LA RÊVERIE
La rêverie est de courte durée.
Frêle plaisir que la raison défend , Elle est pareille à la bulle azurée Qu'enfle une paille aux lèvres d'un enfant.
La bulle éclôt; de plus en plus ténue, Elle se gonfle, oscille au moindre vent , Puis, détachée, elle aspire à la nue, Part et s'envole et flotte en s'élevant.
Elle voyage (ainsi fait un beau rêve) Sans autre but que de s'enfuir du sol ; Une vapeur, un parfum la soulève , Un rien l'entraîne ou ralentit son vol.
Dans un nuage autrefois suspendue, Elle voguait par l'éther, en plein jour !
Du ciel tombée elle est au ciel rendue .
Elle remonte à son premier séjour.
Et c'est pour elle un souverain délice, Fille de l'air, moins pesante que lui, De l'explorer, et, qu'elle plane ou glisse.
De se fier à son fragile appui.
Miroir limpide et mouvant, toutes choses Y font tableaux passagers et tremblants, Les monts lointains et les prochaines roses Et l'infini se mirent dans ses flancs.
Sous le soleil, dont tous les feux ensemble En s'y doublant se croisent ardemment, Elle s'irise et rayonne, et ressemble A quelque énorme et léger diamant.
Mais il suffit que près d'elle se joue Une humble mouche, un flocon dans les airs, Et soudain crève et tombe et devient boue, La vagabonde où brillait l'univers !
La rêverie est de courte durée , Frêle plaisir que la raison défend ; Elle est pareille à la bulle azurée Qu'enfle une paille aux lèvres d'un enfant.