‹ Un Poète, Gabriel VicaireChapitre 13 sur 17 · THEATRE · texte numérisé non relu

THEATRE

L'œuvre théâtrale de Gabriel Vicaire se compose de Fleurs d'Avril^ la Farce du mari refonda, pièces écrites toutes deux eu collaboration avec M. Jules Truffier, du Miracle de saint \icolas, dont nous avons parlé longuement dans un autre chapitre, du Sortilège, en collaboration avec M.Ch.le GolTic publié dans la Revue des Jeunes filles et joué en Bretagne, de Maon, drame inédit et inachevé, en collaboration avec le même, enfin de r Impératrice de Rome, drame inédit en collaboration avec Paul Delair.

Fleurs d'Avril joué en octobre iS90au théâtre de rOdéon obtint un s^rand succès et tout littéraire. ^

Francisque Sarcey en rendant compte de la pièce de MM. Gabriel Mcaire et.Tules Truffier

disait dans son feuilleton du Temps : « C'est une idylle de Florian avec une piquante saveur de poésie moderne ». Le sujet est d'ailleurs d'une trame très légère et rappelle beaucoup les fables développées dans beaucoup d'opéras-comiques.

Toutefois il convient de dire que M. Jules Truffier qui fut constamment l'ami dévoué et en qui Gabriel Vicaire mit toute sa confiance, confiance bien justifiée à tous égards, a développé dans ce petit acte toutes les ressources de sa science théâtrale.

Tandis que le poète a su, grâce à sa virtuosité, nous donner une œuvre vraiment exquise. Car ce qui fait le charme pénétrant et doux de cette bluette toute imprégnée de parfums rustiques, c'est l'incomparable langue, c'est le style alerte et simple, d'une poésie émue et souriante tour à tour.

Au lever du rideau nous sommes à l'auberge du Cheval Blanc. Yvette et sa grand'mère Alison devisent en regrettant les beaux jours d'autrefois. Yvette restée seule pense en soupirant à Pierre son amoureux et s'interroge sur l'état de son cœur. Survient Pierre qui lui fait une brûlante déclaration d'amour. Yvette y répond ingénument et la pièce serait peut-être terminée ainsi si le bon chevalier

n'arrivait fort à i)ropos pour remettre les choses au point.

Mais voici maître Ardant, le père de Pierre qui morigène son fils parce qu'il l'a surpris avec Yvette, et qui s'en vient, suivi de Flageolet l'huissier, pour faire saisir le pauvre mobilier d'Alison à laquelle il a autrefois prêté une somme d'argent.

Heureusement le vieux chevalier, apprend toute l'histoire et dans sa générosité s'offre pour racheter l'auberge et ses dépendances.

Puis il se découvre dans la maîtresse de l'auberge une ancienne conquête. Le chevalier encore tout jeune a aimé Alison. Elle a gardé le souvenir de ce bouquet de fleurs d'avril que le chevalier a embrassé autrefois.

Ils se reconnaissent tous deux et ils conviennent de faire le bonheur de Pierre et d'Yvette. Cela ne va pas tout seul, car maître Ardant ne se laisse pas faire facilement, mais grâce à des arguments de poids comme dit Beaumarchais, le chevalier réussit bientôt à lui faire entendre raison et la pièce s'achève sur ces mots que dit le bon chevalier en effeuillant le bouquet sur Yvette et sur Pierre,

Les fleurs et les baisers maintenant c'est pour eux.

Il est impossible de faire comprendre au lecteur la divine émotion que Ton ressent à la représentation de cette idylle si franche et si printanière.

Les tableaux rustiques y abondent. On nous permettra de citer cette tirade qui est vraiment d'une inspiration délicatement attendrie :

Rien n'a changé. \'oilà la j^^rande roule blanche,

Le ruisseau qu'on passait jadis sur une planche

Le bois tout frissonnant d'éternelles chansons

Où l'amour nous donna ses premières leçons.

Et nous sommes encore à la saison nouvelle,

Le soleil d'autrefois me dore la cervelle,

Le ciel est encore bleu, les bois sont encore verts,

Mille oiseaux bigarrés chantent sous les couverts,

Le moulin fait tic-tac et le ruisseau babille...

Que me manque- t-il donc ? Ah î c'est la belle tille,

En cotillon rayé, des fleurs au bavolet.

Qui s'en venait à moi portant son pot au lait !

Si j'avais quelque chose à ajouter, ce serait pour déplorer qu'il n'y ait point, de par le monde, quelque directeur de théâtre pour mettre à la scène ce petit acte. Il obtiendrait, j'en suis certain, le suffrage des lettrés et de même celui du bon public. Mais il est à supposer que l'occasion ne tardera pas à se présenter et ce jour-là je connais quelqu'un qui

ne sera pas le dernier à applaudir à cet acte de justice.

Quant au Mari refondu^ c'est une farce dans la manière de nos vieux poètes français.

Lahirel et Barbencœur, poètes très philosophes mais assez désargentés, payent d'audace et s'attablent au cabaret de maître Coquard en buvant son meilleur vin.

Comme ils ne savent comment ils paieront leur écot, ils tachent d'enivrer l'hôtelier qui lem- a, entre temps, fait part de ses malheurs domestiques.

N'y pouvant réussir, ils imaginent d'exploiter la crédulité des deux époux en leur serant la farce du mari refondu.

Pour arriver à ce but Lahirel imagine de rendre Coquard brutal et sa femme Annette jalouse. L'effet réussit à merveille. Coquard redevient le mari que l'on préfère à l'amant de passage et bel et bien re!*ondu il est maintenant un tout autre homme aux yeux de sa volage épouse.

Le dialogue est d'une langue très claire et très pimpante et le boniment du poète Lahirel est vraiment très drôle. Le voici :

Je suis le plus fameux devin Qui jamais ail (àlé (hi vin

Des vignes de Tîle enchantée !

Ma famille est partout vantée ; Salomon était mon parent :

Je suis neveu du Juif-Errant, Mais à la mode de Bretagne.

Le bon géant Tranche-Montagne Me tint sur les fonts baptismaux.

Merlin me glissa quatre mots Jadis au tuyau de l'oreille.

Noé m'a légué sa bouteille, Et l'empereur des Ottomans M'a fait don de trois talismans.

Je n'ai point lu V Impératrice de Rome, mais j'ai retrouvé sur celte œuvre un article de M. Ch. LeGoffic qui donne des renseignements très précieux à propos de ce drame encore inédit.

« Cette impératrice de Rome débute comme Geneviève de Brabant. Oui il y a un traître dans la pièce et c'est le frère même de l'empereur de Rome qui est parti pour la croisade. Ce sont des scènes de séduction avec la résistance passive d'abord presque apitoyée puis plus ferme et enfin tout à fait indignée de l'impératrice qui alimentent les deux premiers actes.

« Au troisième, après le retour de l'empereur, 1 impératrice condamnée sur les apparences

est déportée avec ses deux petits enfants et leur nourrice Isabeau sur un rocher de la mer. Ici nous sortons tout à fait du thème ordinaire et banal. La tempête souffle, la pluie fait rage. Les deux femmes tremblent ; les enfants sont évanouis presque morts, soudain au sommet du rocher, l'impératrice aperçoit une femme vêtue de haillons et qui descend la pente en cueillant des herbes. Llle implore son aide pour les enfants : peutêtre ces herbes qu'elle cueille ont-elles une vertu mystérieuse. Et la vieille répond.

L'homme est comme cette herbe hélas ! me com-

[prends-tu Il faut qu'il soit broyé pour donner sa vertu.

« Eh ! quoi s'écrie l'impératrice. Eaut-ilque mes pauvres petits meurent sous mes yeux.

J'avais un iils aussi,

répond simplement la vieille.

Dans ses yeux merveilleux resjDlcndissait l'aurore, C'était toute la mer quand le soleil la dore, C'était toute la neige au-dessus des g-rands monts. Il apaisait l'orage, il chassait les démons, De la nuit douloureuse il éteignait les llammes, Il délivrait en souriant les pauN'rcs âmes.

« — Jésus, s'écrie Timpératrice. Quoi vous seriez la mère de mon Dieu ?

« Ainsi devinée, la vieille femme se transfigure soudainement et apparaît vêtue de candeur, auréolée et un lis à la main.

Je suis celle qui trône au delà du ciel bleu.

Je suis celle qui tient des lys dans sa main blanche

Je suis le vent léjj^er qui brise l'avalanche.

Je suis la barque d'or sur la mer du matin.

Je suis la forêt fraîche et la source et le thym.

Je suis le pré céleste où pousse l'herbe folle

Je suis tout ce qui pleure et tout ce qui console.

« L'impératrice se prosterne. La Vierge malgré ses supplications emporte les enfants morts et disparaît sur cet adieu.

« Voilà le nœud de la pièce. Comment elle se dénoue, comment l'impératrice épurée et sanctifiée encore par la souffrance est délivrée par des pêcheurs et s'en va devant elle, recueillant les pauvres, consolant les affligés, guérissant les malades jusqu'au moment enfin où l'empereur reconnaissant son innocence fait amende honorable à ses pieds. C'est ce que vous devinez aisément. Et comme l'empereur torturé par une pénible pensée lui demande enfin. Mais nos enfants ? Llle se

tourne vers les pauvres inalingreux orphelins qui lui font cortège et répond simplement : Les voilà.

« Toute la morale (le la pièce si morale il y a est dans ce mot.

« En somme, disons-nous au poète, c'est encore un mystère qui vous a tenté. Oui, confesse Gabriel Mcaire, mais un mystère profondément dramatique cette fois et humain. Que voulez-vous ! J'ai toujours bu à l'antique source de la tradition populaire. Plus abondante qu'on ne croit, riche d'éléments et savoureuse, elle découvre à qui remonte jusqu'à elle et pénètre sous le limpide cristal de sa face une sagesse profonde, tant de sens qu'on les y peut trouver tous et que tous sont recevables. »

Le Sortilège a été représenté pour la première fois sur le théâtre de Morlaix, le 10 septembre 1897, à l'occasion des fêtes de l'inauguration du monument de Charles Cornic.

La musique de scène est de M. Paul ^'idal.

L'action de cette légende dramatique se passe en Basse-Bretagne. Au lever du rideau nous sommes en présence d'Hénora et de Naïc sa mère. Ilénora que de sinistres présages viennent assaillir déplore l'absence de son mari Hervé qui débarque enfin avec les dra-

gueurs, revenant de la pèche. Les parts sont faites et Hervé avec terreur reçoit pour son lot la tête du poisson d'où tombe l'anneau de ]Mary Morgane, la fée blonde qui lui a jeté il y a sept ans un charme. Mais Hénora a vu la bague : elle frissonne de peur et de jalousie.

Hervé rejette l'anneau à la mer et croit s'être ainsi débarrassé du charme qui l'enveloppait. La fée dans un chant, tour à tour doux, mélancolique et menaçant à la fin réclame Hervé et le pauvre damné se jette dans la mer malgré les tendres supplications de sa femme terrifiée.

Il y a dans ce petit drame des vers très jolis ; une sorte de fatalité antique plane sur cette légende.

Relativement à Maon, drame inédit de G. Vicaire et Ch. le Goffic, voici les renseignements que j'ai pu recueillir du collaborateur de notre poète.

Maon, pièce héroïque et légendaire tirée de l'irlandais, devait comporter quatre actes en vers. Le plan seul en fut dressé et quelques vers écrits par Gabriel Vicaire, ceux-ci entre autres qui font partie d'une tirade mise dans la bouche deMoriat, fîlle du vieux roi du Munster et l'héroïne principale de la pièce :

— is

La mer est triste et le ciel sombre. Ah ! je respire, Flots déchaînés si doux à l'âme qui soupire, Flots que dore le jour et qui g-rondez le soir Emportez mon amour avec mon désespoir.

« En m'adressant cette tirade, dit M. Cli. Le Goffic, Vicaire m'écrivait; « Ouelques- « uns vont bien. D'autres ont besoin d'un coup « de peigne. Je t'envoie ça pour te montrer « comment j'entends la chose. Il faut faire pas « trop long, imagé et vibrant. » Dans le postscriptum de la lettre, Vicaire ajoutait : « Tu « vois que je marche. Travaille aussi et en- « voie-moi bientôt quelque chose. »

«Mais Vicaire tomba malade peu après. La maladie suspendit notre collaboration et le drame projeté demeura malheureusement à l'état d'ébauche. »

Gabriel Vicaire laisse encore le poème inédit d'une féerie musicale Blanche Xeige, écrit pour le compositeur suisse Jacques Dalcroze, et enfin un acte d'une composition théâtrale, Bosemonde, dont la musique doit être faite par ^L Julien Tiersot.

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