REPENTIR
J'aimais froidement ma patrie, Au temps de la sécurité ; De son grand renom mérité J'étais fier sans idolâtrie.
Je m'écriais avec Schiller :
« Je su i s un citoyen du monde ; En tous lieux où la vie abonde, Le sol m'est doux et l'homme cher !
« Des plages où le jour se lève Aux pays du soleil couchant, Mon ennemi, c'est le méchant, Mon drapeau, l'azur de mon rêve!
« Où règne en paix le droit vainqueur.
Où Fart me sourit et m'appelle, Où la race est polie et belle, Je naturalise mon cœur.
« Mon- compatriote, c'est l'homme î »
Naguère ainsi je dispersais Sur l'univers ce cœur français :
J'en suis maintenant économe.
J'oubliais que j'ai tout reçu, Mon foyer est tout ce qui m'aime, Mon pain, et mon idéal même, Du peuple dont je suis issu ;
Et que j'ai goûté dans l'enfance Dans les yeux qui m'ont caressé, Dans ceux même qui m'ont blessé, L'enchantement du ciel de France!
Je ne l'avais pas bien senti ; Mais, depuis nos sombres journées De mes tendresses détournées Je me suis enfin repenti :
Ces tendresses, je les ramène Etroitement sur mon pays, Sur les hommes que j'ai trahis Par amour de l'espèce humaine,
Sur tous ceux dont le sang coula Pour mes droits et pour mes chimères Si tous les hommes sont mes frères, Que me sont désormais ceux-là ?
Sur le pavé des grandes routes, Dans les ravins, sur les talus, De ce sang qu'on ne lavait plus Je baiserai les moindres gouttes ;
Je ramasserai dans les tours
Et les fossés des citadelles
Les miettes noires, mais fidèles,
Du pain sans blé des derniers jours;
Dans nos champs défoncés encore, Pèlerin, je recueillerai, Ainsi qu'un monument sacré, Le moindre lambeau tricolore;
Car je t'aime dans tes malheurs, France ! depuis cette guerre, En enfant, comme le vulgaire Qui sait mourir pour tes couleurs ;
J'aime avec lui tes vieilles vignes, Ton soleil, ton sol admiré D'où nos ancêtres ont tiré Leur force et leur génie insignes.
Quand j'ai de tes clochers tremblants Vu les aigles noires voisines J'ai senti frémir les racines De ma vie entièie en tes flancs.
Pris d'une piété jalouse Et navré d'un tardif remords, J'assume ma part de tes torts ; Et ta misère, je l'épouse.
Après cette belle pièce, et pour finir, je veux en dire encore quelques-unes, inédites, que j'ai pu obtenir de son amitié, et auxquelles il a bien voulu donner pour moi le dernier coup de rabot. Ce m'est un honneur autant qu'une joie, car jo les tiens des plus parfaites qu'il ait écrites. Ce n'est pas le métaphysicien qui parle là; c'est le poète, et il a rarement donné dans le, ciel du Beau de si harmonieux coups d'aile.