‹ Un Poète, Gabriel VicaireChapitre 7 sur 17 · PREMIER ENFANT · texte numérisé non relu

PREMIER ENFANT

0 patron des enfants rieurs î saint Nicolas. Bon évêque, voyez combien nous sommes las, Et comme nous mourons de froid et de misère. Nous venons de très loin, d'une ville étrangère ; Nous marchons nuit et jour, récitant le psautier, Car nous voulions dès l'aube être à votre moutier, Et, lorsque sonneraient les cloches des matines, Poser sur votre autel un bouquet d'éj^lantines.

« Ils sont à bout de force, quand ils aperçoivent une lumière. Ils s'approchent et demandent l'hospitalité :

Mais voici qu'au firmament A scintillé doucement

La bonne lumière.

Oh ! comme on va s'égayer !

Ouvrez, gentil métayer, Et dame fermière.

« Deux individus d'assez mauvaise mine, le mari et la femme, les reçoivent ; mais il n'y a rien pour le souper.

« Ils s'en passeront.

« Pour faire quelque chose, on les couchera.

O compagnons, que c'est charmant 1

« Ils s'endorment l'estomac vide, ce qui ne les empêche pas de faire des rêves délicieux.

« ^lais comme ils sont bien mis, et qu'ils paraissent avoir bourse pleine, le bûcheron les frappe, les assassine, les dépouille et ne sachant que faire de ces petits corps compromettants, les mets tous deux dans le saloir aux cochons.

« Ce meurtre lâche restera-l-il impuni?

« Attendez.

« Sept années se passent sur le crime ; au septième an, un pèlerin se présente.

« Il a l'air d'un seigneur; il est enveloppé dans un manteau Ijrodé d'or; il porte une longue barbe blanche.

La Femme Chut ! chut, voici quelqu'un.

Saint Nicolas

Bonjour, dame l'hôtesse, Bonjour hôte. J'arrive et je suis élrano^er. Puis-je m'asseoir ici ? Servez-vous à manger?

L'Homme

Mon Dieu, vous n'êtes pas clans une h(")tellerie, Mais... avec de Tarifent, et quand on nous en prie Nous faisons pour le mieux, c'est sûr.

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La Femme

^^ous semblez las.

\'enez-vous de bien loin?

Le Saint

Au grand saint Nicolas.

En son couvent, hier, j'allai rendre visite.

L'Homme

Ah ! c'est un fameux saint, et je vous félicite.

Le Saint Fort bien ; mais s'il vous plaît, voyons le déjeuner.

« Les deux bandits offrent au saint du gibier, du poisson, du jambon, un fricandeau, un lapin ..

« Le saint refuse tout.

« La femme et le mari déclarent qu'ils n'ont rien d'autre.

Le Saint

En ce cas, donne-moi la viande que tu caches Dans ce saloir.

« Ils sont épouvantés, ils se défendent d'ouvrir le saloir.

- lui -

« Le saint l'exige et les trois enfants paraissent, frais et roses, les bras entrelacés et comme simplement endormis. Saint Nicolas étend sur eux les mains et les ressuscite.

« Est-ce bien de la poésie de nos jours que nous lisons? Est-ce bien en 1888 qu'à Paris on écrit et que Lemerre imprime :

Mon Dieu, je ne suis rien qu'un homme en cheveux

[blancs, Mais j'ai marché de loin sur vos traces divines. J'ai porté, comme vous, la couronne d'épines Mes bras à vous servir sont devenus tremblants. Je sais que vous parlez en maître à la tempête ; Vous tenez clans vos mains la lune et le soleil ; S'il vous plaisait de faire un signe de la tête, Les morts s'éveilleraient de l'éternel sommeil.

« Le poème finit par un chant d'allégresse ascétique, tendre et religieux.

« Lisez ce petit volume d'un moderne, si différent des œuvres de Baudelaire, Leconte de Lisle, Ricbepin et autres désespérés. Lisezle pour vous reposer des poètes décadents, des révoltés, des impuissants et remercions la muse de la Bresse d'avoir si gracieusement inspiré son favori. »

Ce que M. Vingtrinier ne nous dit pas, c'est le symbole divin de la légende, ce sont

les vers exquis que le symbolisme de ce conte naïf a inspiré au poète dans un prélude admirable, d'une forme merveilleuse.

Le jardin délaissé des antiques Légendes Est comme un cimetière à la fin du Printemps. Les œillets, dans la mousse, ont des tons éclatant; Et le rossignol chante au milieu des guirlandes.

Ce n'est plus la cité dolente d'autrefois, L'endroit abandonné, si doux à l'âme tendre. Où, quand la nuit arrive, on s'imagine entendre La plainte d'un enfant qui se meurt dans les bois.

Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses, L'abeille erre et bourdonne en cpièle de son miel. Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel, Et la maison des morts s'éveille dans les roses

Et le reste du poème qui est un bymne plein de poésie onctueuse et de grandiloquence.

D'autre part un écrivain d'un très grand mérite, mort il y a déjà quelques années, M. Jules Tellier, a publié dans le Parti Xational, une chronique pleine d'humour et de délicatesse sur le Miracle,

« Les enfants de la chanson, dit-il, allaient

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« glaner aux champs. » Ceux de M. A'icaire reviennent de quelque lointain pèlerinage et ils sont revêtus d'habits très magnifiques. Mais pourquoi leurs mères et leurs pères les ont-ils laissé partir seuls? Et ne voilà-t-ilpas des parents bien singuliers ? Ils sont perdus dans la foret. Il fait nuit. La tempête est horrible. Ils parlent aussi bien que des grandes personnes. Et les jolies choses qu'ils disent, combien je les préfère aux prétentieuses naïvetés que débitent, par exemple, les enfants de VArt d'être grand-père ! Un jour je fis lire une page du livre de Hugo à un petit garçon de sept ans. 11 fut scandalisé. Il n'était pas, disait-il, « aussi bête que ça». Il avait raison cent fois. M. Vicaire a donné à ses enfants des âmes toutes charmantes et enfantines, et il ne s'est point cru obligé à leur faire parler un insupportable jargon. Je l'en remercie. INlais voilà: pendant que la tempête souffle, pourquoi se la décrivent-ils avec tant de sangfroid ? Et tandis que « les chênes déracinés flottent sur les eaux » comment font-ils pour se chanter de petites chansons sur laMerge? Puis l'aubejgiste les tue et comme ils meurent avec calme! Le deuxième dit : « Combien je plains ceux que j'aimais ! » et il oxpire.... Voilà un tableau d'agonie à qui l'on

ne reprochera pas de pécher par excès de « naturalisme ».

«Tués on les dépouille. Ils avaient, disaientils, leurs poches pleines d'or. L'assassin ne trouve qu'une toupie, un livre, des pois chiches. Qu'est-ce à dire ? ou il faut entendre que Dieu a fait disparaître leur or pour jouer un tour au méchant auhergiste ? J'incline au dernier avis. C'est ainsi toujours.

« Pour s'inquiéter des bons, la Providence n'attend que leur mort. « Heureux les justes, « disait Lucain, si les dieux prenaient de leur « salut autant de soin qu'ils en prennent de « leur vengeance... »

« — Puis l'aubergiste laisse les cadavres des enfants sept années dans le saloir, au milieu même de la salle où il reçoit les gens... Franchement ne les pourrait-il enlever ? Et n'estce pas pousser loin le cynisme et le manque de prudence aussi, et le manque de propreté surtout ?

« Voilà bien des questions et qui pourront troubler les personnes sages. J'avoue qu'elles ne me troublent pas. Quand on fait tant que de croire aux miracles on ne chicane pas sur les détails. C'est parce que cela est audacieusement irréel et se meurt comme en une atmosphère de songe que le livre est char-

mant. La mort des enfants, si étrangement paisible, est une sorte de mort en rêve,

« Et puis, ils le savent bien, qu'ils sont des enfants-fées et qu'on va les couper en morceaux mais que les morceaux en seront bons et que saint Nicolas les rejoindra un jour.

«Pour la forme, je ne puis dire à quel point elle m'encbante. Les parnassiens furent bien liabiles. Mais je ne sais: j'ai relu l'un de ceux qui furent le plus, défunt Léon \ alade, et son habileté ne m'a pas tant édifiée que jadis. Les meilleurs ont eu quelque chose d'étriqué et de mesquin. Ils avaient peine à remplir leurs vers. Ils s'en tiraient à force de chevilles adroites. Mais faut-il faire tant de cas de l'adresse à cheviller ? et ne serait-il pas plus adroit encore de ne pas cheviller du tout? Non pas que je veuille nier ce que ^'alade et ses amis ont donné à la facture de précision et de rigueur. Mais toutes les qualités M. Vicaire les a. Nul parnassien n'a mieux que lui possédé son métier: et avec cela il ne cheville point parce qu'il a toujours quelque chose à dire. Pour habiles que soient ses vers vous n'y sentirez ni froideur ni sécheresse. Il est plein de bonhommie et de savoureuse candeur. Il a le naturel, la spontanéité, la vie. Ajoutez qu'il est un excellent écrivain.. Jamais

de langue plus saine, plus sure, plus inventive, si j'ose dire, et plus abondante en détails cherchés et trouvés. Je pourrais citer vingt expressions du Miracle qui seraient ravissantes en prose aussi bien qu'en vers.

« Par cette franchise d'accent et cette pureté de forme, il me paraît que M. Vicaire rappelle les Grecs. N'est-il pas d'un Grec, ce trait adorable sur les trois petits garçons endormis cote à côte ?

\o\^ comme ils dorment genlimenl, Leurs chevelures confondues 1...

« Et quand le meurtrier, pris de remords, avoue ses iniquités à saint Nicolas.

Desmouiiers les plus saints j"ai fait sauter les grilles, J'ai tué mais c était pour la première fois.

« Sera-ce aller trop loin que de dire du dernier vers qu'il est d'un charme proprement « homérique » et qu'il ne dépasserait point la divine odyssée ?

« !Mais entre tant de choses charmantes ce que le livre contient de plus charmant peutêtre, ce sont les intermèdes lyriques. Que ne puis-je vous citer en entier le prélude et le cantique tinal où vous trouveriez de si beaux

vers de sentiment catholique ou mieux de sentiment que encore que chrétien et qui me font songer surtout au Pasteur d'IIermas et aux discours les plus abondamment Ileuris des évèques d'Orient ? Oue ne puis-je vous citer surtout les chansons des trois enfants ? La place me manque. Et de vous en expliquer le charme il n'y faut songer. Je ne saurai que vous répéter qu'elles sont délicieuses. Mais d'où vient ce délice ? Sûrement M. Vicaire a fait des petits rythmes ce que nul n'en avait fait avant lui et non pas même, je crois, le Hugo des Orientales. Il y est tout à fait maître et inimitable. Oue n'a-t-il pas su mettre dans ces « chœurs » des enfants ! Un air de babillage infiniment gracieux et comme la hâte enfantine de trois voix fraîches qui s'efforcent à se distancer l'une l'autre — et dans le dernier (le chœur sur le Paradis) tout cela d'abord et avec cela je ne sais quoi aussi de large et d'apaisé comme d'une « prose » mystique se déroulant sur un air très simple, monotone et primitif dans la lumière dorée de quelque ancienne aprèsmidi.

« Mais je veux conclure. M. Vicaire est liabile entre les habiles, et il a en même temps — pour rej)r(Midr<' le mot de iM. Barbey, parlant

d'un autre auteur — « des simplicités d'eau pure dans une coupe de bois ». Seulement la coupe est ciselée merveilleusement. Elle est rustique et elle est exquise. Elle est de hêtre et elle en vaut qui sont d'or. Elle ressemble à celles que s'offraient entre eux les bergers de Virgile. Et, tout de même que le « vase athénien » de Laprade était « plein de pleurs de Calvaire », l'élégante coupe antique de M. Vicaire est pleine d'un vin de France, de saveur saine, et joyeuse. C'est un bonheur que d'y boire, en ces jours attristés, et, c'est, j'espère, un bonheur que M. Gabriel Mcaire nous donnera souvent. »

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