‹ Un Poète, Gabriel VicaireChapitre 3 sur 17 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Parmi tant de traits de caractère qui peuvent permettre de définir l'homme que fut Vicaire, il faut d'abord reconnaître qu'il était avant tout un bon vivant, s'accommodant allègrement de l'existence, un compagnon d'humeur très égale.

Assez gai, son esprit se nuançait souvent d'ironie. Mais toujours sans fiel, sa raillerie si elle était parfois piquante, ne blessait personne.

Voici à ce propos quelques extraits de son cahier de notes qui peignent assez le côté facétieux de cette nature doucement insouciante :

« Quand j'étais étudiant et même après, il m'arrivait de /îo/)cer agréablement ; je n'avais

Poitrail-charge de GABRIEL VICAIRE,

pas la tète solide, j'aimais à chanter, j'étais vite parti.

« Mais mon ivresse restait intellectuelle. Je me souviens que j'avais alors la manie d'acheter des livres ; je les achetais un peu au hasard et, le lendemain, j'étais surpris de les trouver sur ma tahle de nuit comme X.., qui, un heau matin, frémit de terreur en voyant dans son lit sa femme de ménage.

« Un jour, rentrant à l'aube de chez Hills ou Peters, je passe devant une librairie slave qui faisait, à cette époque, face à Foyot, dans la rue de Tournon On ouvrait la boutique et le plus bel ornement de la montre était un superbe exemplaire des poésies de ^lickiewicz en cinq volumes. Mickiewicz ! un grand poète ! L'ami de Ouinet, presque un Bressan! Je m'emballe, j'entre, je marchande — Vingt-cinq francs — Diable ! Ce n'est pas donné. Mais on n'achète pas tous les jours Mickiewicz, un grand poète, etc. Et vive la Pologne, monsieur !

« J'emporte l'exemplaire, plein de respect et de joie, et, rentré chez moi, ne pouvant dormir parce qu'un peu agité, je me dispose à en savourer quelques bonnes pages !

« Hélas ! Mickiewicz était en Polonais ! Il a fait longtemps l'ornement de mes ^^^-G. »

D'autre part un grand fonds d'urbanité et de bienveillance envers ses confrères et rivaux en poésie se manifeste dans d'autres pages de son carnet inédit. On ne lira pas sans intérêt ces lignes amicales, en faveur du poète Bouchor. Elles prouvent que si en plusieurs occasions Vicaire se montra froissé de voir élever sur le pavois tel de ses camarades à tort ou à raison, alors que lui-même restait parmi la foule, cette petite rancœur passagère était toute superficielle.

^'oici ce qu'il dit de IMaurice Bouchor :

« J'admire Bouchor, le poète d'abord, « l'homme encore plus. Les injustices, les « méchancetés, les cent vilenies de la vie « d'artiste, glissent sur lui sans paraître le « toucher. Il n'a jamais de ces colères ner- « veuses, de ces emportements d'une heure « que je connais trop et qui ne sont au fond « que des preuves de faiblesse. Il est non « seulement juste, mais indulgent. Je l'ai « toujours vu gai, souriant, parfaitement doux. « Je l'admire et je l'aime. » - ■

Un autre côté du caractère de Gabriel Mcaire, ce fut la très nette conscience de sa valeur littéraire. Je ne veux pas dire qu'il fut très vaniteux, ce qui est le propre de beaucoup de littérateurs, mais il paraît établi qu'il

savait avoir écrit quelques poèmes parfaits.

Jean Pleyber me contait à ce propos une confidence que le poète lui avait faite, deux ou trois jours avant son départ pour la maison de repos dont il ne devait plus sortir vivant. Je lui laisse la parole :

« Il pouvait être neuf heures du matin, lorsque je frappai à Va porte du petit logement de la rue Denfert-Rochereau, Gabriel était encore au lit. Il me fit part de ses souffrances. Je parvins à le consoler vaille que vaille et notre conversation s'aiguilla bientôt vers les œuvres de quelques camarades et enfin sur les siennes propres. Xotre ami avait pour certaines de ses pièces une prédilection toute particulière que quelquefois je ne partageais pas. S'il était sensible aux éloges, il se défiait souvent de ceux qui les lui adressaient. N'est-ce pas bien humain de ne pas croire à la sincérité, surtout quand elle se traduit par un éloge ?

« B.ref à un certain moment de notre entretien je lui dis exactement ces mots : « Par « dessus tout, dans les Emaux bressans , se « trouvent deux piécettes que j'admire sans « réserves : An Bord de F Eau et le Cime- « Hère. Et entre ces deux peut-être même « ai-je une préférence [)Oin' le (Jlnielière. »

« Mcaire se mit à sourire et me regardant bien dans les yeux :

« — Le Cimetière^ le sais-tu seulement? »

« Je lui récitai toute la pièce qu'il écouta, semblant de la tète marquer et souligner le rythme, puis ma récitation achevée, il dit très lentement et très doucement comme s'il se parlait à lui-même :

« — Oui pourtant, c'est moi qui ai fait cela! »

Vicaire avait à côté d'une bonté extrême dont quelques-uns abusèrent même si j'en crois certaines légendes pas trop inexactes, un cœur d'enfant têtu un peu, tendre infiniment.

Une âme ingénue, une timidité souriante, une réserve assez farouche même, telles son£ les principales lignes de sa figure morale qu'il cachait volontiers. Car expansif à certaines heures, ^'icaire se monlrait surtout fort réservé, sans être froid cependant, avec les étrangers qu'il connaissait peu ou prou. Pour ne parler que de la bonté de son cœur nous trouvons encore dans ses notes personnelles et non destinées évidemment à la publicité la preuve palpable de sa magnanimité, de ce que nous pourrions appeler une hypertrophie de générosité.

« Je ne pense pas que jamais personne ait « été plus exploité et volé que moi. 11 y a de

^< ma faute. Ouelle confiance stupicle quand « j'étais plus jeune et maintenant encore « quelle insouciance, quelle incurie ; on « viendrait me prendre mon portemonnaie « dans ma poche. Si on le faisait bien et « gentiment, plutôt que de me donner la « peine d'étendre le bras, je laisserais « faire.

« J'ai toujours été d'ailleurs assez facile à « attendrir et j'étais une proie toute désignée « pour les chevaliers d'industrie qui foison- « nent à l'heure actuelle. En dépit de quel- « ques mouvements de colère, colère de « femme, colère d'enfant, colère de chloral, « qui parfois ont fait prendre le change sur « mon compte, on pourra, je crois, dire de « moi que j'étais, en somme, assez bon dia- « ble. C'est un plaisir que d'être charitable, « mais coml)ien ce plaisir est parfois gâté ! « Les escrocs devraient le comprendre et « nous laisser au moins quelque illusion.

« Le jour où j'avais vendu 15.000 francs mes <c tapisseries d'Ambérieu, tout heureux de « cette bonne aubaine à laquelle je ne m'at- « tendais pas, je passais derrière la Madeleine « quand une femme en noir, l'air d'une veuve « très digne, sort de Tomlire du monument et « me conte je ne sais plus quelle histoire

« très lamentable. Désireux de faire une bonne « action cejour-là, j'y vais de ma pièce jaune. « Et alors la femme noire, avec de grands « gestes et des bras au ciel, de se jeter à mes « genoux : « Ah ! Monsieur, je n'aurais osé « attendre autant. Que Dieu qui nous voit, « que Dieu vous bénisse !!! Et tout cela d'un « ton J'ai bien vu que j'étais refait.

« Le cabotinage de la reconnaissance est « le pire de tous. »

Narcisse Quellien, le barde breton, si brutalement retranché du nombre des vivants, a tracé dans la Revue Encyclopédique un portrait très pittoresque de l'homme :

« Beaucoup, qui le connaissaient mal, tenaient ^'icaire pour un heureux parce qu'il n'était pas tourmenté par le souci du lendemain. De fait, fut-il jamais un plus aimable commensal? D'une courtoisie irréprochable, il accueillit quiconque aimait les vers ; et il ne rencontrait que des amis arrivant à lui des quatre bouts de Paris et du pays, de toutes les provinces de la République des Lettres. Ses compatriotes de Bresse, des Bretons que ses vacances à la Clarté en Perros lui avaient gagnés comme des frères adoptifs, les disciples de ^'erlaine, Moréas et les siens les camarades que l'excellent Truf-

fier intéressait à leur œuvre dramatique, des poètes, des artistes, des universitaires par centaines, ils ont fait visite en ce cinquième étage de la rue Denfert-Rochereau où ils se sont assis autour de cette table désormais fameuse au café de la Rotonde. Et là dans la conversation, apparaissait Vicaire comme en ses livres, gracieux, familier et confiant, mais hostile aux adulations, fécond en anecdotes, spirituel avec goût, ironique mais inoffensif, sous un œil fin et demi-clos, un peu en contraste avec sa lourde tête penchée et son vaste front de penseur. »

Dans les dîners littéraires, il était recherché pour sa joyeuse humeur et son caractère égal. Je l'ai vu aux réunions de l'Ain, par exemple, chez le père Paget. Ils étaient là une douzaine au moins, toujours les mêmes : les députés Herbet, Giguet, Allombert; le philosophe Vaulpré et le conseiller Brousse; tous ayant Vicaire en affection; au dessert, Balland, le colonel, se souvenant de quelques lointaines latinités, donnait la parole, « /, nostrnni deciis... Va, Gabriel ; fais honneur à la Bresse qui t'écoute... » Je ne sais pas un autre coin de France où la jalousie soit plus ignorée qu'au pays de Bourg.

Modeste jusqu'à se montrer farouche avec

les étrangers ou les inconnus, Vicaire pourtant se plaisait en Celtique. C'était si familial autour de Renan! Pas une fois notre président n'aurait omis cette invitation : « Si vous voulez que nous passions un quart d'heure délicieux, monsieur \'icaire, contez-nous donc Bosette en Paradis. » J'ai entendu Jules Truffier, Brémond, le député Barthou — l'émér.te diseur! — et d'autres, débiter ces coquets teries exquises: «mais le poète avait un autre accent, plus adouci et plus pénétré, et il nous causait une tout autre émotion. »

Enfin il est indéniable que dans les dernières années de sa vie le poète eut peur de la solitude. X'éprouvait-il pas le besoin d'avoir un collaborateur, alors que son talent le dispensait de tout appui? Il ne lui avait manqué pour diriger sa vie que les joies du foyer domestique et il est certain qu'il eût vécu de longues années encore s'il avait trouvé près de lui la compagne aimante et dévouée qui berce et qui console, qui fait renaître l'espoir au cœur déçu et auréole d'amour le front de l'artiste.

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