs désirs. C'est le Clos des Fées .
Toujours une musique avec de frais murmures.
Les nymphes réservent leurs faveurs aux seuls privilégiés, les poètes, elles dédaignent volontiers riiommage des soudards ou des bavards, voire même des Hébreux.
Un féerique baiser sera la récompense du poète qui aura charmé leurs loisirs; c'est à lui que vont leurs préférences.
Tel est le prélude écrit dans un style imagé.
Raconter ensuite l'histoire de la belle Eglantine qui refuse d'épouser maître Gaçon le notaire et qui n'aime que son ami Jean, cela me semble impossible et j'y renonce volontiers. Lisez plutôt la poésie et savourez de môme la conclusion. Eglantine déclare en effet en parlant du brave camarade qui lui tient tant au cœur :
Je l'aimais. C'est ma fortune.
Je l'aime encor aujourd'hui.
Il danse au clair de la lune, Et mon C(eur danse avec lui.
Et il est tout cle même siipposable que la Lune elle-même soit triste de cette aventure. Est-ce cela, est-ce autre chose? Toujours estil que trois beaux médecins sont venus chez elle pour guérir son mal. Ces trois savants ne sont naturellement pas d'accord sur le traitement qui lui convient. Le cas certes est fort embarrassant. Et M'"'*' la Lune les envoie promener, car ils deviennent un peu hardis.
Pouah ! partez, partez Vilains personnages, De tels badinages Sont trop etTrontés.
Peut-être M'''*' la Lune eut-elle mieux compris le langage du petit marchand ou le caractère du sire de Lanturlu.
Mais quittons les petits poèmes d'une naïveté savante pour parler un peu des pièces plus développées.
Le Rossignol est un conte de pure fantaisie. L'enchanteur, amoureux d'une rose, dégoisc en vain pour lui plaire, tous les refrains de son répertoire céleste. Mais dédaigneuse et sourde, l'impitoyable fleur méprise à la fois l'oiseau et son chant merveilleux. Et le ros-
signol de soupirer et de pleurer désespérément.
L'amant exhale ses plaintes mélancoliques qui trouvent enfin un écho dans le cœur d'une simple clochette qui devient pour le rossignol la maîtresse rêvée.
Je parlerai un peu plus longuement du Rainoiiart an Tinel, une histoire très dramatique qui fait penser par instants à la chanson de Roland.
C'est une très belle pièce et très développée. Rainouart dort, dans la cuisine sombre, insoucieux des plaisanteries que lui font les maître-queux. Mais à la fin sa bile s'échauffe, il devient furieux et les massacre tous.
Lorsque survient le roi Louis suivi de son état-major, le fier Guillaume, un de ses suivants, se récrie en voyant le combat héroïque de Rainouart contre les deux cents marauds et le roi Louis cède au comte Guillaume.
Ce maître foi, ce jeune homme des bois,
en lui disant :
Qu'il soit à vous, ce goinfre insatiable
Il ne lui faut que cinq ou six repas.
Son père? Eh ! mais à coup sûr c'est le diable,
Quant à sa mère on ne la connaît pas.
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Rainouart est maintenant transfiguré. Ce n'est plus un simple cuisinier, il veut devenir un vaillant homme d'armes. Et Guillaume y consent.
Relève-toi soldat ! lu n'es plus mon valet.
Et le bel adolescent s'en va au bois cueillir un beau sapin, un gentil tinel qui sera son arme préférée, comme Durandal fut la vaillante épée du preux Roland.
Rainouart vole au combat. Le bon tinel fait des merveilles. Et voici bientôt un combat singulier, tinel contre lance. Rainouart contre Raudus. Comme il convient c'est Raudus qui succombe. Et Desramé l'empereur des païens en apprenant cette nouvelle, est tout contristé. U pousse à Rainouart et veut venger son serviteur Raudus.
Desramé subit le même sort : le tinel s'est abattu sur lui.
!Mais Rainouart connaît maintenant qu'il vient de tuer son père (Desramé l'était en effet) et dans sa fureur il jette son tinel bienaimé pour le reprendre bientôt.
Il retire du pré sanglant l'arme farouche Plus ferme que le roc et toujours fleuronnant Il le met sur son cœur, le baise à pleine bouche.
Mais voici que Rainpuarfc est entouré d'ennemis. Il fait face à ces mécréants, cependant son bras se lasse, son sang coule à Ilots par plusieurs blessures et sa prière s'élève vers Dieu.
Seigneur mon Dieu ! Seigneur^ écoutez qui vous aime Je suis las : ouvrez-moi votre clair Paradis.
Le Tout puissant ranime ses forces et Rainouart recommence à se battre et le tinel fait son devoir.
Maintenant la bataille est terminée.
Un hymne de joie et de triomphe remercie Jésus de la victoire inespérée.
Pourtant Rainouart n'a plus souci que d'Aëlis, la douce belle aux yeux d'azur. Ils se sont mariés et tous deux goûtent un bonheur sans mélange dans leur claire prison.
Les heures passent là, si joliment coiffées D'anémones, de rêve et de perles d'argent. Dès la pointe du jour, sous le ciel indulgent Ils se perdent, ravis, dans le jardin des fées.
Ce Clos des Fées, où donc est-il, est-il loin des bords du Suran qui ont inspiré ces jolis vers :
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Vn silence divin plane au-dessus des eaux ; On n'entend que l'adieu d'un oiselet qui passe. Le soir doré, le soir approche et déjà lasse La rivière frissonne au milieu des roseaux.
Est-il près de ce délicieux paysage bressan:
Un souffle de jeunesse a rafraîchi la plaine, La rivière et les bois murmurent tendrement, On croirait voir passer sur cet enchantement, Comme une vaporeuse et fugitive haleine.
Fleurit-il en mai lorsque le doux mois
Pose un pied léger sur les collines roses
Où dès le point du jour, chantent les violons.
Il n'est nulle part, il est dans l'imagination dans le cerveau du poète, mais il nous ravit, mais il nous transporte au pays de Pencbantement.
Enchantement, c'est précisément le titre d'une des plus belles poésies du livre. Le poète a voulu rendre et il a parfaitement réussi, le silence religieux de la campagne quand descend le soir, le recueillement qui alors envahit notre àme, le doute qui nous étreint en face du problème mystérieux de notre destinée.
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On dirait que le monde a soudain rajeuni, Qu'au pays du bonheur il vog"ue à pleines voiles. Suivons, d'un pas léger, dans le bleu des étoiles La passerelle d'or qui mène à l'infini.
Plus loin s'élève un cri d'espérance :
Sources qui murmurez aux féeriques vallons Fîeurissez-vous de lune et de feuillage tendre. Musiques qu'on devine avant de les entendre Accordez la viole avec les violons.
Ces violons dont la musique se fait tour à tour câline ou ironique, ont une âme orageuse, ou bien éperdue s'il s'agit d'amour, ou bien éplorée lorsque le poète regrette l'heure enchanteresse, ou bien gaillarde quand le « biberon » se réveille, ou bien farouche viennent les jours de révolution, quelquefois affolée au souvenir des illusions perdues, enfin damnée si la mort tourmente le cœur du rêveur, ou s'il songe à l'amour qu'il avait pour une maîtresse jolie et blonde:
Au parterre où mon cœur revient s'ensoleiller Tu m'apparais à l'heure où la brume se lève Mais vais-je sans pitié troubler ton dernier rêve ? Puisque tu veux dormir, pourquoi te réveiller?
Pour terminer le livre, Mcaire dans une pièce d'une voluptueuse langueur, d'une délicatesse infinie, d'une tristesse résignée, dit adieu à la vie, à tout ce qui en fait le charme et la raison d'être ;
J'ai laissé s'envoler le papillon féerique
La cendre de l'amour me reste au bout des doigts.
Comme dans Jeunesse de Y Heure enchantée le poète évocpie le passé plein de folles chimères, la triomphante jeunesse au front garni de roses. Il ne lui reste rien que le souvenir des bonheurs envolés. Et c'est un hommage qu'il veut rendre encore au printemps et au pays natal qu'il chérissait :
Bois que dore le jour et que le soir enflamme, Bois feuillus où le songe est seul à s'abriter. Vous m'avez fait une âme un peu sœur de votre
[àme.
Et c'est un regret qu'il adresse aux prés couverts de boutons d'or, à la forêt enchantée, aux ruisseaux de bel argent, aux montagnes dorées ;
Pèlerin du bonheur, j'ai suivi, pas à pas Le sonore sentier des rondes enfantines, L'n lambeau de moi-même est demeuré là-bas.
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C'est enfin l'adien aux femmes, dont il a subi le charme adorable ;
Un peu de votre grâce erre sur les fontaines. En vous est tout le bleu qui se balance au vent Et toute la fraîcheur de l'ombre sous les chênes.
Une fois de plus le poète glorifie l'irrésistible amour. Il célèbre en même temps en une méditation très élevée, l'inspiration lyrique du poète mêlant son idéal à celui du monde et dont le cœur vibre à l'unisson de la vie universelle. Et c'est la conclusion de ce livre, le Clos des Fées, où le poète nous fait partager ses joies et ses douleurs ce Clos enchanté, c'est celui que l'on découvre lorsque la douce chanson du rêve tressaille en notre cœur, lorsque la divine clarté transfigure le philosophe.
Vicaire est donc en ce volume un poète sentimental et d'un lyrisme touchant et même philosophique. Il s'y montre en outre beaucoup plus personnel que dans ses autres ouvrages. M. .Julien Tiersot a donc pu dire avec sagacité {Annales de la Société d'Emulation de F A in), en parlant d'une pièce que nous avons citée plus haut : « 11 y a à la fin du Clos des Fées sous ce titre : « A une
morte », vingt vers qui forment un admirable chef-d'œuvre d'accent douloureux. Je croirais volontiers que s'il ne multiplia pas les compositions de ce genre, ce fut par une discrétion très délicate et qu'il lui répugna de livrer au public les secrets de son cœur et lui exhiber des plaies dont d'autres font si complaisamment étalage. »
Le Clos des Fées est donc en fin de compte l'une des plus sincères parmi les œuvres du poète Ijressan.