SOMMAIRE
Voyage de fiime Bagréeff de Vienne à KiefT. — Un intendant germanique.— Détresse et abrutissement des serfs. — Améliorations matérielles. Crèches, ambulances. — Fêtes pour la cessation d*une épidémie. — Misère du serrage russe. — Tournée de Mme Bagréeff à Karkoff, aux propriétés de son mari. — Sa rentrée à Saint-Pétersbourg par Moscou (IHlî). — Sa séparation de biens. — Son retour à Bouromka (18V3). — Construction d'un manoir, de bergeries et de dépendances. — Les corps d'ouvriers: ateliers de menuiserie, de serrurerie, de oharpenterie ; scierie, maçonneria. — Usine à machines, salpêtrerie, briquetterie, moulin, filature, distillerie. — Visite de son fils Michel. — Moraliser et instruire les paysans avant de les émanciper, principe et conduite de Mme Bagréeff. — Apprentissage des jeunes paysans dans les ateliers.
— L'école du village. — Les salles d'asile. — Les ouvroirs. — Les fermesmodèles. — Tenue de l'hôpital. — Améliorations morales: disparition des vices invétérés. — Le tribunal des douze anciens, les verges et la bastonade légale. — Economie rurale. — Le comptoir. — Le servage: le droit du seigneur et le droit de vivre du paysan. — Les corvées. — Les coups sont reçus dans les mœurs. — Besponsabilité du maître pour l'impôt et le service militaire. — Greniers publics de prévoyance.
— Le Swod ou code russe de Spéranski et l'affranchissement graduel.
— Vénalité de l'administration, de la magistrature et des fonotionnaixes, dégénérescence du clergé et cupidité des intendants. — Les avilissements de la servitude. — Actes de dévoûment des paysans pour leurs maîtres. — Établissement des communes en France; phase analogue dans cet état de transition de la Russie. — L'émancipation actuelle est nécessaire. — La résistance de la noblesse est intempestive et inutile.
— Danger d'une insurrection éventuelle des serfs. — Exemples historiques. — Qualités de la race slave. — Rôle de l'aristocratie. — L'aristocratie russe recrutée dans la race mongole a un vernis de civilisation.
— Justice de l'ukase d'émancipation.
M°»* Bagréeff se rendit à Kieflf par la Galicie autrichienne, la Volhynie et laPodolie,et de là à Bouromka, dans le district de Solotonosche, au gouvernement de Poltava. On retrouve en partie les impressions de ce voyage dans la Vie de château , ouvrage posthume, où M*"* Bagréefif a décrit les mœurs et les usages de rUkraJne.
28 i:n portrait russe.
L'intendant n'avait pas menti; mais fourbe et hypocrite, il avait eu soin de dissimuler qu'il était l'auteur d'une partie de ces maux. M"*® Bagréeff fit à son arrivée le tour de son domaine. Quel spectacle! Partout c'étaient des gens d'une mine hâve et pitoyable: ils avaient un air de telle lassitude, leurs gestes lents trahissaient tant d accablement, qu'il y avait là plus que la paresse et l'indolence dont ils étaient accusés. Oui, ils avaient l'apathie du désespoir; renonçant à des efforts qu'ils savaient inutiles, ils n'avaient pas le courage de se plaindre ou de murmurer; baissant la tête et se croisant les bras, ils se couchaient dans le sillon qu'ils avaient creusé, attendant le sommeil de la mort. Cet intendant était natif de l'Allemagne, et avait été élevé en Pologne. Il parlait philantropie comme un livre; mais sans capacité, sans âme, et aussi d'une déplorable incurie, il considérait les paysans comme taillables et corvéables à merci, et les exploitait en conséquence. Vides étaient donc les greniers, établis par ordre du gouvernement et destinés à pourvoir aux besoins communs dans les temps de disette; et c'était le cas paniii cette population qui, pendant plusieurs années de suite, n'avait fait que de mauvaises récoltes. Soit avarice, soit ignorance, cette espèce de planteur américain installé dans la steppe, avait refusé des remèdes aux malades; et la population était décimée par le scorbut et la dyssenterie, pendant que la coqueluche, d'autre part, exerçait ses ravages parmi les enfants. C'était une véritable épidémie née des privations, de la famine et redoublant d'intensité par le fait que rien ne lui avait été opposé à son début. Des riches seuls