CHAPITRE PREMIER
avoir rempli ses devoirs de mère de famille, se bornait à recueillir des succès de société, elle introduisait dans le monde des jeunes personnes à qui elle servait de chaperon, et ne manquait point de donner des conseils à des femmes inexpérimentées encore. Entre 1827 et 1831 se place la période la plus brillante de sa vie dans le monde. Nous avons dit que son dernier-né lui fut enlevé avant Tâge de deux ans. Elle fut désolée de la perte de cet enfant qui avait sucé son lait et lui avait coûté le plus de soins. C'est là le secret de la tendresse d une mère. Pendant la maladie de cet être chéri si frêle qu'elle veillait sans cesse, elle ne voyait que les intimes de la maison. Ce deuil amer vint l'arracher au inonde et l'incliner à une profonde mélancolie. La nmsique et le théâtre restaient ses seules et rares distractions. Elle parut quelquefois à des bals masqués de Topera. Un soir, à la faveur de son costume fantaisiste et de sa visagère de soie , elle aborda Tempereur Nicolas, le lutina par le feu de son esprit et l'intrigua fortement. Mais elle prit garde de se découvrir au souverain qui ne Taimait guère quoique en ce moment il écoutât avec charme ces saillies pleines de sel attique. Malgré sa vie intérieure assez occupée et les devoirs de société, elle trouvait des loisirs pour composer en russe et en anglais, des contes, restés manuscrits, et des morceaux pour le clavecin. Afin de la guérir de sa tristesse, on envoya M™* Bagréeff à des bains de mer, à Skeveningen en 1833. C'était la première fois qu'elle sortait de Tempire. Le spectacle des grandes eaux et la nouveauté des impressions furent un alimenta son enthousiasme, et lui inspirèrent quelques poèmes en
iO UN PORTRAIT RUSSE.
anglais et eu russe. Ce n'était là qu'un intermède harmonieux et léger pour se reposer, uu répit à des études sérieuses où elle se complaisait depuis ce premier voyage à rétranger. Elle lit le second en 1836.
En 1831, M. Spéranski acheta au nom de sa fille un vaste domaine dans le gouvernement de Poltava en Petite Russie à un prix considérable, duquel il ne put donner que le tiers tout de suite prélevé sur ses propres économies c'était somme nécessaire pour entrer dans la possession immédiate dé ce bien de Bouromka: il s'était engagé à payer le reste à différents termes. Et pour le dire entre parenthèse, ce détail seul réfute par lui-même deux anciennes calomnies : celle qui accusait M. Spéranski de n'avoir su que s'enrichir au pouvoir et dans l'État, et celle qui accusait M'"*' Bagréeiï d'avoir dissipé sa fortune.
Trop chargé d'affaires, M. Spéranski, d'accord avec sa fille, remit la gestion de ce domaine à M. BagréeflF qui l'exerça de telle façon qu'au bout de trois ans il n'avait pas encore payé un sou des intérêts de l'argent emprunté à la banque de l'État, et que sa femme faillit être légalement expropriée. Les sommations judiciaires pieu valent. Avec de la peine on arrêta ces poursuites et l'on conclut un arrangement à l'amiable ; mais la dette originelle se trouva augmentée de cet arriéré d'intérêts et des frais de justice.
Dans l'automne de 1838 M. Spéranski étant allé voir le bien de sa fille, et le désordre de cette administration agricole lui ayant sauté aux yeux, il s'en retourna avec le dessein de destituer de son emploi ce gendre incapable; déjà il s'était consulté à cet égard avec sa