FRANGINE
par WiLFRiD VON Glkhn
[T'ihlcan (ipiiartemint à M. Ch. Lv (io(f\c\. I'lii.l.>^'iii|iliic «II- M. I-îiifriiraii.
De la douceur avant toute chose, tel est le cri d'une voix qui implore, qui s'attriste, que l'existence a meurtrie. Le poète a la vision de sa fin prochaine ; il pense qu'il faut se résigner, et néanmoins il geint comme un enfant malade ; et sa crainte s'accroît de l'horreur de l'inconnu.
Et voici qu'il chante en des alexandrins sculpturaux, la dernière fleur, celle qui fleurit sous la neige, la rose de Noël :
Adieu la vie, adieu la joie, adieu les fleurs.
Il ne reste plus dans son cœur que l'amour pour Notre-Dame, en une envolée d'un très vibrant lyrisme, d'un sentiment très chrétien ; il se recueille une dernière fois pour narrer sa douleur et son retour à la foi. Ecoutez ces rimes, et dites-moi s'il est possible de trouver dans la poésie contemporaine une prière plus sincère, d'une ingénuité plus touchante;
Prière
O Notre-Dame de Fourrière, O la seule que je connaisse, Notre-Dame de ma jeunesse Qui souriez sur la rivière,
Aidez-moi, tendez-moi la main, Je suis en danger de la mort.
Comment vais-je rentrer au port ?
Que vais-je devenir demain ?
Le vent mauvais de la prairie
A soufllé dans mes pauvres voiles.
Je sombrerai sous les étoiles
Seul, tout seul, dans la nuit fleurie.
0 Notre-Dame aux blonds cheveux, ]\Iains d'ivoire et cœur indulgent, Notre-Dame à l'àme d'argent, A vous s'en vont mes derniers vœux
Ecoutez ma peine profonde Qui flotte, flotte sur Teau claire ; 0 Notre-Dame sans colère.
Ecoutez la plainte du monde.
J'ai fait naufrage à vos genoux Et vous avez lu dans mon cœur, A'ous savez bien, s'il es^t trompeur.
Combien, au fond, il était doux !
0 Notre-Dame de lumière Aux yeux d'amour, aux mains si blanches, Notre-Dame d'entre les branches, Rendez-moi ma candeur première !
Esprit profondément religieux, Gabriel Vicaire est donc dans son dernier livre à la
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fois le poète de la Bretagne et aussi celui de l'amour mystique, qui commence par l'abandon et finit par la prière.
Ses relicjiiiœ, en une langue d'une joliesse adorable, constituent une œuvre vécue et en même temps originale. Ses vers sont simples, mais d'une science toute naturelle, car il est impossible d'y discerner le labeur pénible ou le surmenage poétique. Ce rimeur fut, au demeurant, un très merveilleux et très pur écrivain ; et je ne saurais mieux terminer cette brève étude qu'en citant l'appréciation si juste et si complète de M. Ledrain, parue dans V Illustration, sur ce dernier livre de Gabriel Vicaire :
« Ce sont des pages délicates et mélancoliques ! Quel artiste se décèle dans chaque mot, dans chaque musique de ces vers ! Je ne me rappelle pas avoir éprouvé, en lisant les plus grands maîtres, un plaisir plus pur et plus complet. Pas une note fausse, pas une expression ni un sentiment banals dans Au Pays des Ajoncs. La couleur romantique, la décadence outrée, l'effort ne se marquent nulle part... Gabriel Mcaire averse toute son àme triste, comme une liqueur divine, dans un vase i)urement ciselé, sans surcharge d'ornement et d'une beauté sans tache. »
LES DELIOLESCENCES
Dans l'histoire de la poésie contemporaine, les Déliquescences d'Adoré Floupette ont une place à part. Cette parodie qui fut publiée en 18S5 fit grand bruit et obtint un succès incontesté.
Maurice Barrés, dans un article du Voltaire, racontait naguère en ces termes la genèse de cette œuvre :
« Au café Voltaire, à la table de Valade, comme on disait alors, se réunissaient beaucoup de poètes: Albert Mérat, Raoul Gineste, Coppée, Courteline, Blémont, E. Michelet, Vicaire y était ancien et des plus aimés. Un soir j'y discutai un peu vivement avec lui, il pensait que les jeunes gens admiraient trop ou mieux admiraient mal Verlaine. J'avais tort, Vicaire était plus compétent qu'aucun à
traiter de son art. S'il était violent il était aimable. Xous déjeunâmes chez lui et Beauclair se joignit à nous — qui travaillait alors le Pantalon de J/""" Desnoux mais qui depuis s'est marié.
« Si je parle de cet incident, c'est que vers les six heures du soir, quand, à la mode du pays bressan, nous tenions encore la table, ces deux messieurs avaient composé la moitié d'un petit livre de parodies ingénieuses et de brillante vivacité, les Déliquescences d'Adoré Floupelte, qui firent, il y a deux ans, un tapage étonnant, dont je note que Vanier est demeuré stupide.
« Alors, on leur servit des apéritifs; infatigables, ils dînèrent, et, à l'aube, trente chansons jeunes et gaies chantaient sur les flacons. »
Cela ne s'était peut-être pas passé ainsi, mais il est certain que les auteurs des Déliquescences, Henri Beauclair et notre poète ne pouvaient prévoir que leur petit livre serait le signal d'une levée de boucliers en faveur de la poésie décadente.
Si j'en crois certains historiens bien informés, le mouvement de la littérature dite symboliste et décadente remonte à 1883. Il ne se manifesta pas tout de suite, il y eut même
une période de gestation assez longue. Le mot décadent fut un jour jeté comme une insulte plaisante par Champsaur à la tête d'un de ses confrères féru de modernisme. C'est alors qu'Henri Beauclair et Gabriel Vicaire s'emparèrent du vocable et pour faire une bonne farce aux détracteurs, supposèrent l'existence réelle d'une école décadente.
Ils en firent une parodie dans une plaquette qui est devenue fort rare. Les Z^é-'//quescences^^ar Adoré Floupette, poète décadent, 18S5. Byzance. Léon Vanné, éditeur.
La préface de cette petite plaquette signée Marins Tapora est d'une lecture fort réjouissante.
Peut-on rêver par exemple, sur la palpitante question de la couleur des mots, un plus savoureux programme que celui-ci.
« Les mots ne peignent pas, ils sont la peinture elle-même. Autant de mots, autant de couleurs, il y en a de verts, de jaunes et de rouges comme les bocaux de ton officine, il y en a d'une teinte dont rêvent les séraphins et que les pharmaciens ne soupçonnent pas. Quand tu prononces : Renoncule, n'as-tu pas dans l'àme toute la douceur attendrie des crépuscules d'automne ? On dit: un cigare brun^ Quelle absurdité ! Comme si ce n'était pas
rincarnation même de la blondeur que cigare, Campanule est rose, d'un rose ingénu, triomphe d'un pourpre de sang; adolescence bleu pâle ; miséricorde, bleu foncé. Et ce n'est pas tout, les mots chantent, murmurent, susurrent, clapotent, roucoulent, grincent, tintinnabulent, claironnent ; ils sont, tour à tour, le frisson de l'eau sur la mousse, la chanson glauque de la mer, la basse profonde des orages, le huhulement sinistre des loups dans les bois... »
Une ironie à peine déguisée perce à travers ces lignes. Mais cette ironie est de bon aloi, elle marque bien la vanité de toutes les écoles symbolistes et décadentes si diverses et qui n'ont abouti à aucun résultat, et qui n'ont produit aucun chef-d'œuvre.
Pour ne parler que des Déliquescences il nous faut citer quelques vers. On verra ainsi comme les auteurs s'y sont pris pour railler le mauvais goût et l'obscurité absconce de certains novateurs.
Si l'acre désir s'en alla C'est que la porte était ouverte Ah î verte^ verle, combien verte Etait mon âme ce jour-là.
Celait, on eût dit, une absinthe Prise, il semblait, en un café, Par un mage très échaulîé En l'honneur de la \'ieri^e sainte
Plus loin non sans quelque stupéfaction nous lisons cet étonnant horoscope des Décadents.
Etre gâteux c'est toute une philosophie,
Nos nerfs et notre sang- ne valent pas deux sous
Notre cervelle, au vent d'Eté, se liquéfie !
Tandis que Vicaire avait montré par les Délir/Liescences ce qu'û fallait éviter, il publiait pour une revue littéraire le Penseur une préface qui indiquait ce qu'il convenait de faire. En voici les principaux passages :
« ...Ce n'est pas une nouvelle Ecole que nous entendons fonder. Il en est assez, Dieu merci, de par le monde, et nous n'avons aucun goût })our la férule. Liberté! c'est notre devise.
<< Nous sommes seulement de francs compagnons qui voulons faire route ensemble. Nous nous sommes rencontrés par hasard au carrefour de quatre chemins. Les uns venaient de la montagne, les autres delà plaine, d'au-
très avaient subi la rude épreuve des vagues et sentaient encore la brise de mer. Si difFérents pourtant, tous nous courions au même but, le même horizon nous appelait. Nous nous sommes reconnus, nous nous sommes serré les mains : et en avant, camarades, pour le rêve et la poésie !
« La poésie ! On la dit malade. Les médecins les plus divers sont venus à son chevet; ils l'ont auscultée, lui ont tàté le pouls, l'ont gorgée des drogues les plus répugnantes. Au fond elle est simplement anémique et ne demande qu'à revivre.
« Elle a trop pleuré, dans sa chambrette close, sur ses souliers verts; elle a respiré trop de fleurs mortelles ; elle a trop regardé le clair de lune.
« Nous voulons l'amener au grand soleil, lui faire un lit d'amour dans les prés fleuris de violettes, sous les larges frondaisons des chênes antiques, au bord des claires fontaines où se mire encore la beauté des jours d'autrefois. Nous pousserons devant elle la porte d'argent. L'air salubre du matin la ragaillardira ; elle entendra chanter les fées. Xous lui rendrons ses belles couleurs, nous la forcerons à sourire.
« Kt si elle pleure encore, — ne faul-il pas
toujours pleurer? — du moins ce seront de vraies, de franches larmes jaillies d'un cœur sincère. »
Plus loin il disait encore : « Nous irons nous retremper aux sources vives qu'on a pu croire taries, mais qui ne le sont pas... Nous demanderons aux maîtres qu'on oublie de nous rendre un peu de l'Ame de la vieille France. »
Il ajoutait, en terminant :
« Ici meurt toute rhétorique; ici les habiles n'ont que faire. Il n'y a place que pour l'amour. »
Vicaire a donc, et ses œuvres sont là pour le prouver, suivi les conseils du préfacier de la revue précitée et réprouvé les théories d'Adoré Floupette, perfides ou divertissantes. Le bon chanteur n'avait cure de disputer làdessus ; il lui a suffi de rimer pour notre agrément et probablement aussi pour celui de nos petits-neveux des vers très modernes et qui sont pour tout dire parmi les meilleurs de notre époque.