CHAPITRE PREMIER
vissants, toujours en anglais, comme si la langue de sa vieille bonne Bella, qui avait bercé son enfance de contes enchantés, était la langue naturelle de la poésie.
De retour à Vienne, après la guérison d'un rhumatisme à Baden près de cette ville , elle ne pouvait sans transition retourner aux horreurs du climat russe. Elle passa l'hiver de 18i1/42 à Vienne, s'occupa de l'instruction de sa fille et d'études sérieuses, se proposant de rentrer à Saint-Pétersbourg Tété suivant ; son mari la pressait dans ses lettres. Elle donnait des soirées, elle chantait et composait de la musique. Elle y lia connaissance avec le plus célèbre tragique de TAllemagne actuelle, poète aussi modeste que supérieur, faisant une part plus riche à la langue harmonieuse et au sentiment pur qu'à la charpente et à l'action de ses pièces ; esprit voué au culte de Tidéal antique et de l'art moderne, caractère sans reproche et digne des lettres, homme dont l'amitié est un honneur et Testime un prix; âme sereine et lumineuse jusque dans une vieillesse éprouvée et solitaire, l'auteur de Y Aïeule aux émouvantes péripéties, de la trilogie grecque de Médée, (VOttokar, le chef-d'œuvre de sa maturité, d'une Esther magnifique, chant du cygne qu'il ne laissera pas inachevé, je l'espère, et de cette Sapho, composée dans la sève du printemps et de la jeunesse, et que Byron, hôte de Ravenne, admira en s'écriant: oGrillparzer! . . . Diable de nomi ... Il faudra bien que la postérité l'apprenne 1 »
C'était un temps paisible pour M"® Bagréeff. Mais sur ces entrefaites l'intendant que son mari avait mis au bien de Bouromka, la pressait de revenir par la Petite Russie avant d'aller à Saint-Pétersbourg. Les serfs étaient
dans la misère par suite de Tabsurde direction du mari. Malgré sa faible santé, la persistance de l'hiver et les conseils des amis, elle voulut se rendre dans ses terres, disant qu'il s'agissait du sort de quelques milliers d'hommes à elle coniSés par son père, et qu'elle ne pouvait différer de les soulager.