‹ Un portrait russeChapitre 11 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

fille, mais il tomba malade avant d'avoir pris une résolution. Seule M"® Bagréeff soigna son père avec un dévouement filial ; elle priait Dieu de lui conserver ce trésor. Au nouvel an de 1839, ce père bien-aimé pouvait se lever, mais en quittant le lit il devait garder la chambre. A peine était-il convalescent que Tempereur le chargea du règlement d'un nouveau système monétaire, le retrait du papier monnaie, la mise en circulation des pièces d'or et d argent, la suppression d'abus invétérés. Le tzar fit comte M. Spéranski et lui accorda une dotation pécuniaire. M. Spéranski avait reçu quatre ans auparavant uue forte rente annuelle (arendà) pour six ans, et la croix de Saint-André pour avoir élevé un monument de législation , le Corjys du droit russe ou Sivod Sakonof.

Mais le père pressentait qu'il ne jouirait pas longtemps des faveurs impériales, et la fille partageait cette sombre tristesse. Cependant aux premiers jours de janvier, le comte put sortir en voiture. L'empereur l'ayant appris, le pressa d'achever le travail sur le système monétaire. Faible encore, le comte Spéranski s'y mit avec ardeur, et ne s'en trouvant pas plus mal, il décida un jour sa fille à se rendre à un bal où se trouvait aussi le tzar. A peine elle arrivait que l'empereur lui adressa la parole, et, la félicitant du rétablissement de son père, s'entretint une demi-heure avec elle. Ce soir là elle fut l'objet de lenvie de tous ; et cette circonstance lui valut pour un temps les respects et les empressements de la troupe des favoris, des flatteurs et des serviles créatures qui la croyaient trèsbien en cour. Ce n'était certes pas le cas. Elle venait.

ii UN PORTRAIT RUSSE.

au contraire de blesser l'empereur en insistant sur ce point que son père avait besoin de repos et en conjurant le monarque de lui épargner, à ce père, un travail qui le tuerait. Le comte Spéranski nous sera enlevé par l'accomplissement de votre volonté souveraine. Quand elle considérait ainsi son auguste interlocuteur comme le meurtrier de son père, l'empereur était froissé ; mais gardant un air impassible , il fit bonne contenance devant les spectateurs.

Rentrée à la maison, M*""" Bagréeff raconta cette scène à son père qui, flatté et touché de cette confiance du souverain, redoul)la de zèle, et put livTer ce travail à la première visita que l'empereur fit à ce serviteur dévoué. L empereur triomphant dit à M"*^ Bagréeft' qu elle avait été inquiète et alarmée à tort, et qu'il avait eu raison. Mais à peine l'empereur était-il sorti que le comte tombait sans forces sur sa chaise longue. L'excitation passagère de l'homme d'État était suivie d'une prostration complète; quelques heures après, une apoplexie nerveuse teiminait cette belle vie (le 41/23 février 1839).

Cette nouvelle frappa tellement Tempereui- qu il fut lui-même menacé d'apoplexie, et qu'on ne put éloigner le danger qu'à force de saignées. Par malheur il ne reporta point sur M™* Bagréeff l'attachement qu'il avait pour le père. Et quand cette femme désolée au fond de l'âme, demanda, suivant la coutume existante, trois grâces, comme pour soulager son affliction, l'empereur ne lui en accorda aucune: ni la transmission du nom de « Spéranski >, même sans le titre de comte, à son fils à elle, ni une faveur pour le médecin de la maison,

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