GABRIEL VICAIRE ET LA BRETAGNE
Nous élèverons bientôt, à 4a mémoire de Gabriel Vicaire, un buste dans les jardins du Luxembourg, proche le théâtre de TOdéon où M. Auguste Dorchain a vanté en termes choisis, au cours d'une conférence spirituelle et touchante, les précieuses qualités de l'auteur de Fleurs d'Avril et de tant de mélodieux poèmes.
Les amis de la poésie en entendant chanter à leur oreille les pimpants quatrains du plus délicieux des « oiseleurs de rimes », n'ont pas oublié d'honorer de leur obole le talent rustique de cet autre Pierre Dupont.
Doux Bressan et mélancolique Breton à la fois. Vicaire avait sa place marquée dans les bosquets de verdure que Paris réserve maintenant à ses poètes préférés. Déjà Banville, Murger, Leconte de Liste ont connu cette glorification : Vicaire sera donc en bonne et illustre compagnie.
Monument GABRIEL VICAIRE
Dessin du seul pleur Injalbert
Nous avons pu voir dans Tatelier du sculpteur Injalbert la maquette du monument. Le lecteur trouvera ci-contre un petit croquis que l'éminent maître a bien voulu nous dessiner spécialement, qui reproduit fidèlement cette œuvre délicatement ouvrée.
Les raisons pour lesquelles Gabriel Vicaire allait promener son rêve sur les grèves pittoresques de la Bretagne, il est aisé de les expliquer.
Fatigué de la vie banale et vaine qu'il menait à Paris, le poète s'en va vers les landes bretonnes pour y goûter le calme et la fraîcheur des larges horizons, pour y respirer les ajoncs sauvages et y entendre la plainte monotone de la mer, dont la chanson trouve un écho dans son cœur endolori.
Une évolution s'est faite inconsciemment dans son esprit : il aime toujours la Bresse, la petite patrie où il a vécu son enfance, où l'attachent tant de souvenirs émus et charmants.
Cette contrée un peu sauvage et triste s'harmonise à merveille avec sa mélancolie pieuse.
Mais le vieux sol celtique lui sourit mieux encore et correspond davantage à son état d'Aaie.
La tristesse du paysage Répond à mes rêves errants^
dit-il quelque part. Et cela vous donne la clef du mystère: ^'icaire a su, avec une dextérité surprenante, s'assimiler Tàme bretonne. Tous les ans, à pareille époque, il revenait fidèlement se retremper au pays d'Armor, dans ce petit village de la Clarté, près de Paimpol, qu'il a célébré dans son dernier livre.
A ce propos^ nous avons lu, de Gabriel Vicaire^ une lettre adressée à M. Georges de Lys son ami et que ce dernier nous a communiquée. La voici :
« Je suis en Basse-Bretagne dans un pays fantastique, une lande avec des pierres, des pierres, des pierres et la mer tout autour. (C'est une petite presqu'île). Les rochers de la côte sont comme autant de monstrueuses et gigantesques caricatures. De Perros à Ploumanach, Tregastel et Trébeurden c'est comme une ménagerie préhistorique bien entendu.
« La Clarté domine tout ça. C'est un hameau avec une superbe église, une des plus curieuses de Bretagne où a lieu au mois d'août un pardon comparable à celui de Sainte-Anned'Aurav.
« Avec ca on y vit pour rien, ce qui n'est pas à dédaigner. Il n'y a pas d'hôtel, heureusement, pas de baigneurs en grande toilette et à la pose.
« Je vis dans un cabaret breton très propre et tenu par la meilleure des bonnes femmes que j'aie jamais vues.
« Pour deux francs par jour je suis nourri extra copieusement, littéralement gavé, ^la chambre est dans une maison à côté.
«Je voudrais bien t'avoir ici près de moi. Nous parlerions de vers. Nous en ferions.
« Ici les communications sont impossibles. II faut trois jours pour qu'une lettre arrive à Paris, encore lorsque le facteur n'est pas ivremort comme cela lui arrive un peu plus souvent qu'à son tour.
« Quelles gens aimables que ces Bretons !
« Je sympathise vraiment avec eux. Tous flemmards, ivrognes et cueilleurs de gui sacré. »
Dans ce décor rustique le poète vivait, aimait, pensait, priait comme un Breton. A telle enseigne que Jean Pleyber, le délicat poète des Cendres, m'assurait l'autre mardi avec une logique imperturbable qu'il revendiquait Vicaire comme un des porte-drapeaux du Parnasse armoricain. Et de même, avant
lui, INI. Vcrchin, dans sa galerie de portraits, Ceux de chez nous, a dit en JDropres termes :
Pardon de la Clarlé.
«Je devais la première place à Gabriel Vicaire, Non que Vicaire soit Breton ; mais, je le proclame avec un sentiment de fierté, ridicule peut-être, que comprendront cependant ceux qui, comme moi, sont imbus du sol natal, si Vicaire n'est pas Breton, il aurait du l'être. » Enfin Léon Durocher, dans une lettre émue, lue aux obsèques de Gabriel ^ icaire à Ambérieu, au nom des poètes de Bretagne, recon-
naissait en Vicaire un des siens et non des moindres.
Dans la pièce qui ouvre A ii Pays des Ajoncs, le poète met à nu son cœur ravagé et jamais tranquille. Il dit Adieu à Paris où il a tant souffert, pour s'en aller vers la consolatrice, la mer immense qu'il évoque en ces vers d'une mélancolie pénétrante :
Dame de songe et delang-ueur, Ensorceleuse de la brume, Ce n'est que dans ton amertume Que je pourrai laver mon cœur !
Car la vague gigantesque l'attire, dont le mouvement berce sa douleur et où il croit voir rimage de la puissance du Créateur.
Cinq mois de l'année, Vicaire rend visite à l'aïeule aimante, infiniment bonne, à la Bretagne rude et franche.
Il y assiste au réveil du printemps, à l'éclosion des genêts et des roses blanches.
En des vers d'une suavité enchanteresse il nous dit son culte pour le paysage féerique qui se déroule devant ses yeux :
Les ajoncs viennent de fleurir Toutes les roules sont en or.
Tandis que du profond de la mer, dans le mystérieux brouillard du matin, se dressent devant lui d'étranges apparitions. Et des légendes touchantes ou cruelles viennent hanber l'inspiration du rêveur. Tout un passé de mythes et de fantômes surgit dans sa mémoire. Tantôt ce sont les Korandons, ces gnomes barbus qui gambadent sur la lande et lui conseillent d'éviter avec soin la Princesse méchante, cette Mary Morgan qui chante sur la mer, au clair de lune, en tordant ses cheveux. Tantôt c'est Kéris qui ressuscite à ses yeux, Kéris cette ville dolente dont la lugubre histoire dicte au poète des strophes magistrales :
Et tu refleuriras, ô rose de la mer !
Tel est le vœu que formule le doux évocateur de cette épopée tragique. Ce labeur accompli, le poète se fait verser une bolée de cidre et allume sa pipe en contemplant les barques qui vont sur la mer grande.
Puis après les fatigues de la journée et les promenades sans fm au hasard de la fantaisie, à travers la campagne il se couche dans le lit clos dont l'oreiller lui semble moelleux :
On est là comme un moine en son petit couvent.
Et il philosophe sur la destinée de cet humhle lit, sur tous ceux qui l'ont peuplé sur les saints qui ont veillé sur ce nid plus tendre que la mousse, sur la douce Bretagne dont les genêts dorés et les hlanches fleurs parfument ses rêveries.
Il se découvre :
Une âme de g^ranit , avec des fleurs autour.
Et après avoir rendu hommage à la contrés hospitalière qui l'a accueilli au bord de sa feuillée il conclut ainsi:
J'étais déjà Breton sans m'en être douté.
Puis comme pour justifier cet état civil nouveau, il fait ensuite ses dévotions à Notre- Dame de la Clarté. Dans une pièce d'un sentiment très délicat, sa prière s'élève jusqu'à la Vierge, refuge de tous les désabusés.
0 vous qui du parvis des cieux Reg^ardez mon humble soulFrance Joie, amour pur et délivrance Sainte-Marie, ouvrez mes veux !
Et ce sont des tableaux colorés des pays bretons où le pcète a fixé ses pénates, où il a entendu les clocbes d'amour tintinnabuler sur l'Océan.
Oh ! la Bretagne sombre avec ses chemins creux —
A peine si le chant de ^lerlin peut le ravir à son extase. Le spectacle de la mer et celui de la lande suffisent pour peupler ses pensées :
Dans l'azur infini rêve la mer immense.
Et le poète voit s'évanouir ses haines d'autrefois. En un hymne reconnaissant envers la vieille Bretagne il s'écrie :
Adieu, mon immense rancœur !
Plus rien de laid, plus rien d'amer,
Le bleu céleste de la mer,
Tout le bleu tendre est dans mon cœur.
Dans la seconde partie de son livre, Avant le Soir, nous retrouvons le Vicaire du Bois Joli, de VHeiire enchantée, du Clos des Fées.
Le prélude est d'une note grave et triste ;
on y enlend pleurer le regret de l'heure douce, l'adieu à la jeunesse trop vile écoulée :
Le printemps, à sa cour, aimait à nous entendre ; L'aube accueillait iraiement nos rires ingénus, Nous avons tant chanté qu'on nous a méconnus, Et beaucoup n'ont pas vu ce que j'avais de tendre.
Ce sont des croquis très sobres mais combien vrais, pris sur le vif :
Un pré vert qui reluit dans l'aube transparente Ln moulin qui tictaque au bord de Teau courante Des ileurs, des Heurs, des fleurs au milieu du cres-
[son
^'oulez-vous un portrait sincère ? Voici celui de la petite Francine :
Francine a la gaieté d'une petite folle, Francine a la fraîcheur du matin qui s'envole, Francine a la candeur de la nuit qui descend. Son tendre cœur, j'en jure, est encore innocent Quand sur la lande en friche elle garde ses vaches On rêverait, à ses côtés, d'être à l'attache. Hélas ! déjà ses yeux ne sont plus si fleuris, Elle tressaille au nom du monstrueux Paris, Quelque dégoût lui vient du pays des apôtres l']t le monstre la croquera comme les autres,
Pauvre oiseau que le chien guette après l'oiseleur.
Pourtant, regardez-la, regarder cette fleur ;
Si gentille, elle semble une vierge en prière
Qui sourit^ sans penser, du fond d'une Aerrière.
Le poète se sent revivre au contact de la foi naïve et bretonne.
Dans la pièce intitulée Prise d'habit, l'auteur se désespère. Il semble qu'il y ait eu dans la vie du poète comme un grand amour incompris, méconnu, et l'on croit en entendre le rappel dans ces vers éplorés :
Adieu, ma sœur, adieu pour toujours. Votre voix M'arrivant de si loin n'a plus rien de la terre, - Et vous m'apparaissez, dans le bleu du mystère, Gomme une jeune sainte, un lys entre les doigts.
Le poète se réfugie dans ses premiers souvenirs d'enfance. Son ame blessée, torturée par les angoisses, les désillusions, invoque les saintes, Marie-Madeleine. Elle s'apitoie avec le pauvre Lélian :
Ce Dieu vers qui l'amour mauvais t'a ramené. Ce Dieu qui t'avait fait une âme de folie, A bien lu dans ton cœur, noir de mélancolip ; Dès longtemps, j'en suis sûr, il t'avait pardonné.