‹ Un Poète, Gabriel VicaireChapitre 9 sur 17 · AU BOIS JOLI · texte numérisé non relu

AU BOIS JOLI

Au Bois Joli, porte la date de 1894. Mais Vicaire n'avait pas attendu cette date pour promener son rêve dans les bois fleuris de chansons. La forêt d'amour que son imagination chérit est un paradis où chacun voudrait finir ses jours. C'est là sans doute que s'élève le palais de la Belle au Bois dormant. Les nains et les sylphes y coudoient des enchanteresses et des reines. C'est une cité idéale qui se trouve dans un pays très éloigné, île ou continent, je ne sais, mais les plus habiles voyageurs n'ont pu encore le découvrir, malgré leurs tentatives les plus scientifiques.

Ils y ont renoncé probablement et Vicaire en mourant a emporté ce secret avec lui.

De mon côté je renonce à vous dire le charme de ces poèmes. Mais je vais essayer

en narrateur très ennuyeux sinon très habile, de vous conter ce que j'ai vu dans le Bois Joli.

Parlons d'abord du forestier, ce bel amoureux qui n'a souci que des yeux de la blonde Marion.

Il est vrai qu'il n'a peur de rien sinon de sa propre timidité. Comme il sied à un honnête bûcheron, il fait la rencontre du rossignol qui lui indique la demeure de sa bien-aimée.

Ce brave Jean est un beau garçon de fière mine mais il n'ose avouer le trouble de son cœur. La belle est obligée de l'aider un peu à confesser son secret. Et bientôt les deux tourtereaux roucoulent à qui mieux mieux.

^'iens, la forêt flambe en entier, Pas un bruit. Rien que le murmure Du vent léger dans la ramure, Qu'il fera bon sous l'églantier !

Et l'éternelle chanson d'amour s'éveille et chante dans leurs cœurs. Mais on ne sait comment finit cette ^aventure et le poète néglige de nous dire s'ils furent heureux et s'ils n'eurent pas trop d'enfants.

Et les amours du petit soldat ? Que vous dirai-je, c'est une fantaisie très nationaliste, mais d'une très réelle malice. Ce petit soldat

est un vantard et par surcroît un gars très pratique. Impossible de contrôler son matricule car il est serviteur du royaume de Bamtoche.

Et les folàtreries du nain ? Cela est plus aisé à lire qu'à raconter. Ce nain, comme tous ses compères, est amoureux d'une princesse. Il se démène sans cesse, il trépigne, il est un tantinet ridicule. N'empêche qu'il est malgré tout très sympathique et que le Bois gentil s'éveille à son appel. Seule dame la Lune reste insensible à ses entrechats et bâille en écoutant ses propos abracadabrants.

Mais que dirait-elle ^NP"*^ la Lune, si je m'avisais maintenant de lui parler de la folie de Titania. En voici bien d'une autre. Ouvrez grandes vos oreilles.

Ce que le poète nous conte, je crois bien que Shakspeare en a parlé avant lui.

Il s'agit donc d'un àne, le nommé Bottom que la princesse fleurie aima d'amour.

La folle Titania se répand en lamentations burlesques en déplorant l'absence de son cher amant.

C'est en vain qu'Obéron, son mari, s'émeut de sa mélancolie et après en avoir appi'is la cause, s'efforce de lui faire comprendre son erreur et la douceur du bonheur conjugal.

L^autre, avait le poil si doux et c'est Vautre que la reine préférera toujours.

Les follets, les gnomes, les lutins ne parviennent pas malgré toutes leurs danses à divertir la belle princesse.

Seuls les sylphes subtils consolent un instant son chagrin et c'est une occasion pour le poète de nous faire assister à cet intermède.

Et voici qu'à l'appel du tambourin Paraît la troupe, armée à la légère, Des gentils compagnons du romarin.

Et quelles jolies trouvailles d'expression :

D'un rond magique ils enlacent le bois

Leurs pieds d'argent frôlent l'herbe en cadence

Un rai de lune est au bout de leurs doisrts.

Voici les jeunes fées qui tournent en silence suivant un vieux rythme, infiniment berceur.

Le Bois gentil s'est allumé tout entier. Tout vibre et palpite à la fois.

Ces merveilles n'ont pas le don d'émouvoir la reine. Elle songe toujours à son galant et le pauvre mari, tout déconfit, n'a d'autre ressource pour mettre fin à cette sotte affaire,

que de faire quérir force gens d'écriture. Mais ceux-ci n'ont pas plus de succès que les enchanteurs et les fées.

Enfin paraît le seigneur Bottom. Et Titania soupire, rougit, pâlit.

Elle lui fait les plus douces caresses. Et le galant se gonfle et se gaudit en envoyant promener sa folle maîtresse.

Tout autre est l'histoire de Robin des Bois, le hardi voleur, l'enfant chéri de la foret. Malheur au chevalier qui s'aventure sous la feuillée. Robin a tôt fait de le mettre à mal et de le débarrasser en le mettant nu comme un ver, de sa cuirasse et de son bon argent.

Et l'appétit lui venant, après ce bel exploit, Robin, en bon garçon qu'il est, vient dire deux mots au moine qui trottine sur sa mule. Il le soulage de son bissac et de toutes ses sacoches. Et le marchand juif subit le même sort. Les nobles à la reine, argent mat et or clair, tout cela passe aux mains de Robin.

Fatigué de tant de prouesses, le bon sire s'assoupit cependant que deux jeunes amoureux s'approchent du dormeur en devisant. Leur conversation éveille le joyeux drille qui n'a i)as de peine à conquérir la petite fille blonde, cependant que s'enfuit tout peureux, le pauvre amoureux timide.

Robin plein de joie, en un hymne reconnaissant, rend hommage aux vertus de sa grand'mère. C'est ainsi qu'il appelle la vieille forêt.

Et le poème se termine par une prière. Le coquin heureux s'il n'hésite pas à satisfaire toutes ses passions est tout de même un bon chrétien. Ne s'écrie-t-il pas et cela est fort touchant :

0 reine du bois en Heur Du bois et de la prairie, Prenez, ô Vierge Marie, Piliéde l'humble voleur î

J'arrive au château de la Belle au Bois dormant, et ce conte charmant est tout différent dans ses détails de celui que Perrault nous a narré. Que d'images jeunes et fraîches. Comme le poète a su rajeunir et idéaliser la fable célèbre. Voici comment il décrit le sommeil de la Belle :

Un songe bien heureux tient ses paupières closes Sur sa bouche divine, entr'ouverte à demi Flotte, presque invisible, un sourire endormi Daijsla nuit du printemps c'est le sommeil des roses.

Et plus loin quel réveil plein de joie, de lumière et de bruit:

Elle dit tendrement : C'est vous mon bien aimé Que vous avez tardé î Pourrai-je donc ^ ous plaire ? Et son front se colore et sa bouche s'éclaire Gomme, au premier soleil, un beau lac embrumé.

Le soleil, le soleil î 11 court sur les tourelles,

Il étincelle aux murs, il a tout envahi,

Le château réveillé le reg-arde, ébahi

Et déjà dans la cour on entend des querelles.

Le chapelain se croit parmi les Bienheureux Il voit un pot de vin d'Espagne, il crie : A boire. L'intendant qui contait a repris son histoire. Les pages étourdis se bousculent entre eux.

Et le poème s'achève en un couplet du plus vibrant lyrisme. Le poète célèbre une fois de plus la puissance du baiser.

Après avoir quitté le palais de Lenchantement, nous voici maintenant à la porte du jardin des fées. Xous y admirons une fraîche blonde et nous suivons notre poète sous les arceaux de la verte forêt qui maintenant semble maussade sous le souffle du vent mélancolique.

Les oiseaux se sont tus, les cloches d'airain pleurent au bord de l'eau silencieuse et M'"° la Lune est toute contristée cependant que le temps, sans s'émouvoir, fait sa ronde à travers l'univers.

En terminant, le poète nous fait part de ses tristesses qui correspondent à celles des bois ombreux :

Qu'est-ce que tout ce noir qui me suit à la piste Et fait pâlir, pâlir l'émeraude des bois? Ah ! la bonne forêt pleure aussi quelquefois Dans la brune qui tombe elle est souvent bien

[triste.

Elle est merveilleuse cette forêt des apparences, telle que la voit avec des yeux ingénus, l'optimiste un peu sensuel. Comment ne pas avoir le cœur joyeux quand on peut contempler les nymphes de l'aurore, comment n'être pas éveillé lorsque l'on reçoit à la volée une fleur que vousjetteune dame charmante et si fleurie. Hélas! vous l'avez deviné, ce n'est qu'une illusion. La porte du jardin des cieux est toujours close et nous ne pouvons plus retrouver le tranquille château des bois. Le vent est brutal parfois, les pierres de la route sont nombreuses, les ruisseaux se cachent et le rossignol ne chante plus. Toute les folles chimères se sont évanouies.

0 le bouquet des espérances ^ 0 la rose du rosier blanc Je suis sorti, le cœur dolent De la forêt des apparences.

Mais le chanteur, alors qu'il sentira son cœur défaillir, comme l'enchanteur Merlin, trace un rond magique au cœur de la clairière et le jardin d'amour s'ouvrira de nouveau à nos yeux extasiés. Et ce sera pour dire les charmes de la vierge au cœur changeant, M"'' la Lune :

Le soir tombe au parterre des cieux Entre le lis et la renoncule Et les violons du crépuscule Soupirent un air délicieux.

Ah ! les violons du soir qui tombe Qu'ont-ils à pleurer si tendrement?

C'est comme l'aveu d'un cœur aimant Ou l'adieu léger de la colombe.

Célèbrent-ils l'amoureux souci

D'un papillon bleu fou d'une rose ?

On n'en sait rien, mais c'est quelque chose

Qui fait^ ô mon Dieu ! qu'on pleure aussi.

Et voici venir la nuit très douce, La mystérieuse et sombre nuit, Ses pieds délicats glissent sans bruit Sur les blancs tapis de fine mousse.

Les violons pleurent au jardin Comme au convoi d'une jeune morte.

Le palais féerique ouvre sa porte, La blanche Lune apparaît soudain.

Sous son vêtement de blanche hermine La Lune apparaît en sa beauté Au doux appel du cor enchanté Tout le ciel fleurit et s'illumine.

Lis immaculés et lilas blancs Frissonnent déjà dans la lumière, Les roses jouent à qui la première Saluera la reine aux yeux dolents.

Elle cependant que rien ne touche Descend lentement l'escalier d'or, Elle écoute au loin mourir le cor, Puis elle passe, un doig^t sur la bouche.

Vicaire est donc, en ce volume, plus que jamais le poète radieux et doux de l'Amour et du Printemps. Amoureux du soleil et de la lumière, il va poursuivant la folle chimère, goûtant les voluptés magiques de la nature, à la recherche de l'immatérielle Beauté.

Ses vers mystiques, raffinés, sont frais et naïfs quand même. Tzigane inspiré, son violon pleure ou rit avec une maîtrise qui déconcerte. Un charme est au bout de ses rimes divinement tendres, un nuage de soie flotte sur ses rêveries aussi pleines de grâces que les tableaux de ^^^atteau, mais que fait vivre et vibrer l'archet de l'émotion la plus vraie.

Il s'est peint lui-même, l'oisillon de France,

en ces vers adressés à Paul \'erlaine d'une suave musique :

Depuis l'heure divine où j'adorai les roses Le sommeil de mon cœur s'est à peine éveillé, Je suis resté l'enfant toujours émerveillé Qui croit à la bonté des hommes et des choses.

J'ai g-ardé la fraîcheur de mes yeux de ving^t ans, Mon âme aux quatre vents ne s'est pas défleurie, Je sais tous les sentiers du pays de féerie, Je suis le pèlerin de l'éternel printemps.

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