LE PROSATEUR
Cet excellent poète est de même un prosateur tout à fait remarquable. Sa langue allègre en son allure, va droit au but comme une flèche. Son style est d'une simplicité charmante qui n'exclut pas le pittoresque. En veuton un exemple. Voici à propos du Parnasse une lettre adressée autrefois par le poète à son cousin Georges Vicaire que ce dernier a bien voulu nous communiquer. Elle fixe presque ou peu s'en faut un point de notre histoire littéraire contemporaine. Le poète y fait preuve d'une grande sagacité. Cette lettre porte la date de 1877.
Mon cher Georges,
A quelle occasion me demandes-tu des détails sur le Parnasse, et, ce qui est plus difficile^ une défini-
tioii des Parnassiens ? Est-ce que, par hasard, on discuterait littérature à Charolles ? Je suppose que les questions de chasse, de cuisine, d'agriculture, etc, doivent y primer de beaucoup la poésie et que l'éditeur L y produirait l'effet d'un être mythologique. Quoi qu'il en soit, je vais essayer de te satisfaire. Tu sais que je ne suis pas du tout Parnassien, je suis pourtant forcé de reconnaître que le Parnasse a eu du bon. Ça ne mène à rien, c'est une impasse ; à vouloir y séjourner toute sa vie, on risquerait fort de s'encroûter pour tout de bon. Mais ceux qui ont su n'y rester que juste le temps nécessaire et qui après sont retournés sur la grande route de tout le monde, ceux-là se sont parfaitement trouvés de leur séjour dans cette espèce de maison centrale de la poésie contemporaine. C'est là, en effet, qu'on apprenait à faire le vers à peu près comme les forçats apprennent à sculpter des noix de coco. Ça n'était pas gai, l'esprit était sévèrement proscrit, le silence régnait comme dans l'établissement de la lille Elisa, mais enfin, quand on avait fait son temps, on était devenu un excellent ouvrier et on avait un bon outil dans les mains. Quant à la passion, on l'avait tout simplement supprimée, sous prétexte qu'elle fait faire des grimaces, ce qui est contraire à l'idée de beauté. Lis l'épilogue de Poèmes saturniens, et tu verras exposée toute la théorie des Impassibles en vers qui ont parfois grande tournure.
Est-elle en marbre ou non la \'énus de Milo ?
Supprimer la passion, c'était en somme sacrifier l'essentiel à l'accessoire. Quand on a très soif on ne s'arrête pas aux ciselures de la bouteille et on donnerait volontiers la coupe du roi de Thulé pour un litre à 16 rempli d'Argenteuil authentique. Il faut dire que la théorie Parnassienne, toute sino^ulière qu'elle paraisse, avait sa raison d'être. C'était une protestation contre les bêtises sentimentales et les déclarations vagues qui composaient à peu près toute la poésie d'alors. La queue de Musset et de Lamartine tenait le haut du pavé. Ce n'étaient que rug"issements d'amour, élévations séraphiques, etc., mais tout cela à faux, dans des vers conformés comme Naquet et avec des rimes auxquelles un mendiant aurait fait l'aumôme.
— Ainsi réaction contre le sentimentalisme à outrance, réaction contre la pauvreté désolante de la forme, voilà tout le programme du Parnasse.
A ces deux titres, il a rendu de véritables services, mais excellent comme négation, il pouvait être dangereux comme affirmation et sous prétexte de ne plus faire d'enfants mal conformés il aurait pu conduire à ne plus en faire du tout. Les vers qui sévissaient vers la fin du règne de Louis-Philippe et tout le commencement de l'Empire sont en général d'affreux avortons, ceux des Parnassiens au contraire ont très bonne tournure et surtout sont fort bien mis. Par malheur, ils ne vivent pas. Ce sont des momies très artistement embaumées et peinturlurées, et ce qu'il y a de mieux, c'est encore la boîte. On ne pouvait en rester là. Aussi tous
ceux qui avaient vraiment du talent et quelque chose sous la mamelle g'auche ont vite fait sauter le couvercle de la marmite où on la laissait mitonner et n'ont gardé de leurs débuts qu'un g-rand souci de la forme et une aptitude remarquable à rimer. C'est quelque chose et je regrette quelquefois de n'avoir pas passé par là.
Mais je m'aperçois que je t'ai fait, sans y prendre g'arde, un véritable cours de littérature. J'espère que tu ne me prendras pas pour un St-René-Taillandier et que tu m'éparg-neras tes sifflets
Je t'envoie le dernier livre de Flaubert. Je n'ai fait que commencer le premier conte, mais il m'a
paru très remarquable
A toi et réponds-moi vite.
G. Vicaire.
Le jugement très sincère sur Paul Verlaine, paru dans la Revue hebdomadaire est fort curieux :
«Un enfant, voilà tout Verlaine. Lui-même a dit quelque part « Je suis un gosse. » Et c'est parce qu'il est bien réellement tel qu'on lui pardonne tout, qu'il faut tout lui pardonner.
« Un enfant terrible d'ailleurs, vicieux, malade, qui a d'étranges caprices et pas toujours les mains propres.
« Un vrai touche à tout. Je crois le voir
d'ici tirer la queue au chat, agacer la perruche, renverser le lait, bousculer la bonne, faire peur au concierge, sans parler de mille autres fantaisies assurément moins innocentes et les gens graves se signent sur son passage « Fi, l'affreux marmot ! » Ils ne l'ont pas vu faire sa prière et si gentiment.
« Un enfant, oui ma foi et peut-être qu'en ce siècle si compliqué, en ce temps de froids raisonneurs et de mélancoliques analystes, la poésie ne peut plus éclore qu'en un cœur d'enfant.
« Ah! si c'était un vrai petit, tout naïf, tout pur, une âme de rose, une âme de lait ! Mais c'est trop demander.
« Et peut-être si nous étions à ce régime, il nous paraîtrait bien fade.
« Pervers, Verlaine l'est sans doute, et je ne serais pas étonné qu'il s'en fît gloire. Mais c'est une perversité si naturelle, si ingénue, qu'on ne saurait lui en vouloir bien longtemps. Sûrement elle n'a rien de démoniaque. Un faune, a-t-on dit aussi. Pourquoi pas ? Les faunes sont d'excellentes gens qu'on aurait plaisir à rencontrer au coin d'un bois. Ils gambadent dans la rosée, respirent les fleurs, écoutent le vent, font l'amour à la fortune du pot. Il y a des choses qu'ils montrent et qu'il
faut cacher. Pure ignorance ! Ils ne savent pas. Voilà tout. La parfaite décence n'est pas donnée à tout le monde. Celui-ci, au reste, est catholique.
« Et c'est une chose curieuse à constater que ce catholicisme de stricte observance chez cet homme des bois, ce pur enfant de la nature. Notez qu'il ne s'agit pas d'une vague religiosité à la façon de Lamartine et de ses disciples. Xon, non, le chapelet, le rosaire, le chemin de croix, le mois de ^larie, etc. Mais peut-être bien aussi que le temps lui en est passé. Et pourquoi après tout ne verrait-on pas quelque bon satyre à genoux devant la Vierge? Il n'a aucun fiel. S'il a fait le mal, c'est sans y penser. J'imagine que Notre- Dame serait plus sensible à son humble prière qu'à celle de tant d'hypocrites.
« Il est bon aussi de rappeler que cet homme débridé, ce passionné sans vergogne est issu de souche très bourgeoise. Il ne parle encore qu'avec attendrissement de sa mère, une femme admirable, d'un esprit fort distingué, de son père, un brave militaire, rangé s'il en fut, qui se permettait tout au plus d'aller prendre au café, les jours de grande fête, une légère bavaroise. Le vent souffle où il veut. Ainsi naissent les poètes.
« C^est sans doute à ces bons parents que l'auteur de Parallèlement doit d'avoir conservé, à travers tous les orages de sa vie si mouvementée, je ne sais quelle bonhomie qui étonne et réconforte :
Plaignez-moi, car je suis mauvais et non méchant,
me disait-il en un sonnet qu'il m'a fait l'honneur de me dédier dans son volume Dédicaces.
« Et c'est la vérité pure.
« Méchant ! oh non ! Pauvre Verlaine !
« Mauvais parfois, quand les nerfs sont trop crispés, et d'une maiwaiseté qui ne dure pas. Je l'ai vu souvent jovial, à la bonne façon française. Il est Français jusqu'à se qualifier lui-même de chauvin. Au besoin, il chanterait du Déranger. Que dis-je? Nous en avons chanté ensemble.
« Rien n'est plus amusant que de l'entendre discourir, en ses beaux jours, à bâtons rompus, de omni re scibili et inscibilL C'est une verve abondante, originale, et d'un tour qui n'est qu'à lui.
« On a voulu en faire comme une âme plaintive, un pendant de la madone des Sept Douleurs. Quelle exagération ! Le beau portrait
de Carrière le représente beaucoup trop dolent, et j'ai quelque peine à Y y reconnaître. Certes on ne traverse pas impunément ce Galf-sfream dont il a parlé, où il y a des courants d'eau bouillante. Tl y a perdu ses cheveux: mais malgré tout il est encore vivant et très vivant. A parler franc, ce qui me stupéfie le plus en lui, c'est son incroyable vitalité !
« Il m'arriva un jour de voir un paysan assommer une anguille. Triste spectacle ! « Diable ! me dit-il gravement, elle a la vie « dure. »
« Et lui aussi, Verlaine, a la vie dure, heureusement pour les administrateurs de son grand talent. Que n'a-t-il éprouvé, que n'a-t-il vu? Par quelles épreuves n'a-t-il pas passé ! Et cela se devine aisément sur sa face ravagée, si intéressante, ce masque extraordinaire dont a parlé M. Anatole France, celui d'un Socrate, qui, faute de ciguë, vous sifflerait une absinthe le plus galamment du monde. »
Dans un autre ordre d'idées nous retrouvons dans une nouvelle parue dans la Revue Hebdomadaire comme une sorte d'autobiographie du poète. On y entendra dans toute sa tristesse, comme un écho des déceptions
subies par le poète au cours de sa vie littéraire. Le titre de cette nouvelle est « On va fermer »:
« Gomme il était seul, très tard, affalé devant sa quatorzième ou quinzième absinthe, au fond d'un caboulot de dernier ordre, soudain, comme dans un éclair, en un galop furieux, toute sa vie défila devant lui.
« Il se revit, petit enfant qu'on câline, aux bras de sa bonne, la vieille Françoise, si grognon, si rébarbative, un épouvantail, la perle des femmes. Il revit sa mère qui devait mourir trop tôt pour lui, sa mère aux yeux mélancoliques et doux, et qui n'avait de force que pour aimer.
«Il écoute, d'un cœur terrifié, les récits de la vieille Françoise. Mais sa mère passe, sourit, lui fait un signe du doigt. Et démons et gnomes s'enfuient dans l'azur qui tombe. Au loin, tout là-bas, une petite voix s'est fait entendre, et c'est bien la plus douce, la plus exquise, la plus innocente qui soit au monde. Dig, dig, dig, din, don ! C'est la cloche de pur argent, la cloche de l'aurore, la cloche de la prime enfance !
« Comme elle glisse avec gaieté, sur les bois ensoleillés, les prés en fleur ! Le pays qu'elle traverse ainsi est bien modeste. Quelques
collines, des vignes à mi-côte, maint bouquet d'arbres, un peu d'eau courante. Mais tout cela respire la paix, chante au point du jour, chante au soir tombant ; tout cela embaume au temps des fraises.
« Sur un ciel d'un bleu très tendre s'étagent les montagnes en raccourci, que le matin, en s'envolant, teinte encore de rose. La maison paternelle est à deux pas, et, dans ce simple et naïf décor, le gamin pousse à l'aise, en toute liberté, sans plus de soucis au cœur qu'une petite églantine des bois.
« Aucune malice. Comme tous les enfants qui ont grandi sous les jupes des femmes, il est doux, timide et poli. Il croit à tout ce qu'on lui raconte d'effrayant, aux revenants, au loup-garou, à la chasse d'Hérode. On lui dit en riant : « Viens te faire fouetter. » Il y va de bonne foi, et on lui donne un gros baiser pour sa récompense.
« Mais parfois, la nuit, il ne peut dormir, et alors, que de stupéfiantes apparitions ! Qui donc le regarde, là, là, dans ce coin, avec ces yeux de braise, sous la commode ou au fond de la cheminée ? Ne serait-ce pas le diable en personne, ou Ghantalouette, ou Barbebleu, ou Barbecot, ou encore, qui sait? ce scélérat d'Hérode dont on lui a si souvent raconté
Teffroyable histoire ? Car il sait très bien qu'en punition de ses crimes, le méchant roi est condamné à errer perpétuellement, par le vaste monde, à cheval sur son cheval rouge. Et il tremble de tous ses membres, il appelle sa mère qui couche à côté. »
Le voilà devenu grand : il va quitter sa mère pour entrer au collège.
« Dans la ville triste, humide, embrumée, où il pleut sans cesse et qu'endort chaque nuit la voix lamentable des grenouilles, se dresse, presque sinistre, le vieux collège où tant de Jésuites ont rendu tour à tour au Dieu de leur Institut leur âme si ingénument compliquée. Oh ! qu'il y fait sombre et monotone ! Oh ! le déchirement de la première séparation ! Le vieil enfant qui est là, l'œil égaré, trempant son doigt dans l'absinthe, ne peut se rappeler sans un frisson intérieur les débuts de cette douloureuse initiation à la vie. Adieu désormais l'enclos parfumé, adieu la ruche, adieu les abeilles ! Que ces petits êtres qu'il ne connaît pas sont donc mauvais ! que leur a-t-il fait ? Pourquoi le poursuivre ainsi ? Parce qu'il est extraordinairement timide et n'ose faire aucune avance à ses camarades, on le soupçonne d'être un rapporteur.
« Parce que le pion, le voyant très sage, est
bon pour lui, on l'appelle fifi, on lui fait les cornes, on bouleverse son lit, on trempe dans l'eau de la fontaine son beau chapeau tout battant neuf, et il ne sait que pleurer comme une Madeleine, l'innocent qu'il est.
« Puis ses bourreaux se lassent, passent à d'autres. Lui-même peu à peu s'endurcit, et, à la longue, une nouvelle nature s'éveille en lui, qu'on n'eût jamais soupçonnée. Le voilà à son tour déchaîné contre les nouveaux, tout prêt aux louches confidences, aux accointances suspectes. Un peu de mal à faire ne lui déplaît pas.
« Quoi ! Si peu de résistance ! Hélas ! oui. C'est maintenant seulement qu'il s'en rend compte, aux heures mornes de solitude et de désespoir. Ce fut comme un amollissement insensible et continu de l'être entier, une fuite lente, presque imperceptible, de tout ce qu'il avait de bon. Oh ! non pas de tout cependant. Il lui est resté quelque chose des douceurs premières, et c'est, en cette âme qui s'obscurcit, comme un dernier reflet de l'aurore sur la colline. Peut-être, après tout, n'était-il que la cire banale où n'importe qui imprime ce qu'il veut.
« Et la foi qui jadis le ravissait a lutté longtemps, au seuil de l'enfer entrevu. De guerre
lasse, pourtant^ elle a replié ses ailes de lumière. Le catéchisme a fait de son mieux. Mais il a été vaincu. Ce jeune drôle, qui déclare crânement qu'il entend désormais ne plus faire ses pàques, est-ce bien le premier communiant que l'église vit un jour si plein d'une ineffable ferveur, tout fier aussi d'avoir à la main le plus beau cierge de la paroisse ? Il travaille d'ailleurs, il a des succès. Aux distributions de prix son nom est régulièrement salué d'un triomphal éclat de trombone, et Monseigneur lui pose sur le front, avec une couronne de papier doré, un baiser paternel, bien qu'un peu gluant. Sa mère s'attendrit, les bravos éclatent. Il devrait être heureux ; il ne l'est pas. Dig, din, don, la cloche est fêlée ! »
Et maintenant il fait son entrée dans la vie. Il a connu l'amour et le poète Jioiis conte ses aventures.
« La première était trop pure pour le mécréant qu'il devenait. Son âme était toute au ciel. Elle n'en voulut pas descendre. La seconde ne savait que rire aux éclats, pour montrer ses jolies dents blanches, et secouer sur l'épaule ses boucles charmantes, d'un air un peu niais. La troisième, dès le second jour, le trompa avec son concierge. Bah ! il
ne le sut que longtemps après, et ce fut pour lui une année de bénédiction : la plus folle, la plus désirable des maîtresses qui le mangeait de baisers, un concierge qui lui montait ponctuellement ses lettres et lui marquait, en toute circonstance, une infinie considération.
A toutes il a jeté son cœur en pâture, donné de son âme sans compter. Il a bu ce vin délicieux jusqu'à la lie. Il en a encore dans la bouche la saveur amère.
Et voici que, dans la pénombre, s'ébauchent lentement d'autres figures, louches celles-là, sournoises, presque sinistres. Elles rasent les murs avec des yeux méchants qui font trembler.
« Chut! l'odieuse troupe s'est évanouie. Une apparition grandit sur le ciel en flammes, une femme encore, mais si belle avec ses nobles seins que voile à demi la tunique aux plis rigides, une déesse, une immortelle !
« Et le voyant retire ses doigts de l'absinthe, il se redresse avec fierté, il se souvient qu'il a été, lui aussi, des amants de cette belle, qu'elle l'a trompé, qu'elle l'a torturé, qu'un jour cependant elle a daigné lui sourire.
« Il se rappelle ses premières tentatives d'art, son premier et vaillant effort vers l'idéal,
et comme il marchait d'un pied ferme à la conquête du resplendissant laurier. Ce jour-là, il s'était levé de grand matin. Hélas ! il fut fatigué avant midi. Il se coucha sur l'herbe, au bord de la route, et se mit à tresser une guirlande de fleurettes des champs. Le laurier fut oublié ! Il avait du talent ; il fut membre de l'Académie des Muses Santonnes. Et il valait mieux, il ne l'ignore pas. Peutêtre son cœur en plein désarroi a-t-il parfois jeté un cri qui valait la peine d'être entendu. Mais les gens d'aujourd'hui sont sourds, et il n'était pas de ceux qui les savent réveiller. On ne l'a pas vu dans les loges d'actrices, il n'a pas dit de vers dans les salons.
« Quand il leur a porté ses manuscrits, les éditeurs ont pris un air grave ou fait la grimace. D'autres ont souri. Ici on le trouvait quelque peu révolutionnaire, là tout à fait vieux jeu. Il en est qui l'ont prié de leur constituer une petite rente.
« Même antienne avec les journaux. « Dé- « sole. Toutes les places sont prises. Nous « songeons même à remercier, avec quel « regret! quelques-uns de nos collaborateurs. « Que voulez-vous?... La concurrence... Il « faut bien vivre. »
« Et les théâtres donc ! Car l'innocent avait
sur la conscience un gros drame, bien noir, bien naïf, dont parfois il était tenté de rire lui-même, mais il y avait une situation, une vraie, et il lui semblait bieii que la fameuse scène à faire était faite.
« — Signature inconnue. Impossible. Char- « niant d'ailleurs, très intéressant, passion- « nant même. Apportez-nous trente mille « francs, et nous verrons ». Ou bien : — « Repassez quand vous aurez un nom ». Dérision ! Un nom ! Et où donc se le faire ?
« Ah ! si seulement son grand roman en volumes avait pu paraître ! Gomme il y cinglait durement l'humanité d'aujourd'hui, si peu humaine ! Quels coups de lanière, et si joliment appliqués ! Mais voilà. Il en a écrit tout juste vingt pages. Il est vrai qu'à l'entendre, ces vingt pages sont un vrai chefd'œuvre. Dig, din, don, la cloche n'est plus du tout gaie. Les petits camarades s'esclaffent.
« Et maintenant, un grand trou, un vide. Que s'est-il passé depuis ? Comment le savoir ? Brouillard par-ci, brouillard par-là, tout est si trouble ! On n'y voit goutte. — « Eh ! garçon, une absinthe !» — Et le garçon : — « Voilà, monsieur Marginal ; « mais, vous savez, il est deux heures. On va « fermer ! Et puis, il ne faut pas dormir. Le
« patron n'aime pas ça. Il m'a déjà grondé de « vous avoir laissé faire. Vous savez bien que « c'est défendu. — Bien, bien, Ernest. A votre « santé ! » Une bonne lampée, et de nouveau le jour se fait, un de ces jours, hélas! froids, sales, ternes, grelottants, où l'on patauge dans les rues, où l'on se sent le cœur serré, un jour de honte, un jour de boue.
« D'abord de vagues attirances politiques, des velléités tout au plus. Qu'eût fait l'homme en cette galère ? Il n'avait ni l'énergie du vrai révolutionnaire, ni la souplesse de reins du bon fonctionnaire gouvernemental. Aucune ambition. Au fond, son rêve aurait été de passer sa vie sous une tonnelle de guinguette, avec des fleurs à Tentour, et quelque forme poétique, tourbillonnant dans la fumée de sa pipe. De tels rêves ne mènent pas loin.
« Et de plus en plus il se laisse aller. Sa vie est sans but. Il ne sait où la conduire. L'amour, la gloire, quelles folies ! Vaut-il donc la peine de se donner tant de mal pour si peu ? Ah ! si l'on pouvait dormir toujours ! Et justement, il ne peut pas dormir. Au moins, il paresse, il flâne. Il a un prétexte pour ne rien faire, et il en est sincèrement heureux. Car il est honnête malgré tout, et il lui reste quelque conscience. Quant
à sa force, à sa volonté, si tant il est qu'il en ait jamais eu, pschitt, enfuies, envolées, parties en fumée. Mère, vous étiez bonne, vous étiez douce, vous étiez infiniment tendre. Vous l'avez désarmé, et le voilà nu, sans défense, dans l'effroyable bataille de la vie.
« Un peu de courage, o'i le trouver, quand on ne l'a pas ? — « Vous dites que je man- « que d'énergie, donnez-m'en. Est-ce ma faute « si je suis ainsi ? » Avec ces sophismes il descend, descend. Il aimait à jouer, il ne joue plus. Il préfère boire.
« Un coup de foudre. La mère est mourante. Mais lui, avait découché, Dieu sait où, et il n'a trouvé la dépêche que trois jours après. Ouand il est arrivé là-bas, au délicieux pays des grenouilles, sa mère était morte, déjà dans la bière. Il n'a pu qu'embrasser, en sanglotant, le lit encore défait, suivre, presque mort lui-même, l'humble convoi ! N'avoir pas reçu le dernier pardon, quelle douleur î Car souvent, il le sait, la pauvre bonne femme s'est inquiétée et attristée de sa conduite. Elle lui avait pardonné d'avance, elle est partie avec son nom sur les lèvres.
« Mais alors la dégringolade est effrayante. Plus personne qui l'aime, le soutienne en cette vie abominable. Il va, il va. Oui
donc maintenant essayerait de rarrèter ?
« Il aurait pu se marier. De charitables personnes s'évertuèrent même à le convaincre que c'était fatal, qu'il fallait forcément faire une fin, qu'on était obligé de passer par là. Et lui, tranquille, ne contestait pas. Même, une fois, il fut bien près de céder à la tentation. La demoiselle était jolie, sans trop d'excès ; une blondinette aux yeux de faïence. Elle peignait des fleurs à l'aquarelle, elle pianotait, elle avait une honnête dot. Et il se mit à rêver, comme tous ceux qui vivent dans les restaurants, d'un intérieur à soi, d'un endroit bien chaud où l'on serait tout seul avec sa petite femme, à se dire des tendresses toute la journée. Mais il reconnut bien vite que c'était une âme terriblement bourgeoise qui l'eût sans pitié condamné à de basses besognes et ne lui aurait donné que de froids baisers. Puis quel piteux époux il eût fait, lui impatient de liberté, si mal préparé aux grands devoirs ! De ce rêve avorté, il ne regrette que l'enfant qui, sans doute, serait venu, l'enfant qu'il aimerait tant, en ce désastre, à bercer sur ses genoux tremblants, et qui peut-être l'aurait sauvé.
« Alors, quoi? Plus rien. Le petit héritage s'est vite dissipé. Il ne fallait pas pour cela
de bien grosses folies. Et il a toujours eu la main ouverte, le prêt facile. Personne en ce monde n'a été plus volé. II le savait. Il ne trouvait même pas en lui la force de s'en indigner. Dupe ? Non. Indifférent, tout au plus, bizarre. Il se plaisait à conspuer « le vil métal ». L'argent lui semblait si béte ! Il a coulé dans ses doigts comme l'eau d'une source clairette, trop peu abondante par malheur et qui n'a pu se renouveler.
« Il avait en horreur les sollicitations, les marchandages, les humiliations, les courbettes. Et la vie s'est chargée de le courber jusqu'à terre, plus bas que terre, si bas qu'on ne le voit plus du tout, qu'on a peine à l'apercevoir, perdu qu'il est dans son néant. II s'habille de je ne sais quoi ; il loge dans un bouge; il ne boit plus comme autrefois, par plaisir, ou pour passer le temps, toujours si long, mais pour s'étourdir. Des flambées de suicide passent devant ses yeux. Il a en lui comme une soif de destruction.
« Ah ! Le fossé, si charmant^ si clair au premier abord, avec sa jolie eau tranquille, si gentiment enguirlandé d'anémones et de pervenches, le fossé qu'il semble qu'on va sauter d'un coup et qui est, en vérité, infranchissable, l'obstacle insignifiant qui vous fait
butter, l'ornière bête où l'on roule sans même avoir bu, la stupide vase où l'on s'enlise pour toujours, la fin de tout, le dégoût de la vie! Dig, din, don, la cloche cassée!
« — On va fermer, on va fermer ! Vite, « messieurs, vos consommations ! » Et le garçon s'agite, il empile les chaises sur les tables, ébranle la devanture, fait un bruit de ferraille.
« — Monsieur Marginal, vous dormez « encore, vous dormez toujours », vient dire le patron, un gros Auvergnat en bras de chemise (on ne Ta jamais vu autrement). « Réveil- « lez-vous, partez. Faut-il qu'on vous ramène « chez vous? Non, pas la peine. Vous vous « tenez droit. Appuyez-vous au mur. Houp, « houp ! Les sergots sont à la porte. On va « fermer. »
« Et l'infortuné se dresse, il essaye, du moins. Il se regarde un instant dans la glace tout ébréchée, à peine étamée, où de hideux couples ont mis leur crapuleuse signature, et il se voit laid, chassieux, ignoble, quasi sans dents, sans un cheveu sur la tête, lui qui, certain matin, s'embarqua d'un cœur si résolu, à la recherche de la rose trois fois exquise.
« — On va fermer. Vite, messieurs, payez, payez ! »
« A la porte se pressent des femmes en cheveux. Elles tambourinent sur les vitres. « — Eh ! là-bas, monsieur l'employé, offre-moi « un bock ! Viens chez moi, mon chéri, je « suis très gentille. »
« L'abruti s'est levé de nouveau. Il se cramponne à la table. « — Garçon, une absinthe « pour moi, un bock à ces dames! »
« — ^lais le garçon est devenu sévère :
« — Trop tard, monsieur Marginal. A de- « main, à demain. On ferme. Il est près de « trois heures. Allez vous coucher. »
« Allons, mon pauvre vieux, va-t'en et ne récrimine pas. On va fermer ! »
Et Gabriel ^'icaire a écrit de jolies préfaces. J'ai cité celle qu'il fit pour le volume de notre ami Jean Pleyber. ^'oici quelques extraits de celle qui présente au public les Jeunes Tendresses d'André Foulon de Vaulx :
« L'auteur des Jeunes Tendresses est encore ou peu s'en faut, à Tàge adorable de chérubin et mieux que personne il pourrait s'il lui en prenait envie, chanter la « Romance à Madame ». Un vrai page du château de Poésie. \'ingt avrils pas davantage, ^'ous croiriez entendre un Musset adolescent.
« Et, de ce Musset ingénu, avant les avcn-
tures, que n'a pas encore détleuri la réalité, il a toutes les espiègles audaces, tous les jolis rêves de printemps, si vite envolés, toutes les innocentes roueries.
« Cela est frais, argentin, national, original presque, comme un liseron qui vient de s'ouvrir, comme une églantine toute rose à la verte branche ; gazouillant aussi à la façon des petites hirondelles qui n'ont pas beaucoup voyagé et du vaste monde ne connaissent que le porche enguirlandé qui les abrite. »
Notons en passant qu'il publia des articles dans la Revue Bleue, le Figaro, la Bévue Encyclopédique et qu'il écrivit la préface du Chemin du retour de M.Henri Erasme Anger, et de Destinées de M. Verchin et celle pour premier volume de vers de votre serviteur, Bimes de Mai, dont on me pardonnera de transcrire ici quelques extraits.
« C'est vraiment un livre de bonne foi sincère et sans prétention, varié, aimable et fleuri comme les vingt printemps de l'auteur et qui, grâce à Dieu, en ce temps de théories et de controverses à n'en plus finir, ne vise à rien réformer, Bimes de mai, ce joli titre dit bien ce qu'il veut dire et l'on sait tout de suite à qui l'on a affaire. Le poète est jeune. Non pas de ces jeunes, comme il en est qui
grisonnent et qui le donnent à qui mieux mieux et dont toute la jeunesse est faite de leur insuccès. Non, lui c'est un vrai et cela se voit sans peine.
« Tout l'attire et lui sourit, la tendre verdure d'avril comme les neiges d'hiver, le soleil et la lune, le jour et la nuit. Il connaît mieux que personne la route du bois enchanté et vous conduira sans coup férir, au château des songes. Chemin faisant, il envoie une œillade à Margot, fait risette à Philis, serre la main de Pierrot, baise cérémonieusement les longs doigts effilés de Colombine. Les petits ruisseaux sont ses amis. Il s'attendrit sur les feuilles mortes.
« Puis, féru de peinture, d'histoire, il passe avec la plus aimable désinvolture de la mort de Babylone au Napoléon de 1814. Après quoi, il entre au cabaret pour se désaltérer. Mais il ne s'y attarde pas. Car s'il aime à rire, ainsi qu'il convient à un franc gamin de Paris, il est sobre et tranquille et ne casse pas les verres. A côté de cela, il y a des choses très noires et presque désespérées. Bah ! laissez faire. Un nuage qui passe. Et quand donc serait-on triste si on ne l'était pas quand on a vingt ans ? »