‹ Un poète philosophe: Sully PrudhommeChapitre 4 sur 13 · LE VASE BRISÉ · texte numérisé non relu

LE VASE BRISÉ

Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé :

Le coup dut l'effleurer à peine , Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure , Mordant le cristal chaque jour, D'une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s'est épuisé :

Personne encore ne s'en doute.

N'y touchez pas , il est brisé !

Souvent aussi la main qu'on aime , Effleurant le cœur, le meurtrit; Puis le cœur se fend de lui-même , La fleur de son amour périt.

Toujours intact aux yeux du monde , Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde.

Il est brisé , n'y touchez pas !

Il suffit parfois d'une inspiration heureuse pour créer une gloire ; le sonnet d'Arvers en est la preuve ; et M. de Saint-Aulaire est entré à l'Académie pour un quatrain. C'est peut-être le jour où ils l'admirent, que les quarante eurent de l'esprit comme quatre. — Le Vase brisé est toujours auprès du public le titre le plus précieux de Sully ; il a eu beau écrire les Épreuves, les Solitudes, le Zénith; il a eu beau devenir l'auteur de la Justice* le plus beau, le plus profond poème philosophique qu'on ait écrit depuis le De rerum natura ; il est resté le poète du Vase brisé. Il semble que l'on veuille, en ces stances discrètement émues, saisir quelque rapport entre l'homme et l'œuvre, et se réserver d'ériger plus tard, très tard, j'espère, ce vase délicat sur sa tombe, comme un symbole.

11 y avait bien d'autres pièces exquises dans le livre; il y en avait aussi de superbes, et toutes étaient sérieusement pensées, car Sully

ne comprend pas la poésie autrement ; il n'a grain de charlatanisme en lui, et il fut grandement décontenancé certain jour de ce tempslà, ayant l'apparition du volume, si je ne me trompe, qu'ayant des vers à placer, il s'en fut, dans l'innocence de son âme, frapper à la porte d'une de ces revues de jeunes gens que la rive gauche voit éclore et qui vont rarement au delà des quais. Il s'attendait à trouver là des serviteurs de la Muse à son image; il y trouva un rédacteur en chef, entouré d'un certain nombre d'inspiratrices, dont l'échevellement n'avait rien de sacerdotal d'ailleurs, et qui lui demanda à brûle-pourpoint, s'il y avait beaucoup d'obscénités dans ses vers ? — Pas la moindre, je vous l'avoue, répliqua le pauvre Sully. — Tant pis, jeune homme, tant pis, répartit le seigneur jupitérien de l'endroit ; car notre intention est de travailler à l'ébaudissement des populations. — Je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas été beaucoup plus cru. Aussi Sully court-il encore. Je ne nommerai pas cet aimable rédacteur, lequel, du reste, n'est pas dénué de talent, et après avoir écrit beaucoup de vers indous, chinois et groen- 1 an dais, qui n'ont ébaudi personne, élabore

aujourd'hui des romans gaillardo-mystiques dont il attend sans doute plus d'effet.

Sully a toujours eu horreur de cette note-là, môme jeune homme, même étudiant. Il faut que jeunesse se passe, dit-on, et l'on sait comment : il doit avoir encore toute la sienne, alors ; car certes, il ne l'a pas passée à ça. Je ne dis pas que le proverbe soit faux pourtant, et il est toujours à craindre, chez la plupart des gens, que s'ils n'ont pas été un peu fous étant jeunes, la folie ne les prenne au moment où ils cessent de l'être. Avec Sully, rien n'est à craindre : il a été sage sans effort, comme aussi sans bégueulisme. Il allait jusqu'à l'admiration pour les écarts de la passion vraie ; mais il n'avait que dédain et répulsion pour les plaisirs faciles.

Il y a dans les Stances et Poèmes quelques vers inspirés par un bal à l'Opéra, — le seul où il soit allé. — Us trahissent un dégoût amer pour l'homme tel qu'on le voit là : le seul animal, dit-il, qui lève le talon à la hauteur de son cerveau. Ah 1 le cerveau ! Voilà ! voilà l'organe par où Sully veut éprouver des joies ! Il y a là une petite lampe que tous tant que nous sommes, nous sommes bien aises de

souffler quelquefois, pour ne pas bien voir ce que nous faisons. Lui, Sully, jamais ; cette lampe, ardente, sereine et chaste, l'éclairé toujours : c'est effrayant.

Est-ce à dire que son cœur soit resté comme le diamant, sans meurtrissure ? Hélas ! les cœurs, même de diamant, ne sont pas à l'épreuve de certains ongles roses ; et le Vase brisé a déjà répondu aux dames qu'intéresse ce point. Je n'y veux pas toucher. Je dirai seulement ce que les livres de Sully laissent clairement sentir : qu'il y a eu dans cette vie, si correcte et si pure, un amour, né dans l'enfance, accru avec Tâge, qu'un mariage a rompu, que la mort ensuite a idéalisé. Lisez, dans les Vaines Tendresses, l'admirable pièce intitulée le Rendez-Vous, vous comprendrez ce qu'un tel amour peut laisser de vestiges dans un tel cœur.

N'insistons pas sur ce point délicat, ne cherchons pas à savoir si dans telles stances des Solitudes ou des Vaines Tendresses ne palpite pas encore la douleur de quelqu'autre amour, moins idéal peut-être, plus dramatique et plus combattu... Je l'ai dit en commençant, le poète a souffert, mais il ne nous a pas, comme Musset, jeté sa souffrance en

pâture ; il en a eu la pudeur ; il convient de la respecter.

Nous l'avons laissé, étudiant son droit ; le droit l'ennuyait. Une sentait pas plus poindre en lui de magistrat que de notaire. Gela peut sembler singulier chez le futur auteur de la Justice : au fond, c'est tout simple, et cela tient, comme nous le verrons, à l'idée si élevée et si humaine qu'il s'en est créée. Les formules toutes faites du Gode ne sauraient tenter une si haute conscience, car le moyen de les appliquer exactement à un sujet aussi merveilleusement ondoyant et divers que l'homme? Il ne se rencontre pas deux cas identiques, il n'existe pas deux cœurs qui se ressemblent ; dans son impuissance à prévoir les mille et mille complexités des uns et des autres, le législateur n'a pu édicter qu'un nombre restreint de mesures telles quelles, et les appliquer comme il peut. 11 n'y a point là de quoi satisfaire un esprit amoureux d'idéal. Joignez à cela les problèmes ardus de la mitoyenneté et autres matières à chicane : vous comprendrez aisément qu'une fois reçu bachelier en droit, Sully se soit considéré comme quitte et qu'il ait jeté la toge aux orties.

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Au reste, lés circonstances avaient changé ; il se trouvait plus libre et pouvait suivre sans remords la carrière où le précédait son étoile.

Cette blanche étoile le mena vers ce temps en Italie. Il y fit un charmant voyage, en compagnie d'un camarade, poète comme lui, de la môme race tendre et raffinée, Georges Lafenestre. Le voyage fut si beau, que Lafenestre en est resté quasi tout Italien. J'entends comme on Tétait du temps de Léonard ou du Titien. Sully a mieux résisté : il y a plus en lui de l'ancienne Rome que de Florence ou de Venise. Et pourtant, dans les Croquis italiens que nous a valus cette heureuse pérégrination, il a dit, avec une admirable éloquence, leur fait aux vieux maîtres du monde. C'est dans sa Note sur le Colisée. Le Colisée Ta étonné, sans le subjuguer cependant.

Il dit:

Ces hommes étaient forts, que m'importe après tout Quand même ils auraient pu faire tenir debout Un viaduc allant de Rome à Babylone, A triple étage, orné d'une triple colonne, Pouvant du genre humain soutenir tout le poids, Et qu'ils l'eussent roulé sur lui-même cent fois,

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Aussi facilement et sans reprendre baleine Qu'autour de sa quenouille un enfant tord la laine Et qu'ils eussent dressé mille dieux alentour, Je ne saluerais pas la force sans l'amour 1

Il y a, dans les Croquis italiens, beaucoup de vers de cette force, jetés en passant avec une liberté et une vivacité que Sully n'a peut-être pas retrouvées depuis au même point. Ce ne sont que des impressions de voyage, et comme il n'a pas voulu que ce fût autre cbose, il ne les a pas poussées jusqu'à cette perfection cruelle que je lui reprocherai tout à l'heure. Mais c'est délibéré et vigoureux, comme une esquisse de maître ; parfois aussi lumineux, léger, rapide : écoutez plutôt ce rien charmant :

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