SIMPLE
Ce qui permet de distinguer Gabriel Vicaire parmi toute la pléiade innombrable des poètes contemporains, c'est l'adorable naturel de sa poésie, c'est la pure naïreté de sa langue, c'est l'heureuse clarté de sa forme.
Ce poète est une manière de primitif. Il a ses façons de comprendre la nature, il a une certaine légèreté de touche qui le fait ressembler en poésie à ce que Corot nous a révélé, en peinture. Cette ingénuité exquise qui lui permet de vêtir de rêve les paysages, qui lui a dicté le secret de faire revivre avec des moyens simples des caractères bien dessinés mais sans renfort de couleurs osées fait de lui un poète d'un autre âge.
Primitif dans les contours, et primitif dans
les aspirations. Primitif religieux surtout si Ton songe au nombre de ses Xoëls. Dans les Emaux bressans, nous pouvons citer déjà quatre pièces d'allures bien différentes ayant pour titre Xoël, dans Au pays des Ajoncs, Noël Breton, Le Noël du Vagabond, et le Noël qui précède la Prière à N,-D. de Fourvière.
Et ce n'est pas seulement l'anniversaire de l'enfant Dieu qui lui inspire des vers délicats, les cloches du pays tintent toujours à son oreille. Elles lui rappellent les jours bienheureux de son enfance, les jours de sa foi candide, les rêves d'infini, les ressouvenirs du passé qui fut si doux.
Infiniment douce, infiniment tendre Est votre ciianson de cliaque matin.
Et moi l'oublieux, rien qu'à vous entendre Je retrouve encor un peu de latin.
Un peu du latin de l'hymne à Marie Que disait ma mère en vous écoutant, A l'heure de paix et de rêverie Où la lune rose était sur l'étang.
N'est-il pas en communauté constante d'évocation avec la Vierge, le mystique rêveur. Faut-il rappeler Tristesse de la Vierge
de VHeiire enchantée. Ne nous a-t-il redit après Maurice Bouclior, Thistoire des rois mages. C'est encore un hommage au petit Jésus :
L'étoile d'amour, qui perce la brume Illumine encor la pauvre maison.
JSn trait d'or soudain barre l'horizon.
L'orient roug-it et le jour s'allume.
Par une ouverture au milieu du toit Apparaît, au ciel un nuage rose ; Et l'enfant^ frais comme un bouton de rose, S'endort en tétant le bout de son doiot.
Que cette piété devienne parfois un peu irrévérencieuse comme dans Bosette, cela n'est point pour nous surprendre. Le bon sourire poétique atténue la fantaisie par trop capricieuse de Timagination.
Et ne doit-on pas aimer davantage celui qui se repent. La tendresse des mères ne va-t-elle pas avec plus de sollicitude vers celui des enfants qui le plus a péché. Vicaire ne pose pas pour le petit saint. S'il s'écarte parfois des traditions orthodoxes, s'il nous présente un Père éternel un peu bonhomme, cela ne veut pas dire qu'il veuille ridiculiser la religion.
Et pour quelques peccadilles et quelques hérésies légères, que d'actes de foi inspirés par des sentiments profondément religieux.
Je ne connais pas de plus jolie évocation, que ce Noël qui est comparable au plus pur Botticelli. Quelle simplicité et quelle fraîcheur juvéniles ! Quelle douce piété !
La ^'ierg•e mignonne endort en chantant
Son petit Jésus sur la paille fraîche.
Elle resplendit au fond de la crèche
Comme un grand lys d'or au bord d'un étang !
Hélas ! le poupon grelotte en ses langes, 11 pleure et le vent cpii vient des chemins Glace méchamment ses petites mains Faites pour guider la troupe des anges.
Comment l'apaiser ? Le bon saint Joseph D'une voix très douce entonne un cantique ; Et l'âne et le biruf sous l'auvent rustique, Marquent la mesure en branlant le chef.
Mais qui vient là-bas ? quel est ce cortège? Ce sont les bergers avec leurs troupeaux. Ils entrent, vêtus de savons de peaux Tout enguirlandés de flocons de neige.
« Salut, bonne Dame, Enfant merveilleux ! « Si nous n'avons pas, comme les rois mages « De l'or, de l'encens, de belles images « Pour vous réjouir le cœur et les yeux,
« Pauvres chevriers perdus dans la plaine « S'il nous faut pâtir, hiver comme été, « Regardez du moins notre pauvreté « Ne méprisez pas nos bonnets de laine.
« Nous voilà, Petit, tout à vos o^enoux « Souriez un peu, soyez charitable.
« Nous sommes aussi nés dans une étable, « Que vos jolis yeux s'arrêtent sur nous 1 »
Et, se prosternant devant la Madone, Chacun lui présente un peu de pain bis, Des roses, des noix, du lait de brebis ; Et c'est de grand cœur que cela se donne.
Aussi gracieux qu'un jour de printemps L'Enfant a souri disant : « Je vous aime ! : Joseph et Marie ont souri de même, Et le bœuf et l'àne ont paru contents.
Citerai-je de nouveau Marie-Madeleine, le Miracle et son prélude. Quel mysticisme voulez-vous de plus doux que ces accents presque extatiques.
Qu'il était beau pourtant, cet âge d'innocence Où s'éveillaient en nous les songes de l'avent. Qu'il est triste aujourd'hui sous la neige et le vent Le sentier défleuri de notre adolescence ?
Dans le désert de sable où je suis enfermé, J'entends le bruit léger d'une source lointaine Et comme au temps divin de la Samaritaine Mon cœur tressaille encore au pas du Bien- aimé.
Le couchant s'illumine et la terre est en fête. Voici le Rédempteur au milieu des élus, Voici le maître ! Hélas I il ne me connaît plus Du mauvais serviteur il détourne la tête.
J'ai beau m'agenouiller, j'ai beau tendre les bras Mes visions du soir, je ne puis les étreindre, Et dans la nuit qui vient je regarde s'éteindre Le royaume d'amour où je n'entrerai pas.
Et ne nous a t-il point chanté les saints de Bretagne.
Quant aux saints de Bretagne, oh ! les saints que
[j'adore Toujours prêts à lever le coude et volontiers Leur humble sanctuaire est fleuri d'églantiers. Leur cloche toujours tinte au lever de l'aurore.
Et de même Vicaire depuis son séjour à la Clarté, se prit à chérir les bonnes fées, les Korrigans, Merlin, Viviane, avec une religiosité au moins égale à celle qu'il accordait aux saints, à la Vierge et au petit Jésus.
^lais primitif dans ses idées, Vicaire est de même primitif dans son style. Si j'insiste
là-dessus encore c'est que je voudrais définir un peu le technicien simple après avoir parlé du mystique primitif.
11 faut grandement savoir gré au poète dans son retour vers la poésie moderne ou religieuse du grand art,, avec lequel il encadre en un rythme adéquat le thème qu'il veut développer.
Ce qui semble à remarquer dans le Miracle par exemple c'est la façon dont le poète a entremêlé tous les rythmes les plus variés sur tous les tons les plus divers.
Voici des onomatopées naïves, vieillottes comme celle-ci par exemple ;
Minuit sonne : voici l'heure Où s'éveille le hibou.
L'heure triste hou, hou, hou^ L'heure triste où la nuit pleure.
Dans le dialogue entre Gagnard et les trois petits enfants qui frappent à la porte du féroce hôtelier, « l'emploi n'est-il pas heureux de ce vers de huit pieds alerte et court-vêtu qui donnait tant de grâce agile aux scènes même les plus diffuses de notre théâtre au moyen-âge » (1).
(1) Un mystère moderne. M. Gh. Fuster.
Puisque nous ayons abordé ce sujet de faire valoir la grande science et l'habileté du poète, le lecteur ne trouvera peut-être pas déplacé que nous rapportions ici une étude très consciencieuse faite autrefois par M. Clair Tisseur, à propos de l'apparition de Marie- Madeleine,
« Tel que nous connaissions déjà M. Vicaire par ses Emaux bressans et par son Saint Nicolas nous savions qu'il n'était pas pour marcher dans les souliers des autres.
Il ne s'agissait pas pour lui de représenter la Madeleine biblique au sein des paysages de l'Orient : de reproduire les accents de l'Evangile qui résonnent avec tant de noblesse et de grandeur dans les Parfums de Madeleine de Laprade. M. Vicaire a conçu la ^ladeleine telle qu'on aurait pu la concevoir au moyen-àge moins l'art bien entendu, avec lequel est ici traité le sujet. Des poètes modernes il est le premier qui ait invoqué la muse de la légende populaire. Il y a je ne sais quelle fluidité exquise tout à fait appropriée à ce genre de sujets et une habileté singulière pour mettre les rythmes en harmonie avec la pensée à exprimer. C'est un des traits — ce n'est pas le seul — qui constituent la personnalité de M. Vicaire. Or, sans person-
nalité, le poète n'est pas. En poésie, ce qu'il faut, c'est l'or et un grain d'or vaut mieux que des montagnes de similor.
La première partie pourrait être intitulée « le Péché de Madeleine ». Celle-ci n'est point une fille d'Israël aux grands yeux noirs, aux paupières peintes en bleu. Comme un bon peintre primitif, le poète n'a pris souci de la célèbre « couleur locale ». Il lui a suffi que les couleurs fussent fraîches et harmonieuses. Madeleine est une bergerette. En façon de vieille chanson le poème nous la peint en petits vers ailés de six syllabes réunis en quatrains.
Avec son auréole, De longs cheveux dorés Madeleine était folle Comme Therbe des prés
L'amant qui provoque le péché n'est point non plus un riche Israélite à l'ample barbe orientale, qui l'achète à prix d'argent, ni même le jeune amant aux traits bronzés de la Sulamite. Comme cela doit être, c'est un beau capitaine. A quelle époque se passe la scène, je n'en sais rien et peu m'importe
car M. Vicaire a cela de précieux qu'il n'est point archéologue. Il ne nous assourdit pas de noms baroques. Nous n'avons point affaire à une « résurrection de quelque poème du moyen âge. » Et Madeleine chante simplement filant son blanc fuseau
Or,* près d'une fontaine, Le soir d'un beau lundi Un jeune capitaine, En passant l'entendit.
Eh ! quoi plus ? Naturellement le capitaine est un fils de roi ; naturellement il s'éprend de Madeleine.
« Mignonne,
Je suis le fds du roi.
Le printemps qui.fleuronne
Est moins épris que moi.
Ecoute ma promesse
Et donne-moi la main.
Le prêtre, à la grand'messe
Nous mariera demain ! »
Le peintre nous décrit tous les enchantements qui s'emparent du cœur de Madeleine et dont la nature est complice. Et, troublée, elle s'écrie :
Combien je suis heureuse jNIon chevalier si doux !
Voici votre amoureuse Qui s'abandonne à vous. »
Un mot pour se connaître Suffît bien à vingt ans.
Quant à quérir le prêtre Ils n'ont pas eu le temps.
^'^oici la deuxième partie. L'histoire suit son cours. Madeleine naturellement toujours, est abandonnée. Le rythme change. Il devient triste et grave, quoique le vers ait même fraîcheur. Mais les strophes régulières de huit vers appartiendraient trop à la poésie lyrique si elles n'étaient rompues d'un refrain doux et triste, petit distique de cinq syllabes, qui sonne sa cloche mélancolique à chaque fin de strophe.
Pauvre Madeleine
Pauvre cœur en peine.
Elle à qui le soleil d'avril portait envie. De la nuit à l'aurore elle est par les chemins Les cheveux dénoués tordant ses blanches mains. Elle crie au passant : « Qu'as-tu fait de ma vie ? »
Elle est l'objet des railleries et des cruautés. Elle voudrait gagner sa vie
Elle xa chez les gens. « Donnez-moi de l'ouvrage, Que me faut-il pour vivre ? Un morceau de pain bis Je sais traire la vache et garder les brebis, Essayez, s'il le faut, ma force au labourage. Mais eux : « Te crois-tu donc au milieu des païens? »
Puis la suite coutumière :
De misère à la fin tout son lait s'est tari. L'enfant râle : il est mort avant d'avoir souri.
Ce dernier trait est admirable. Et le « chardon bourru » que nous allons voir, est-il une image assez piquante et neuve, cueillie sur la nature et non dans les auteurs.
Comme elle revenait seule du cimetière Le front échevelé comme un chardon bourru Une vieille édentée après elle a couru
Madeleine refuse, hésite, lutte, puis finit par céder.
Mais je suis faible, ô Dieu, je n'ai pas dix-huit ans. Avec le mois de mai, mon espérance est morte.
Pauvre Madeleine !
Pauvre cœur en peine î
Ce que je ne puis me lasser d'admirer, c'est l'aisance avec laquelle court ce vers
simple et limpide où Ton ne sent aucune recherche, aucun effort. Le mot n'a jamais fait défaut : avant d'être six pieds l'hémistiche n'a jamais été cinq ou sept. On dirait cfue l'auteur chante ces vers sans s'en apercevoir comme le rossignol gazouille. Comment peuvent couler ses vers avec si peu de peine et tant de grâce ?
Et remarquez bien que le poète n'a pas fait de Madeleine une vulgaire et gross'ère courtisane, nature sensuelle, âme avide. Il a amené les choses sans faire répugnance.
Plus tard le miracle de la conversion sera peut-être moins extraordinaire^ mais comme il sera plus naturel et comme la pécheresse sera plus intéressante ! Xo'ûk Madeleine devenue belle courtisane et un état d'âme nouveau correspond au nouveau rythme. C'est un petit pentasyllabe frais et sautillant. Il n'est pas jusqu'au nom de Madelon apparaissant pour la première fois qui ne rentre dans la physionomie :
Au déchu du jour Dans la maison rose Madelon repose Pu sonimeil d'amour,
On la dirait morte En ses cheveux longs Trente violons Chantent à la porte...
Mais elle est assaillie de mélancoliques regrets.
0 menteuses voix, Tristes ritournelles Amours éternelles Qui durent un mois !
Puis voilà que Jésus, le beau et pur Jésus passa. La folle servante accourt.
Voyez donc, Madame Ce jeune étranger Beau comme un berger Doux comme une femme.
Il parle de Dieu De l'âme et du monde Et sa barbe est blonde Et son manteau bleu.
Madeleine accourt. Elle est étrangement troublée, elle veut
Ce soir même
Mourir en ses bras.
Elle sort, le peuple se presse autour de Jésus. Nous retrouvons ici les grands alexandrins, semblables à des lys. Il n'est plus besoin de refrains champêtres.
Dans la paix du couchant, parmi les fleurs des prés Jésus parlait...
Madeleine se mêle à la foule. Son visage fardé luit insolemment. Elle porte au front la tiare étrangère. Les femmes à sa vue, ont frémi ; elles la veulent chasser.
Mais Jésus d'un regard aussitôt les fait taire.
Et soudain Madeleine est touchée, elle pleure, arrache ses atours.
Mon âme qui dormait^ Seigneur, s'est éveillée.
Le miracle s'est accompli.
Comme une pâle rose au bord de l'eau courante Madeleine frissonne aux genoux du Sauveur
Et maintenant des octosyllabes, calmes et doux, peignent Madeleine convertie. Plus de rythme sautillant ou les grands et purs alexandrins au Sauveur consacrés. Madeleine est au désert
Dans une grotte de feuillag:e Elle est seule au pied de la croix.
Elle mang-e les fruits des bois Et l'eau de pluie est son breuvage.
]\Iais elle a gardé de ses premières années Famoar tendre de la nature.
La mésange et le hoche-queue Enchantent souvent son réveil Elle aime à voir en plein soleil Une fleurette jaune ou bleue.
Il y a là quelques peintures exquises de la vieillesse qui arrive et de l'état d'àme de la pécheresse se reposant dans l'espoir de Dieu. Tout cela touché légèrement : une fleur de mélancolie.
Enfin, après la longue pénitence, le ciel. Il y fallait un rythme qui n'eut point encore paru étrange dans sa fraîche beauté. Le poète chante en distiques décasyllabes, coupés au cinquième pied. Cela a quelque chose de l'Eden.
Les portes du ciel, les portes mystiques \^iennent de s'ouvrir au bruit des cantiques Les portes d'ivoire et d'or et d'argent Par où le roi passe après l'indigent.
Un trait charmant où le seiis de la poésie populaire est saisi sur le vif.
Un rayon divin baigne la prairie Où file en riant, la Vierge Marie.
On voit que nous sommes loin des parvis de jaspe et de diamants et de toutes les pompes orientales, un peu lassantes avec lesquelles on a accoutumé de décrire le ciel. Nous avons ici un paradis à la Van Eyck.
Madeleine arrive :
L'aurore céleste éclaire ses charmes
Et de blancs muguets naissent de ses larmes.
Son cœur d'autrefois chante et refleurit
Dans l'or et les fleurs la Vierge sourit.
Et le saint des saints donne avec tendresse
Sa main à baiser à la pécheresse.
Et voilà comme une petite plaquette de quelques centaines de vers peut valoir maint gros volume de vers pondus avec effort. Sous sa charmante simplicité, la poésie de M. Vicaire renferme beaucoup d'art, seulement il n'est pas apparent. Et c'est là son prix, qu'il ne paraisse pas.
J'ajoute que ce })oème a un intérêt particu-
lier, qu'il y respire un sentiment de nature souriante, unique en son genre. On a vu, de notre temps, la nature sous bien des formes. Personne comme M. ^'icaire, n'en a senti la pure fraîcheur. »
C'est ce culte pour un art simple, ennemi des néologismes comme des sentiments de convention qui caractérise le talent clair, jeune, vraiment personnel de notre poète. Et ne voit-on pas là l'éclair du génie chez un évocateur si merveilleusement inspiré, tellement maître de lui qu'il peut faire avec presque rien des poèmes qui sont des tableaux exquis de véritable primitif ?
LE TRADITIOXMSTE
Ce n'est pas seulement que la tranquille province où il passa la majeure partie de son existence, je veux dire la Bresse, que le poète a chantée.
Il a célébré et aimé tout ce qui s'y rapporte, à la fois ses mœurs champêtres et ses anciennes coutumes.
Jaloux de ses antiques monuments comme de ses antiques légendes, Gabriel Vicaire est par surcroît l'apôtre des traditions populaires et le rénovateur des vieilles chansons et des airs d'autrefois.
Dans les Emaux bressans voici Au bord de Veau, une chanson délicatement rustique :
En m'en revenant de vers chez mon père. Vole au soleil d'or, vole ma chanson.
En m'en revenant, derrière un huisson Je vois Marion qui se désespère.
Elle ref^ardait le joli tableau, Dans le vertSurau, trembler son imag-é.
Galant, me dit elle, oh! que c'est dommage La clef de mon cœur est tombée à l'eau.
En rêve^ une délicieuse bluette et peutêtre la chanson la plus parfaite au point de vue traditionniste :
Vous me demandez qui je vois en rève ? Et iiai, c'est vraiment la fdle du roi, Elle ne veut pas d'autre ami que moi.
Partons, joli cœur la lune se lève.
Sa robe qui traîne est en satin blanc. Son peigne est d'argent et dé pierreries. La lune se lève au ras des prairies.
Partons, joli cœur, je suis ton galant. Un grand manteau d'or couvre ses épaules, Et moi dont la veste est en vieux coutil ! Partons, joli C(jeur, pour le Bois Gentil, La lune se lève au-dessus des saules.
Comme un enfant joue avec un oiseau, Elle tient ma vie entre ses mains blanches. La lune se lève au milieu des branches, Partons joli cœur, et prends ton fuseau.
Dieu merci, la chose est assez prouvée, Piien ne vaut l'amour pour être content. Ma mie est si belle et je l'aime tant ! Parlons, joli cœur, la lune est levée.
Voici d'autre part Rose Rosetle une idylle très simple, et tant d'auti-es que nous pourrions citer encore.
Car il est indiscutable que le poète avait pénétré et savait à ravir les dictons, légendes et chansons populaires. Aucune place d'Ambérieu ou des alentours, aucun cabaret où il ne se soit fait chanter par quelque paysan les antiques ritournelles.
Bressan dans l'àme, il se plaisait à ressusciter la bonne chanson française.
M. Valabrègue, dans la Revue Bleue ^ a dit excellemment en définissant cet original trait de caractère:
« On dirait qu'il se présente à nous en portant des fleurs à la boutonnière et un gros ruban au chapeau. Il sait les romances et les complaintes du voisinage ainsi que les anciennes poésies populaires : il entonne une ballade d'amour ou un Noël. C'est un poète villageois aux façons accortes, il serait capable de faire danser les bonnes gens qui viennent à une fête, à la manière d'un ménétrier. »
M. Cil. Guillon, l'auteur très érudit de ces chansons populaires de l'Ain pour lesquelles le poète avait écrit une préface importante, m'écrivait au sujet des idées de Gabriel N'icaire sur cette question très complexe, les
lignes suivantes qu'on ne lira pas sans intérêt :
« Rien, me disait souvent Vicaire ne remue aussi profondément mon âme et n'y provoque des secousses aussi vives que certains chants populaires de la Bresse. Ce sont, j'en conviens, de naïves chansons ; mais ne sont-elles pas d'un sentiment exquis, exprimant à merveille le tressaillement de la vie telle que la comprend le paysan. Pour lui dont elle assoupit les peines, la chanson est aussi un soulagement qui berce ses ennuis. Elle intervient pour animer ses fêtes, le distraire de son labeur quotidien et le reposer.
« Rien n'irritait autant Vicaire que certains détracteurs qui, ne voyant dans les chants populaires qu'un amusement « honnête », n'hésitaient pas à les proscrire.
« Laissons, me disait-il, ces « esprits pratiques » à leurs idées étranges. Que veux-tu, ils n'entendent rien aux révélations éloquentes où tant d'artistes sont allés puiser leurs inspirations et puisqu'ils ne veulent pas comprendre la poésie — vague sans doute — mais à ce point émanée des rêves du paysan qu'elles font connaître toute son àme..., c'est que la leur est incomplète. »
Ces idées nous les retrouvons mais plus
développées dans la préface de l'ouvrage de M. Cb. Guillon.
Le poète y déplore d'abord l'abandon dans lequel on a laissé la littérature populaire. Il rappelle la liste de tous les travaux faits depuis 1852 sur les chants populaires de la France et il constate que les publications de ce genre ne se comptent plus maintenant, et que déjà nos classiques pour ne parler que de La Fontaine, Rabelais, Montaigne ont puisé aux sources des traditions populaires.
La poésie populaire est assez aisée à définir, elle est riche et complexe et il en fait l'historique à grands traits, en louant la qualité dominante : une grande simplicité.
La chasse aux chansons populaires est un sport amusant mais combien malaisé.
Le paysan ne livre pas ses secrets : et si le poète les surprend c'est par bribes. Lnpossible de connaître le pourquoi de telle expression, la raison d'être de tel terme passé de mode. L'auteur parle accidentellement des chansons patoises dont il vante la saveur, la naïveté et la sincérité.
Puis il parle de l'ordonnance du livre.
En tète du volume se trouvent les prières et les chants religieux. Puis à leur suite les
chants qui se rapportent à quelque événement historique.
Eafîn, il nous parle des légendes. Car il y a toujours une part de mystère dans les croyances du paysan. Il croit toujours aux bonnes et aux mauvaises fées, à la chasse d'Hérode,à l'existence d'animaux fantastiques. Il nous fait l'histoire des superstitions populaires et des complaintes funèbres. Il nous cite aussi et il en est de délicieuses les naïves romances d'amour sans oublier les traditions et les vieilles coutumes en usage dans les noces de campagne.
Le poète célèbre ensuite la ronde qui résume à son sens toutes les danses chantées, et qu'il préfère à toutes les autres chansons satiriques ou bacchiques. Et l'auteur termine sa préface par ces lignes vraiment exquises :
« Ainsi finit, sous une impression de franche gaîté, ce livre qui débute par des prières cabalistiques.
« Et maintenant à bientôt, j'espère, le recueil des chansons patoises de la Bresse et du Bugey. Lecteurs, c'est vous qui déciderez.
« Sans doute, c'est parfois un assez rude voyage que celui qu'on entreprend à la recherche de la poésie populaire. Pas de route frayée, à peine un sentier qu'emplissent çà et
là de folles poussées de verdure ou d'effrayantes charrières où Ton s'embourbe. Les ronces vous accrochent au passage, les fondrières ne manquent pas.
« Oui, mais à l'arrivée, quelle joie d'apercevoir tout là-bas, bleuissante au milieu des saules, la petite source si claire et si fraîche, la mare des fées, la fontaine d'amour où jadis la fille du roi d'Espagne allait laver son blanc jupon, où boit le rossignol sauvage, où les bœufs gravement viennent se mirer !
« Quiconque a pénétré une fois dans le bois magique n'en oubliera pas de sitôt les enchantements. Ceux qu'a ensorcelés le chant de l'oiseau bleu n'en sauraient guérir. »
11 est notoire en effet que dans l'œuvre de Gabriel Vicaire, une grande part de son charme et de son ingénuité lui vient des sources populaires. Citerai-jedes expressions charmantes, des jolies phrases anciennes, des tours vraiment piquants ? Dans le Clos des Fées :
Adieu la rose Au soir déclose
J'ai fait un valet joli
L'autre jour, à la ;j;Tnncr foire !
Oh : le joli blondin Drelin, drelin, din, din,
Si nous ouvrons le Bois Joli que de fines trouvailles :
Cœur de rose, Ah ! je n'ose.
Turlurette L'amourette !
El plus loin :
Oh ! la folle Qui s'envole.
Et dans YHeiire enchantée^ n'avons-nous pas cette berceuse très douce Claire de Lune:
Dodo, dodinette Dors, marionnette.
Et dans un sentiment plus délicat et plus affiné ;
Chiffon, chiffonnelte Tra deri dera Bientôt, ma brunette Ton pied poussera ChitTon, chiffonnelte Là, barcelonnette.
Tout cela revient à dire que l'éducation artistique du poète s'est faite en puisant à la bonne source de l'inspiration populaire. Cette source si riche que ne lui doit-il pas en efTet ?
M. Ch. Le Goffic dans un long article de la Revue Bleue le constate avec une très grande finesse.
« Quel autre (il parle du bon peuple de l'ancienne France) lui aurait enseigné cette gracieuse langue d'amour, ces diminutifs de sentiments, l'emploi de ces couronnes d'adjectifs autour du nom de la bien-aimée et pour finir le secret de ces petits rythmes déliés et vifs que nul avant lui (non pas même Hugo on l'a dit et justement) n'avait maniés avec cette maîtrise ? Quel autre lui eût ouvert cette flore de rêve, cet artificiel et délicieux paradis de marjolaines, de muguets et de roses où sur la plus haute branche, chante éperdùment le rossignol du Bois Joli ? Et sans doute les marjolaines cueillies, le poète est intervenu pour tresser et façonner le bouquet. Mais quel art incomparable qui n'a l'air de toucher qu'à peine à ce qu'il transforme entièrement et fait sien et qui nous donne dans sa fleur à lui, cette impression singulière et nouvelle de quelque chose de très
simple, de très naïf et de très savant à la fois! Il y a ainsi et par douzaines, dans les derniers livres du poète, des merveilles d'adaptations si l'on peut dire, de nos vieilles chansons populaires : il s'en trouvait déjà quelques-unes dans les Emaux bressans. Mais ici la source est devenue fleuve et ne cesse plus de couler à partir du Miracle de saint \icolas. Qu'est-ce à dire, cependant, sinon que le poète avait réalisé cet accord dont il parlait dans sa Préface des chansons de VAin, entre la poésie des simples et celle des lettrés, que le jour était enfin venu qui voyait la réconciliation de ces deux sœurs ennemies dont le plus grand tort avait été de se méconnaître et que ce jour en effet, si l'exemple du poète n'était pas perdu, et si ses efforts ne demeuraient point isolés, l'avenir le marquerait peut-être pour un jour de renaissance. »
On ne saurait mieux dire.
Mais ne doit-on pas rappeler aussi que Gabriel Vicaire a écrit de nombreux articles sur les traditions populaires dans différentes revues.
Notamment dans la Tradition, du poète Blémont, où l'on retrouve entre parenthèses de jolies adaptations des thèmes populaires.
dans la Revue des Traditions populaires, dans la Xoavelle Revue et plus près de nous dans la Revue Hebdomadaire.
Cette question avait le don de le passionner et que de fois, au cours de conversations entre amis, le poète n'a-t-il pas déploré dans sa chère province l'abandon et jusqu'à l'oubli des vieux usages traditionnels. Il exprimait en maintes occasions le désir que l'on conservât à tout prix, jusque dans les plus petites têtes, les coutumes ancienes avec les fantaisies charmantes de la mise en scène et les singularités naïves du programme.
Les légendes, de même, n'avaient pas de plus fervent admirateur. Et je ne parle pas seulement des légendes bressanes. Il s'agit de toutes celles qui se trouvent dans son œuvre poétique et qu'il prit un peu partout, aussi bien dans le fonds d'idées des poètes de l'ancienne France que dans les livres des maîtres étrangers.
Faut-il citer la légende des Sauvageons dont nous parlerons au moment de YHeure enchantée, le poème de Merlin dans le même ouvrage, la légende de Kéris (Au pays des Ajoncs), l'histoire de Rainouart au Tinel, dans le Clos des Fées, et Rosette en Paradis et le Miracle et tant d'autres dont nous pour-
rions redire les titres en feuilletant l'œuvre du poète. Quoiqu'il en soit, il est indéniable que Vicaire a rajeuni toutes ces chansons qu'il a infusé un sang nouveau à toutes ces légendes, le sang nouveau de son talent primesautier plein de goût et de mesure. L'interprétation d'une fable quelconque, comprise de cette façon, est bel et bien une création et Ton ne saurait faire sans quelque ridicule le reproche à notre poète d'avoir pris son bien où bon lui semblait où il le trouvait et d'avoir fleuri ses poèmes si lumineux et si jeunes de tout ce qu'il y avait de grâce, d'ingénuité adorable, de tendresse, de rêverie ou de passionnante chaleur dans son Ame bien française.
LES EMAUX BRESSANS
Nous devons la première place dans l'analyse des œuvres de Gabriel Vicaire aux Emaux bressans, imprimés pour la première fois en 18S4.
Ce livre fut accueilli avec la plus grande faveur aussi bien par les parnassiens les plus intransigeants que par les jeunes férus de littérature nouvelle.
C'est j'imagine le manuscrit des Emaux bressans que porta Vicaire au bon poète Banville. Ici se place tout naturellement une anecdote connue mais qui est d'une authenticité douteuse. Je la rapporte pour être complet non sans faire à ce sujet les plus expresses réserves. J'en laisse toute la responsabilité à M. Adolphe Brisson (1) :
(1) Cil coin du Panuts.se (Fasquelle éditeur).
« Théodore de Banville occupait déjà, à celle époque, riiôtel de la rue de l'Eperon où il est mort. On y entendait le chant des oiseaux etTon y respirait le parfum des roses. M. Gabriel Vicaire s'y présenta en tremblant, par un matin d'avril. Le maître se montra exquis, comme de coutume, spirituel et indulgent...
« — \'enez-vous me demander des compliments ou la vérité ?
« Vicaire protesta de son ardent désir de savoir la vérité sur son talent et sur les espérances qu'il en pouvait concevoir.
« — C'est bon î Laissez-moi votre papier et repassez dans huit jours...
« La semaine suivante, il revenait sonner au logis de la rue de l'Eperon. Il fut reçu par M"^' de Banville, qui le rudoya quelque peu.
« — ^'ous êtes un des auteurs qui avez envoyé des vers à M. de Banville ? ^>aiment vous abusez !... Le pauvre homme n'en peut plus. Il est submergé. Si, encore, vos vers étaient bons ! 3Iais, sauf un manuscrit, tous ceux qu'il a reçus sont détestables. Enfin, veuillez attendre. Il va vous recevoir.
« Très mortifié par cette algarade, il s'assit dans le salon et se lamenta, intérieurement,
sur les tristesses et les déceptions de la carrière des lettres. Sa physionomie trahissait un si profond découragement que l'excellente M'"^ de Banville en fut touchée. Elle eut regret de sa dureté et voulut guérir la blessure qu'elle avait faite... Elle se rapprocha du débutant désolé.
« — \'ous savez, reprit-elle d'une voix douce... Je crois bien que le « bon manuscrit », celui que M. de Banville a mis de côté... c'est le votre !... »
Quoi qu'il en soit, les Emaux bressans révélèrent un poète de terroir, aux sentiments pleins de fraîcheur et de sincérité. Cette sincérité se trahit par une émotion communicative en cette pièce qui est citée souvent comme un petit chef-d'œuvre :
0 mon petit pays de Bresse si modeste,
Je t'aime d'un cœur franc ; j'aime ce qui te reste
De l'esprit des aïeux et des mœurs d'autrefois ;
J'aime les sons traînants de ton lanr,^ag^e antique,
Et ton courage simple, et cette âme rustique
Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois.
Pardonne, vieille mère à la face chenue,
Si, dans tes veux si doux lisant ma Ijien venue
Et tout émerveillé du bruit de tes échos, Rimeur improvisé, fol oiseau de |Dassa<;e, Pour te ragaillardir, j'ai mis à ton corsage Ce bouquet de bleuets et de coquelicots.
Cet amour pour le pays natal se faisait jour jusque dans la recherche non affectée que le poète mettait à ressusciter la muse du peuple et à chanter les vieux airs dont nos mères avaient bercé notre enfance.
Le poète avait en effet des chansons populaires plein les lèvres :
Cet amour pour la Bresse a permis à quelques critiques de ne voir en Gabriel Vicaire que le poète de la Bresse exclusivement.
Sans vouloir discuter ce qu'il y a de parti pris dans cette opinion, laissons-nous aller au plaisir de parler un peu de ces poèmes écrits avec Téloquence de la jeunesse et ducœur.
Certes ce n'est pas grand chose, Ce gage d'un simple amour ; Ln peu d'or, et, tout autour, Du bleu, du vert et du rose.
Ces émaux bressans que Ton peut sans grands frais mettre aux mains de sa blonde,
ce sont les Ijijoux prétercs des accortes Bressanes.
Demandez plutôt à Jeanne qui songe à devenir une demoiselle, à la petite Claudine dont le poète fait ce portrait charmant :
Sous son front ébourilîé, Sa joue est comme uue pomme ; Et ses doux yeux luiseut comme Deux grains de café.
C'est de ces colliers que séparait la pauvre Lise dont Vicaire déplore le trépas avec des accents simples et touchants.
Seul, à genoux près de la porte, Je regarde et je n'ose entrer
Je pense aux cheveux de la morte Que le soleil venait dorer,
A ses yeux bleus de violette, Si doux alors que je l'aimais,
A sa bouche aujourd'hui muette Et qui ne rira plus jamais.
Toute ma vie est en déroute.
A chaque coup le glas des morts,
Comme un peuplier sur la route -Mon âme tremble dans mon corps.
Mais le poète se reprend à sourire. Il philosophe à la manière d'un épicurien et nous donne en ces vers le secret de sa helle humeur.
Que faut-il pour être heureux en ce monde? Avoir à sa droite un pot de vin vieux, En poche un écu, du soleil aux yeux Et sur les genoux sa petite blonde.
Cette aimable franchise se retrouve dans le programme qu'il se propose comme car- T'iciilum vitae avec beaucoup dhumour dans les vers qui suivent.
Deux hommes sont en moi qui se livrent bataille. C'est un pauvre amoureux contre un rabelaisien.
Le petit amoureux, plein de sonnets lleuris, Se g-lisse tout tremblant derrière le sceptique, Décroche sa guitare et soupire en musique. C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.
]Mais en attendant que la vieillesse vienne l'assaillir, le poète entend jouir des joies matérielles de la vie.
Non, non, merci. Je préfère User d'abord mes vingt ans.
Et le surplus de mon temps Je l'emploie à ne rien faire.
Il s'applique à nous faire aimer son pays natal. Quant à lui, son parti est pris. C'est en Bresse qu'il veut mener son existence contemplative, loin de Paris et dans le calme de la nature. Tout son bonheur sera d'aller faire l'école buissonnière dans les bois d'alentour. Cette contrée de plaines ne lui donne pas de grandes sensations, mais tout de même elle a sa vie particulière que le poète a de suite comprise et aimée. Il la décrit avec une candeur très simple :
Au premier plan, toujours tranquille,
La Saône reluit au matin.
Par instants de l'herbe immobile
Un bœuf se détache et profile
Ses cornes sur le ciel lointain.
Puis de petits paysages :
\'oici la mare verte où vont boire les canes, J^'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes, I>'où l'on voit devant soi les merles s'envoler. Ici les peupliers ébranchés ; là des saules Trapus, noueux, courbant leurs solides épaules Comme de vieux lurons que l'àj^e fait trembler.
Le poêle nous décrit dans diverses pages
un de ces intérieurs de maisons qui se groupent autour « du tout petit clocher pointu ». Il nous montre la demeure modeste des paysans bressans ou mélancolique :
Cependant qu'au dehors la nuit tomhe plus noire, La bûche qui s'éteint et la vieille bouilloire ^V)nt ensemble entonner un cantique plaintif.
OU plus gaie lorsqu'on apporte les cruches.
Maison du poêle à Atnbérioii.
C'est dans une de ces petites ma isons, vivant comme un sage, que le poète veut laisser couler ses jours
Attrapant chacpie jour une rime au passag,'e.
Et dans une pièce plus développée, Le Pays Xalal^ il nous chante son idéal :
Quel pig-eon n'est parfois las de son pigeonnier ?
J'ai sou\'ent envié, moi pauvre casanier,
Qui n'ai vu que les toits de ma sous-préfecture,
Tous ces admirateurs de la g^rande nature,
Marchands de calicot, gens de lettres, boursiers,
Que Juillet éparpille au travers des glaciers,
Et ceux-là, qui s'en vont au soleil d'Italie
RéchaulFer tristement quelque antique folie,
Ces Anglais clég:oùtés de vivre, ces blasés
Qui toisent Raphaël sans en être écrasés,
Et traitent Michel-Ange en vieille connaissance.
0 chefs-d'œuvre des arts, fleurs de la Renaissance, Qui peut vous contempler sans fléchir les genoux ? Mais, quand le soleil donne, on est si bien chez nous : C'est au chant des oiseaux que le matin m'éveille. Et chaque jour s'achève à l'ombre de la treille. Il y vient, gn\\ce à Dieu, plus d'un bon compagnon Dont la dive bouteille est le péché mignon. Et le chagrin s'envole en nous entendant rire. ^Iais ce n'est rien encore ; il me faudrait décrire
La petite Rosette avec son air futé Qui rit de si bon cœur et fait si bien le thé. Quand elle me regrarde, en sa fraîche toilette, Grand Dieu, qu'elle a bon air, ma gentille poulette! J'en perds — pour un instant — le boire et le
[manger.
Eh ! vraiment, pauvre ami, faut-il tant voyager? Sous un auvent de paille une chèvre à l'attache, Une ravine ombreuse où le soleil fait tache, Autour d'une fontaine un rubaji de cresson, Moins encore, il suffit. La divine chanson Nous l'entendrons toujours quand nous voudrons
[l'entendre.
Et la Bresse a pour nous je ne sais quoi de tendre Et d'intime, qu'ailleurs on ne saurait trouver. Allons, c'est dit, Bressan ; j'ai fini de rêver. Sous mes rosiers fleuris, à côté de ma blonde Je finirai mes jours sans avoir vu le monde. Heureux qu'un petit bois verdisse à l'horizon Ou qu'une vigne grimpe autour de ma maison !
Mais cela ne l'empêche pas de nous conter pourquoi la petite Marie a tant d'émotion quand elle pense au grand Nicolas.
Xi de nous montrer, en un tableau charmant, ces deux vieux lurons Claude et Jean- Pierre qui dégoisent philosophiquement en buvant du vin nouveau :
Ah ! petit vin d'humeur gaillarde Qui sens la fraise et le muscat, Tu nous fais comme un avocat Bavarder, si l'on n'y prend garde.
Mais tandis qu'ils jasent ainsi, Devisant du pour et du contre.
Derrière un nuage se montre, Le soleil, un gaillard aussi.
La bonne mine réjouie !
Gomme un buveur après dîner On voit au loin s'enluminer Sa large face épanouie.
Il approche, enfile d'un trait Le hameau qui déjà s'éveille, Et le voilà qui tend l'oreille.
Gomme pour surprendre un secret
Puis tout à coup, paf ! il éclate Et, réjoui de leurs façons.
Sur le nez de nos bons garçons ^let un doigt de plus d'écarlate.
Et après avoir glorifié le vin qui nous ensoleille l'àme et renclle cœur joyeux, Vicaire en bon Bressan nous vante les poulardes, les savoureuses poulardes.
La reconnaissance un sentiment peu appré-
cié des gourmands et nous devenons volontiers ingrats. Tel n'est pas le cas de notre poète qui en souvenir d'un bon dîner composé de délectables victuailles et arrosé de reginglards des meilleurs clos se croirait déshonoré plutôt que de ne pas louer avec dignité ses victimes de félicité.
Et n'allez point croire qu'il s'en tire avec une galipette quelconque ou qu'il se considère comme quitte avec un quatrain plus ou moins verveux. Gourmet et gourmand, l'un n'exclut pas l'autre, il a une notion plus haute de ses obligations. Une printanière poularde lui a-t-elle procuré une volupté enchanteresse, il n'hésite pas à prendre son luth et à chanter les vertus des chapons de Bresse.
Dieu, la merveilleuse entrée Que la bète avait bon air, Et quels bourrelets de chair Appétissante et dorée !
On eût dit, à l'onction De la vieille cuisinière Qu'elle portait la bannière A quelque procession.
Et nous tous, gourmands indignes, Devant l'enfant du pays Nous demeurions ébahis Comme grives dans les vignes.
Lui, tout criblé de points d'or Pris au soleil de la broche D'un air d'aimable reproche Il nous regardait encor.
Le pauvret, dès sa naissance, N'a pas dû s'amuser trop.
Hélas ! jamais un accroc A sa robe d'innocence.
Mais quoi? Ce n'est pas un crime Que d'avoir tant de vertu.
Puis, mon bon ami^ sais-tu, Que ta graisse, à ce régime,
Devint succulente ? Et vois Quels grands sans-cœur sont les hommes ; Malgré tout nous nous en sommes Joliment léché les doigts.
Ce sont bien là les mœurs simples de la campagne.
Mais la muse de Gabriel Vicaire ne se contente pas de célébrer Annette, Nanon, Rose, Jeanneton, elle fréquente aussi, chez les cabaretiers de l'endroit, maître Juvanon, le père Martin.
Elle n'oublie pas plus M"'- Barbecot que la mère Gagnoux.
Chez la mère Gagnoux tout marche comme il faut. Oh ! la bonne hôtelière avec sa face ronde I Que toujours les clients fassent bouillir son pot, Et s'il est, par hasard, des cabarets là-haut, Qu'elle me verse encore à boire en l'autre monde !
Et voici que reprenant le llième cher à Mondelet il pleure le « bon babillé de soie », et s'extasie devant les charmes d'un amour de cochon blanc et rose, il célèbre sa queue en trompette, son allure drolatique, le naturel candide que dévoilent ses manières.
« Content pourvu qu'on mange, quel bon petit philosophe il eût fait » s'écrie-t-il ; c'est ainsi que le rabelaisien justifie ses états de service. Mais l'autre s'est éveillé^ l'amoureux. Ecoutez la douce musique du rêve :
Ma doucette, viens, que j'embrasse encor Tes yeux de velours, ta bouche qui tremble. C'est si bon d'aimer, si bon d'être ensemble ! Nos cœurs sont liés avec un fil d'or I
Hélas I va-t-il donc falloir nous quitter? Je vois tout là-bas notre toit qui fume ; Le coq du clocher se perd dans la brume, El le rossignol se met à chanter.
C^est là que le poète abrite ses amours : c'est là tout près de Tauberge, que le poète mourra. Puis on le conduira au cimetière de campagne, du bon pays d'Ambcrieu.
Là, sous la mousse et le thym, Près des arbres de la cure, J'ai marqué la place obscure Où, quelque matin.
Quand, dans la farce commune J'aurai joué mon rôlet.
Et récité mon couplet ^
Du clair de la lune,
Libre enfin de tout fardeau, J'irai tranquillement faire, Entre mon père et ma mère, Mon dernier dodo.
Pas d'épitaphe superbe^ Pas le moindre tralala Seulement, par-ci, par-là.
Des roses dans l'herbe.
Et de la mousse à foison, De la luzerne fleurie, Avec un bout de prairie A mon horizon.
Ah î dans ce décor champêtre,- Comme je dormirai bien!
Quel excellent paroissien, Curé, je vais être !
Après avoir tant trotté Et s'être fait tant de bile, C'est si bon d'être immobile Pour l'éternité !
L'eg-lise de ma jeunesse, L'église au blanc badigeon, Où jadis, petit clergeon, J'ai servi la messe !
Est encore là tout près Qui monte sa vieille garde Et, sans se troubler, regarde Les rangs de cyprès.
Entouré de tous mes proches. Sur le bourg, comme autrefois J'entendrai courir la voix Légère des cloches.
Elles ont vu mes \ingt ans Et n'en sont pas plus moroses ; Elles me diront des choses Pour passer le temps.
Puis, l'après-midi, j'espère.
Tous les petits polissons Qui vont prendre des leçons Du premier vicaire.
D'un couplet de mirliton Salueront nos mausolées Et joueront dans nos allées A saute-mouton.
Bref, je serais, il me semble, Un mort tout à fait heureux Si parfois deux amoureux S'en venaient ensemble,
Lui timide, un peu jeunet, Elle fraîche et guillerette, Cueillir un brin de lleurette A mon jardinet.
Craintifs comme deux colombes Prêtes à s'effaroucher, Je crois les Voir s'approcher De nos pauvres tombes.
Ils se tiendront par la main Regardant tout sans mot dire Mais je veux qu'un bon sourire Leur vienne en chemin.
« Cher poète sans malice.
Diront-ils en se signant.
C'est là qu'il dort maintenant ; Que Dieu le bénisse !
Jamais il n'a fait affront A qui l'invitait à boire. »
Et pour fêter ma mémoire, Ils s'embrasseront !
Que n'a-t-onpas dit sur ce livre, les Emaux bressans !
En loul cas c'est un pur et indiscutable
chef-d'œuvre. Et je citerai en terminant cette fin d'article de Maurice Barrés paru autrefois au Voltaire. Il dit en parlant des Emaux : « C'est là qu'il mit les fleurs de son émotion et de son esprit qui semblent poussées sur le vieux fonds de la poésie populaire.
« Etre quelqu'un, avec une simplicité parfaite et dans le sens de la race, voilà qui n'est pas médiocre. On peut composer l'art champêtre à une fenêtre ouverte sur les forêts et des prairies fraîches et lointaines. Accoudés là, nous rêvons et lassés de nos livres et de notre divan banal nous soupirons : Ah ! que je voudrais aller là-bas ! >s'otre ami nous y avait menés ».